ES + RER
grade enlevé à la pointe d’un sabre, et l'espoir de aventure parmi des populations frémissantes, consolées dans leurs misères par la foi hautaine de nous jeter à la mer. Et ces joies gamines, après la métropole odieuse et les haïssables égalités du tramway, de commander à la matraque un peuple de nains, quand j’accompagnais, le matin, les « caporaux d'ordinaire » au marché, sur le bord du fleuve. On faisait la loi. 11 faisait la loi, le cabof en casque, ses galons rouges épinglés en pleine poitrine sur le bourgeron de treillis ; il criait et gesticulait, représentant du peuple français, sacrebleu ! auprès des boulottes marchandes. Ils faisaient la loi, les Pitous de corvée, le sac à distribution sur l'épaule, fiers comme Artaban, le nez en l'air, attentifs à l’éloquence du gradé. C'était comme une parade comique, en entr’acte des assauts bien sonnés, dans ce cadre de hangars, — chaume et bambous, — devant les établis des minuscules Annamites. Les boîtes d’allumettes, toutes jaunes ; le vert-pâle des bananes en régime ; les paquets de bougies, bleu-sombre ; les cigarettes dans leur papier glacé de nuances tendres ; les pommes-cannelle, les mandarines, — du vert, du rouge, de l’indigo, et les couvre-sein de crépon orange étalés sur de la chair rose ; — et pour faire papilloter toutes les couleurs, un petit vent d’aurore soufilait dans les larges feuilles retombantes des bananiers. Et cette volupté de commander, de sacrer en conquérant bon garçon, pour un échappé de l’école, qui jouisssait par tous les sens des fruits odorants, des couleurs fraiches, sous les yeux admiratifs des grasses vendeuses !
Le commandant d'armes, un vieil ami du papa, m'avait désigné pour son secrétaire. En août, jusie à
six mois de service, je passai caporal. A l’hiver on par! tiraiten colonne contrelesrebelles du Yen-Thé: l’occasion, attendue de décrocher au mât de cocagne les sardines d'or. J'en rêvais aux heures de sieste et les longues |
après-midi d’été, quand le commandant me laissait seul!
dans le bureau à toit de paillotte; et je relisais les Ordres du Jour dans les collections de l'Officiel du Protectorat, comme autrefois au collège les bouquins » nais à la cantine ; puis je rentrais en hâte à la chambrée \ pour lire encore, tandis que mes camarades, attardés Ë autour des petits verres, discutaient bruyamment.
de Jules Verne et de Mayne-Reid. A sept heures je di-
quelque aléa de la manille ou du piquet.
Une tristesse pourtant, à certaines heures, enfumait lesclaires visions de mes espoirs. Un mal nerveux,
oublié depuis la prime enfance, en une crise avait reparu, par l'influence peut-être du climat torride. Pen-\ dant huit jours l'anxiété me supprima presque tout: sommeil ; la crise — oh! sous forme si bénigne —.
m'était un terrible avertissement. Un sous-officier annamite me conseilla ; je l'écoutai, ne voulant pour aucun prix, par une confidence au major, risquer la rè-
forme, et je fumai l’opium avec l'espoir, sinon de tuer \
le mal, vivace au tréfonds de mon être, au moins de -
l'endormir et d’en empêcher un nouvel assaut.
L'opium par la suite s’y est révélé impuissant ; mais 4
il dissipa mes terreurs et me montra toutes choses
teintées de gaies couleurs, comme à travers des vitres » roses et bleu-céleste. J'arrivai vite à fumer chaque.
jour soixante pipes : tout l'argent reçu de France s'y
transmutait, — divine alchimie! — en vapeur et paix,
morale.
UNE AME si À
Alors, au début des opérations militaires, Je n'eus
qu'un désir : rester à Dap-Gau, éviter les marches et
contre-marches à travers la montagne où jene pourrais fumer, loin de la case indigène si accueillante le soir. Oublieux du galon doré, j'aimais tant mon bonheur paisible! J'obtins aisément de ne partir pas : le commandant, maintenu à Dap-Cau malgré sa demande, comprit que je ne voulais l’abandonner, et ma fidélité lémut fort. Il me remercia, le saint homme : « Soyez tranquille, caporal ! vous neperdrezrien pourattendre. » Donc, demeuré en place, je fumai de plus en plus, cette claire fin d'automne, joyeux des craintes éliminées. Rien dans ma conduite d’abord correcte n’avertit l’officier de mes récentes habitudes; mais enfin, au mois de mars, alors que, plus asservi par elles, je négligeais toutes précautions pour les dissimuler, un sousoff, mon ennemi, le renseigna : chaque soir je quittais
: le quartier pour dormir en ville, et je ne rentrais qu'à
l'appel du matin. |
En effet, longtemps, j'avais fumé deux heures par Jour, au crépuscule, entre la soupe et la retraite ; je me hâtais de tirer sur le bambou, à goulées rapides, avant de gagner la chambrée.
Dans les commencements, l’opium déjà nécessaire à ma vie, je souffrais de ne pouvoir installer le lit de camp dans une jolie maison française, et me déplaisait la natte commune aussi bien quele sale contact annamite. L'indispensable intimité du chez-soi, je ne la soupçonnais alors qu’en une chambre claire, à l’européenne, — des vitres nettes, du jour dans les angles, et les verrous tirés. D'instinct et d'éducation, malaisément je m acclimatais à ces taudis tonkinois ouverts à tout ve-.
FR
nant — pas une porte fermant à clef! — Mes nerfs répu- 4 gnaient à leurs coins sombres, recéleurs d'insectes im-" mondes, de poussières et d’ordures. Or, dans ces mais sons, une conscience nouvelle du home à la longue
s'était révélée : quand on dressait sous la vérandan,
pour clore la case, un double treillis de larges claies,…
je me sentais plus loin de la rue que naguère à l'abri
des portes ; du lit seul éclairé par la veilleuse de verre,
j'appris à aimer le mystère des charpentes et des cloisons s’enfonçant dans l'ombre, et la niche profonde où
veillent des efligies ancestrales, et les laques dorés
dont miroite quelque relief. Moi, couché sur le côté
gauche, en pleine lumière, je relisais de beaux livres,
et mieux qu’en Europe je jouissais de Baudelaire et de
Poe, tandis que des indigènes bavardaient à voix basse, |
dans cette lourde atmosphère où se mélent la vapeur
+ . L1 4] opiacée, la fumée du tabac annamite, et l'odeur, —\
myrrhe, encens et santal, -— des bâtonnetsbrülant pour. | les pères morts. Délicieusement je veillais des nuits en, tières, et l’aube me chassait, vanné, les yeux rouges, : les paupières cuisantes, au bureau sordide où je som
nolais sur les « situations » de fourriers et les « états »
de sergents-majors. Alors, comme un sirocco, des sen |
timents mauvais soufllaient par bouffées à
travers le
désert de mon âme ; je haïssais tout au monde, êtres. :
et choses, — les hommes surtout, — parce que je souf-
frais à cette heure de ne pouvoir dans un bon lit dor:
mir mon saoul jusqu’à l'heure de la fumerie,. Un matin, il me souvient, je regardais longuement
un troupier de mon escouade, en train de blanchir au lait
de chaux la case des adjudants. Le brave barbouilleur
se trouvait à six mètres du sol, assis sur la sellette quo.
UNE AME qea
maintiennent des cordes fixées à la toiture. Il chantait en promenant ses pinceaux badigeonneurs, enduits de blanc, au long de la façade. J'ai ressenti l'injure de
cette palpitante chanson vibrant clair dans le vent froid,
envolée par les vertes feuilles vers le ciel léger. Et, honteusement je l’avoue, j'ai fait un rêve, tout éveille : la toiture s’écroulait, la corde cassait — dans mon rêve, — et l'homme tombait, en de comiques poses, agitant ses pinceaux dans le vide, comme un hanneton ren: versé agite ses pattes, et pour crier à la mort tordant sa bouche. 11 se fracassait sur le pavé de la cour. — Mais les Destins implacables me refusèrent la sensation espérée, prouvant ainsi — sots Destins ! — qu'ils me préféraient l'imbécile soldat, l’ouvrier idiot dont le chant et la gaîté raillaient l'impuissance de mon désir.
Une affreuse existence commença après la première punition, huit jours de prison, que m'infligea le commandant, bon homme, mais raide en service, pour corroborer ses admonestations paternelles et sommations de renoncer à la pipe... Car le sergent, le vilain bougre, m'avait dénoncé comme fumeur. Renoncer ? il n'y fallait plus songer. Je promis ce qu’on voulut ; mais, en murmurant des « pardon » et des promesses, je pensais uniquement — une idée fixe, entêtée, — aux moyens praticables de fumer, les soirs de cette semaine où je coucherais à la boîte. Au début cela marchaït encore ; le matin je sortais de cage —- mon ser vice ! — pour n’y rentrer qu'après la soupe du soir ; aux heures de l'absinthe, quand le chef filait au Cercle
des Officiers, Je ne moisissais pas au bureau ; un saut par-dessus le mur, et je me faufilais derrière des haies
J* | | # 224 FUMEURS D’OPIUM ral | era vives, sans passer par les rues, vers la bonne case où" fumer mon content, si bien qu’à peine la prison réintégrée, après une haletante randonnée de cerf traqué,s je tombais d’un sommeil de plomb sur le châlit. Avant le soleil levé, je sursautais, pâle, les jambes coton=. neuses, la gorge sèche, le front comme cerclé de fer, la poitrine secouée d’une toux grasse qui me ramonait d’une glu de noirs crachats. Une belle vie, après tout. — Maisau troisième jour le sergent, mon chicaneur, prit la semaine : « On ouvre l'œil sur vous ! » — ilme dit : — « méliez-vous. Vous voilà prévenu, pas ? » — Quel bavardage de boy le renseigna ? « Avis à ne point quitter le quartier. Et vous feriez bien de cesser l'opium, vous m’entendez ? » — Je ne songeais qu à mieux dissimuler. L'après-midi, je ne pus sortir du poste ; il fallut retourner en prison, les poumons à jeun. Je bus un grand verre d’absinthe, ce soir-là. In. fluence de l'alcool ? effet de ma surexcitation ? manque d’opium plutôt ? Je ne dormis pas; et vers minuit, pour la seconde fois, une attaque me foudroya, de ce mal d'enfance que je n’osais nommer, le mal que fait oublier la fée Morphine. Personne n’en sut rien, car, seul à la prison, je me relevai avant l'aube, tête vide”
et membres endoloris. | Le lendemain, pour cinq dollars le. boy du comman-… dant m'apporta à ses risques une fumerie ; je me ré-… jouis en paix dans la chambre des domestiques, une annexe des cuisines. Deux jours encore de tranquillité. Ét puis, pourquoi narrer au long ce qui suivit, le pauvre caporal surpris la pipe aux lèvres, la colère du. commandant, le boy jeté à la rue après une rude ca: douillée — cinquante coups de rotin — et moi cassé
; N'eR ds pe æ
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de mon grade et de mon emploi, replongé aux basfonds de la compagnie,en mauvais troupier à surveiller ? Mais, de tout cela comme d'autre chose, on gagne Loubli sur la natte, dans l’opium et la musique des phrases lues.
A des heures pourtant, je sentais ma vie heureuse achevée et qu’il ne me restait peut-être qu'à mourir.
C'était après les vomissements du matin, au cours de promenades quotidiennes à travers le cimetière abandonné : ni clôture, ni croix, ni pierres gravées, pas même une ondulation de sépulture ; la haute brousse a tout recouvert. Et jamais nul ne reconnaiïtra les pre- miers morts de la conquéte. Heureux les oubliés, ceuxqui retournèrent si- vite à la matrice commune, sans
que survive leur nom sur une oppressante dalle, ni parmi les perles noires des couronnes !
Tout un mois, par quelles roueries de passionné fou! Jévitai les punitions et me gardai libre pour les douces minutes. Néanmoins, averti du mensonge de mes promesses — mais savait-on qu'il fùt trop tard et que lopium m'était aussi nécessaire que l'oxygène de Vair ? — le commandant tenta un effort encore pour me retrer de la perdition. Il me parla très doucement, la dernière fois, jurait-il, — de ma famille, du père informé de ma mauvaise conduite ; il parla d’un avenir vaste, clair et riant après d’insignifiants orages — folies de jeune homme! — et de cette épée qu’un déplorable troupier, tel que je risquais de le devenir, ne doit toucher. J'ai compris assez de livres pour dédaigner ces vains dires. Cependant je pleurai, je m'en ACCuse à mes pairs, en écoutant le soldat à moustache grise; et pensant aux douleurs des miens. Mais des
accords dénués de signification, agglomérés en dés. mélodies mineures, nous attendrirent aussi, parfois et tout fiers d’avoir pulvérisé les théories des patriotards, n’avez-vous jamais, pourtant, révé de lutteset d’assauts, de flottants drapeaux et d’héroïsmes, pour un pas redoublé de fanfare, la charge puérilement. scandée par les clairons ou la vibration d’une peau. d'âne sous les baguetics roulantes d’un imbécile ! =. Je pleurai, si peu! mais vraiment j'avais le cœur gros, | Vous ne me connaissez guère, tout de même, si vous, m'attribuez une philosophie assez débile pour qu elle n’ait vite réagi contre l’humiliante prépotence des nerfs. Rassurez-vous, je ne brisai pas ma pipe: l’opium m'était. alors, je vous dis, une suflisante et nécessaire Con». dition de vivre ; nécessaire, parce que je fusse mort, d'en manquer (une Lapalissade, hein ?) et aussi parce | que mourir me semblait préférable à végéter avec le souvenir de cette crise où dans la nuit je hat seul; suffisante, parce qu’au lieu d’attendre désormais 4 bonheur d’un galon ou d’une vaillante aventure, jele trouvais, ce bonheur, inclus en ma pipe. Fumer, lire, | songer, penser, mépriser surtout, — j'étais heureux, si heureux que même s’évanouissait l'appréhension | d’être traqué de tous, égaux ou chefs, et privé d'opium. | Et continua mon habituelle existence. Je m'affaissais, incapable de service, le teint verdâtre, sale même en mes vêtements et mon corps, moi, le rafliné qu'on bapti-. sait au régiment : la petite fille ! — car l'énorme fatigue du débarbouillage quotidien passait mes forces. Et sur cette insouciance absolue, les punitions recommencèrent à pleuvoir, plus dru qu'avant. A présent, que m'importait ? On punissait très peu, à notre com:
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pagnie disciplinée, rompue au facile service colonial ; d'ordinaire je croupissais seul en mon logis accoutumé de la prison ; je parvins à y introduire une /umerie, peüte et misérable — lampe, pipe, aiguille, les trois in- “dispensables ustensiles, — qué je dissimulais à la moindre alerte en un recoin sombre. Cela dura quatre mois, avec la tacite complicité des sous-officiers de semaine ; mais il fallait bien que je finisse par me trahir ; résultat : quinze jours de prison dont sept en cellule, de la part du commandant, et quinze jours supplémentaires au rapport de la brigade. A la cellule je ne pus fumer : une fois chez les damnés d'enfer, je souffrirai moins. Je crus passer, dans une syncope, le premier soir ; et je ne survécus qu'en avalant le len- “demain les pilules d’opium que des tirailleurs tonkin01s, à leur tour de faction, glissaient sous ma porte. “Au septième jour, le chef, m'ayant mandé à compas “raitre, m'accabla d’injurieuses menaces : — « Je ne me relèverais plus, — affirmait-il, — trop bas tombé, bmauvais troupier promis aux compagnies de disci- \pline. » — Je savais qu'ilne mentait pas, le vieux, et se trompait moins encore : mais point de repentir ; J'avais trop médité, et trop méprisé déjà. De toute mon énergie je haïssais le bavard ; j'aurais voulu crier à sa face l’exécration des galons dorés, et combien j'abomiais le métier dont il me proclamait indigne, — vieille brute ! — métier servile, bafoué de qui découvrit ven l’opium les sagesses, les certitudes, les orgueils d'homme libre et de contemplateur. Jadis, en bachelier | Vain du parchemin, deslivres entr’ouvertsetdessciences entrevues, je plaisantais — sympathique pourtant — “el antique lieutenant, parrain de cuirs inédits, inconso-
lable de rater, par l'épaulette infligée, la retraite d'ad: judant à quinze ans de service, avec le « maximum de
campagnes » et les médailles pensionnées. Aujour-
d hui, du haut de ma superbe et de mon impeccable science, — disparates arlequins de phrases, çà et là
ramassés et recousus à la diable ! — je dédaignais tous» |
les officiers, vieux ou jeunes, ignares ou savants,
comme de vils absinthés, culottés de peau et culotteurs
de brüle-gueules.
Ho, ho! — je ne pleurai pas, les amis ? Je me piétai
devant mon chef dans la correcte attitude réglemens
taire, la mine respectueuse, mais, je le sentais bien, im solent en dessous par l'exagération même des poses classiques et les trop cafardes inflexions de voix
L'homme ne s’y trompa point. Ce bon vieillard ! Eh