JOURNAL
8 octobre 188...
Au nord-est du Delta tonkinois, au profond des massifs du Nui-Dao où trouvèrent asile les révoltés armés contre la France au nom de Ham-Nghi, le roi déchu. — Dans une somptueuse maison chinoise, je fumais l’opium, hier à midi, avec mon hôte Dôc-Cô, le grand chefde la rébellion. Inquiet, malade du corps et de l’esprit, mais soucieux de n’en rien manifester, j’écoutais en apparence le maître bienveillant qui parlait, et j observais son visage impassible comme le mien, avec l'anxiété soupçonneuse d'y surprendre des angoisses, que ces jours derniers je crus parfois deviner.
S'il m'observait aussi, rien n’en paraissait en ses paroles, alors qu’il narrait, à belles phrases lentes de lettré, d’antiques légendes et les luttes, autemps de son
er e
adolescence, contre Yes usurpateurs de Hué, pour la dynastie nationale des Tonkinois. Sans s’interrompre « de parler, il me roulait de grosses pipes au bout de l'aiguille, à la flamme toujours égale, abritée par un verre en cône tronqué ; et je fumais sans compter, pour chasser comme à l’accoutumée, par la sorcellerie de l’opium, les idées noires qui revenaient toujours, tou-… jours, bourdonner sous mon crâne. — « Déserteur | traitre !.. » Pour Dieu, quelle voix de l’enfer me psalmodie ces mots, et pourquoi ne puis-je échapper à leur « impitoyable obsession ! Pourtant je les connais vides « de sens, ces paroles. — Traïître, à qui ? déserteur, de « quoi ? — Moi, jeté sur la terre sans l’avoir souhaité, et qui la quitterai pour jamais après avoir servi malgré moi dé prétexte à quelques vagues phénomènes, — moi, naguère si orgueilleux de m'aflirmer irresponsable, isolé qui n’acceptais ni solidarité ni devoir, —* d’où vient à l'heure présente ce pouvoir sur mes nerfs d’affirmations que mon intelligence écarte et dédaigne ? — D'où ? de loin, des êtres dont résulte mon être à moi, tous ceux-là qui vécurent, et dont revit la foule contra-« dictoire sous l’ironique apparence de ma personnalité. Je vous tuerai, mots de l'enfer! Désolants préjugés, remords imbéciles, je ne vous entendrai plus. — « Je vous tuerai, je ne vous entendrai plus », je répétais cela trente fois par minute, du bord des lèvres, pour endormir mon mal par ces mécaniques redites, … puisque l'intelligence n’y pouvait rien. Et le mal s’as-… soupissait. Mais tout à coup la voix criait, éclatante : « Oui ! quand tu seras fusillé ! » — Elle clamait très haut cela, et l’écho s’en répercutait en des sonorités de clairons jusqu’à couvrir ma psalmodie monotone.
Les remoras, réveillés en foule, s’accrochaient à toutes les idées pour rentrer en moi, comme les rais du soleil par les moindres fissures s’insinuent dans la chambre close. Cô souriant et poli, sans doute aussi anxieux que moi pour d’autres causes — je les dirai — ne voyait sur ma face qu'impassibilité polie et souriante ; il continuait de sa voix chantante d'Annamite ses interminables histoires, et il n’y avait entre nos deux âmes de désespérés près de hurler à la mort, que ce lien léger de son récitet de nos sourires.
Un partisan entra et, les mains jointes, parla bas au chet. Cô, roulant une pipe, murmura d’un air indiftérent : « Ce n’est rien, — ce gueux de là-bas, le Français, qui va crever. » — D'ouir cela j'ai pâli de vergogne, moi, le déserteur investi de la confiance de Dôc- CÔ, qui vins ici à bon escient, répudiant les devoirs imposés. Que de scrupules ineptes, encore ! Expliquez comment, incapables de se justifier au tribunal souverain de ma raison, chassés par elle à grand honte et mépris, ils remontent m’assaillir, des nerfs et du sang où ils se tapirent en sournois. Ce Cô m’estime et m’affectionne ; il pense, je le sais, m'attester son amitié et qu'il fait cas des services rendus, quand il me distingue ainsi, sans commentaires inutiles, de l’autre, du Français. Et malgré tout se lève en moi, qui vois rouge, une haine immense, un frénétique désir d’assassiner l'étranger, d’arracher la langue insulteuse. Cela, si je le faisais, ne rachèterait — pour aucun de ceux qui m'appellent traître — la traîtrise, et n'effacerait pas à leurs yeux la souillure de mon nom. Non, jusqu'au bout je mettrai mon orgueil à servir en fidèle la Cause et le maître délibérément élus. Donc, je demeure
calme, je demande à CÔô surpris licence d'aller vers « le gueux, le Français en train de mourir », — Alfred Plantin, celui que je suivis depuis la prison militaire de Dap-Cau jusqu’à ce camp de rebelles.
Je le trouve dans la pourriture liquide, au plus sombre recoin d’une infecte case de coolies. Sur une mare de boue tenace et puante on a jeté des claies de bambous, et là-dessus git mon ami, mon semblable, mon frère. Une profonde pitié me vient. Pourtant, combien il me fit de mal, ce Plantin, depuis notre accord — provoqué par lui — pour la fuite ! Plus d'une fois il essaya de me rendre suspect, si bien que Dôc-Cô le prit en haine et, sans mes prières, l’eût décapité. Et cela n’est rien : plutôt je le haïrais — si je pouvais hair — pour les remords que redressait en moi, quand mes raisonnements leur avaient enfin écrasé la tête, sa présence de cynique complice dont les actes reflétaient mes actes en formes ignobles, dont les pensées répondaient aux miennes en caricatural écho. Ah ! de Jà mes plus durs ennuis, et tant de peines que nul ne comprendra. Une profonde pitié me vient, — à le voir sous des loques sordides, vert de fièvre ; et ce frisson prolongé de la‘tête aux pieds, le regard douloureux de l’œil terni, et le grelottement des lèvres où se cahotent des paroles entrecoupées ! — Le pardon est facile vraiment, et la pitié trop peu méritoire, devant ce paquet de haillons et de chairs moribondes qui fit un Jour … trébucher ma vie honnête.
‘On l'a, ce matin, pour l’enfouir, roulé dans une patte que dépassaient les pieds noirs de boue séchée. Les partisans, une foule injurieuse et curieuse, 11canaiont de voir emporter l’ivrogne qui les égaya pour
quelques sapèques, le pauvre « joyeux », jadis si fier
des douze condamnations « civiles » marquées à l'encre rouge sur son livret de troupier. Ces gens nous méprisent l’un comme l’autre, et le vivant non moins que le mort. J'en souffre — point, hélas ! en mon amour-propre de garçon non impassible à l'outrage, — mais — nul ne m'en croira — parce que, il me semble, en nous autres on bafoue la France, par notre faute livrée tout entière à ces haineux mépris, avec son passé d'histoire, ses triomphes, et ses misères aussi. Oui, c'est cela, une effroyable souffrance de patriote — ce mot! — tandis qu'ils enterrent Plantin, les ricaneurs. Et d’instinct je me suis signé vers le ciel clair, sous les falaises blanches du Nui-Dao, où frémissent des ronces et des ajoncs.
C'esttrop pâtir, le dégoût va déborder de mes lèvres. Tels des assassins inconnus avouent, pour trouver le repos enfin, et jeter à bas de leur cœur le remords pire que la guillotine, tel je voudrais maintenant fuir vers un poste français et me rendre. Quel soulagement dans la fraiche cellule des condamnés ! — Et voici la Tentation maudite rampant commeunesournoisecouleuvre : « négocier » avant de me rendre, je le pourrais. Alors la vie sauve, sûrement ; et — qui sait ? — Ja fuite à l'étranger. A Hong-Kong je recommencerais de bleues années pacifiques. Quel prix pour cela? livrer le chef qu'on redoute. Mon hôte ? un rebelle après tout, un scélérat, un pirate. J'épargnerais bien des Français des: Hinés à mourir par les balles de ses winchesters, je débarrasserais les provinces d’un dur exploiteur . quel « éminent service social », monsieur Prudhomme!.…. — Oh! cette honte d’avoir pensé l’impudent sophisme,
aussitôt vidé aux égouts croupissants de l’arrière-conscience ! — Non, je ne rachète pas ma désertion par des
traîtrises. J'irai jusqu'au bout, au poteau, devant les 4
douze fusils.
Et ma chair grelotte à présent, à la brusque évoca-
tion de la mort prochaine. Cô est rentré au camp, ces derniers jours, seul, sans les autres chefs. Il hésite
peut-être à se rendre, lui aussi, comme plusieurs le murmurent ; mais alors c'est lui qui se sauverait à mes dépens, car ceux de Ilanoï exigeront qu’il me livre. Je le devine inquiet, attristé, indécis encore; en moi s'élargit et s’allonge une ombre immense, une épouvante, la peur de mourir. Cela, que nul jamais n’en sache rien, + +. + +
A dix-neuf ans, engagé depuis cinq mois dans l'infan-
terie de marine, j'arrivai au Tonkin vers les premiers jours de juillet et fus dirigé sur Dap-Cau, à la limite du Delta. Bachelier récent, militaire dans le sang et de tradition, — mon aîné lieutenant, mon père colonel retraité, — je comptais gagner en quatre ans un galon d’officier. J'aimerais mon métier : fi de ceux-là qui usent leur basane sur la banquette du mercanti, à mé dire des chefs entre deux lampées d’absinthe ! Hourrah pour la guerre ! J'avais tant blasphémé vers mes seize ans, à trouver close l'ère des belliqueuses aventures, — et plus de place pour un Cortez, voire un Don Quichotte, en nos nations civilisées, à travers les trois continents industriels et marchands. Et voici : dans cet Extrême-Orient où l’on se bat encore, et corps à corps, — car foin des batailles rangées, ordonnées au compas par des mathématiciens ! — je retrouvais la chance du