‹ Fumeurs d'opiumChapitre 21 sur 21 · PR · texte numérisé non relu

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ï UNE AMP 916

« son âme est droite comme le vol de la flèche, son cœut a la limpidité de l’eau ».

Près de lui se tenait Bang-May, un gredin à mufle répulsif, — pirate pillard, celui-là, — au rebours de fhuât et de CÔ, vrais mandarins, auréolés de patriotisme et d'honneur pour les yeux du pauvre peuple. Drapé, en Fra-Diavolo d’opéra-bouffe, d'un écarlate brocart à fleurs roses et paillettes d'argent, les reins ceinturés de soie verte, des bracelets d’or cliquetaient à tous ses gestes contre le pommeau niellé d’un sabre.

Je connus aussi Vu-Nhi-Xa, gamin de quinze ans, le chef d’une forte bande, rallié à Dôc-Cô avec ses hommes et ses quatre-vingts fusils. On l’a surnommé Dôc-Sât — ou Général-Fer — parce qu'il décapite les prisonniers d'un revers de coupe-coupe, entre deux pipes. Il mène au rotin ses quatre femmes, comme sa bande où servent son père et deux oncles. Il se fit connaitre à l'attaque d’un blockhaus, bondissant en tête de ses soldats, le winchester au poing et vaillant comme un diable, Sang riche, nerfs vibrants, muscles trempés à la façon des lames tolédanes, résistants et souples, — naïf tempérament de tigre, sympathique en somme. Seul, Bang-May me répugne ; et j'ai frissonné, ainsi qu’au glacial frôlement d’une couleuvre, à voir, quand il s'est levé, se développer lentement son corps décharné, en reptile déroulant ses froids anneaux.

CÔ s’est renseigné, paraît-il, sur mon compte ; il jure de ne me livrer jamais si je rends les services qu'il attend : « Etje vous en réponds, i/s ne vous auront pas sans mon aveu ». — J/s, les gens de France, nos communs ennemis. J'ai promis mon dévoüment — en

sincérité de cœur, pourquoi le nier ? Trop tard pour.

reculer, il ne me reste qu’à profiter de cette inopinée

bienveillance, à prouver de l'énergie, à rompre résoläment avec l'existence antérieure. J’aspirais au galon.» — par patriotisme, vous croyez ? Oh la la ! J'aitrop,,

pensé, pour m'imposer l’amour exclusif des hommes,

même crétins et méchants, nés d’un côté des Alpes, des Pyrénées ou de la mer. « La France est bornée au Nord par la Manche, etc. » Laissons cela aux bambins de la primaire. Je préfère Bismarck, Gœthe et Con:

fucius à l'entière municipalité de Paris, « cœur et cer veau de France ». J'entrevoyais, sous l’uniforme, non” des devoirs à remplir, pas même la gloriole de la dras… gonne qui fait loucher les adolescents et les catins des.

caboulots aux villes de garnison, mais la vie active, la lutte quotidienne contre noirs et jaunes. Fini, cela L mais voici l’occasion de la bataille et peut-être de la”

gloire, qui sait ? — une gloire arrachée à la force des.

dents et des poignets, en tête de ces va-nu-pieds parfois

héroïques. Je tuerai tant de gens qu’on pourra m’exé”

crer, — me mépriser, plus jamais ! — C'est juré; je. me livre âme et corps à la Cause des rebelles, des pas triotes. Après tout, je vaudrai bien, parmi ceux qui

s’arment pour l'indépendance contre de haïssables

exotiques, ces Annamites que nous décorions, ces.

mandarins qui bâtonnent et décapitent, au nom de la France, leurs frères insurgés. On m'honorera ici,

comme on les honore là-bas ; si là-bas on me méprise, ils sont méprisés ici : affaire de public, questions de parti et de livrée. — Cela vautencore mieux que de mé riter ici la haine, par faiblesse, sans obtenir de me. réhabikter là-bas. Sophismes ? Bah ! qui l'osera dire à

— Je n’hésitai plus : concentrant, en même temps que toute ma force d'âne, tous mes souvenirs, je renselgnai les chefs, avec la plus minutieuse exactitude, sur Peffectif, armement et défense de quelques postes français, ceux notamment des régions de Hai-Duorg ct Bac-Ninh. Cô ne dissimula passon plaisir: « Je suis content de vous », me dit-il, — juste le mot de Napoléon au vieux régiment de mon grand-père. Dans l’expansion de ma joie, jaillie de cette bienveillance et de l'opium, j'essayai d'étendre la sympathie du chef à mon pauvre camarade. On l’allégea de sa cangue, mais CÔ refusa de le recevoir. 1! pérora pour me prouver Plantin inférieur et inutilisahle. Il jouissait, je crois, — faiblesse de jaune devant un Occidental, — à juger de hautun Européen, à distinguer dans ses faveurs, en grand mandarin impartial, entre les deux Français — ces Français si dédaigneux ! — qu'un hasard lui soumettait. Et flatté de ce tact, de ce fin discernement, de ces cajoleries où mon orgueil s’épanouissait comme ‘une large queue de paon, je souriais en cul de poule, et protestais à demi par de menus gestes effarouchés. Ah ! vil caniche, qui faisait l’aimable et le beau, pour son maître !

Auprès des chefs fut introduite une délégation, — des villageois venus verser l'impôt, contre reçus réguliers. Je commençais à comprendre l’organisalion ad ministrative des rebelles, aoublant celle du Protectorat, ‘étendant un deuxième réseau sur le pays. Puis, comme je ne fumais plus, Cô me proposa d'aller dormir. On

me conduisit dans un confortable logis, chez un des Lofliciers subalternes, brave homme robuste et jovial,aux | joues fleuries desang et de gaité, qui m'accueilliten ami,

Après une sieste de trois heures, je m’acheminan vers la case de Plantin ; peut-être. réussirais-je à me readre utile au pauvre garçon. Je le trouvai en train dé se:vir quelques partisans qui dinaient accroupis sur là natie, acclimaté déjà aux maitres comme à l'emplor Très à l'aise, une serviette sous le bras, avec des into* nations de larbin des basses gargotes, il stupéliait par, ses lazzis et grimaces les indigènes fiers d’humilier en lui la dure engeance des vainqueurs. Dès l’entrevoir.

j'eus vergogne et tentai de me retirer avant qu'il nè remarquât ma présence. Par malechance il m'aperçut et, arrogamment me héla : « Approche voir, bougre d'ems poté, que je te gueule tes vérités ! » Et, sanstransition,, le vilain me barbouilla d'infimes injures, ramassées, dans la boue des boulevards extérieurs et des coms. pagnies disciplivaires. Soucieux d'éviter le ridicule.

d’une dispute, d’un crochetage immonde sous tant de,

regards gouailleurs, je haussai les épaules et men re: tournai. Il n'osa me poursuivre ; mais, en ma marche, lente à dessein par affectation d’indifférence, j'entendais | ses insultantes clameurs et des menaces : « On te cou:

pera le cou, vendu, faux frère ! Va, on saura que tu. viens ici pour espionner, sale mouchard! » —J? eus toujours l’amour-propre chatouilleux (cela vous.

étonne ? oh, ça vient des nerfs !) et de la vanité, va.

nité d’aristocrate encanaillé par pose, mais haïssant |

les basses classes, les inférieurs, quand ils prétendent s’égaler à moi et ne se témoignent pas flattés jusqu'à l’attendrissement par ma poignée de main- et mes | phrases fraternitaires. Dans un paroxysme de haine. froide, je me jurai d'obtenir la mort de ce gueux. J'al=, |

Jais, trainant ma rage à travers le marché, circulant |

RAM ATAE AE

parmi la foule, le temps seulemént, pensais-je, d’a. paiser les vibrations de mes nerfs et conquérir le calme nécessaire pour souiciter Dôc-Cô sans apparente émotion.

Le soleil plongeait derrière le Nui-Dao, dans l’enchevêtrement des brousses sombres, développées en longue frise au sommet des blanches falaises. Sous les hangars, les Annamites, après la grosse chaleur de la journée, se délassaient à fumer la pipe à eau, à boire le thé, à dialoguer ; et des groupes se formaient, toujours renouvelés, autour de musicantis pinçant en plein air la mandoline nationale. Un apaisement descendait du ciel clair et montait de ce tas d’êtres insoucieux du lendemain, livrés à l’'enchantement de la mélodie et du fraîichissant crépuscule. Et lentement des strophes an- Ciennes jaillirent du terreau de ma mémoire, et leurs immortelles fleurs s’épanouirent sur mes lèvres :

Le vent sonore et chaud qui soufflait des rivages, Invisible contact de l’invisible amant,

Ecartait les cheveux de ces pâles visages

Que la Lune baisait du haut du firmament.

Ces vers, recueillis — et tant d’autres ! — en deux minces cahiers qui me suivirent partout jusqu'ici ; — avec les paysages de ce merveilleux Tonkin, magnifié par l'opium comme fut aussi l’œuvre des poètes, ils me valurent bien des heures douces et tristes, inoubliable douceur, tristesse exquise, et plus que les arguments, même sophistiques ! m’aidèrent à dédaigner la sottise des chefs et l’ignominie des camarades. Pour men être souvenu, je serai bienveillant à la méthanceté, indulgent à la haine ; non par charité chré-

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tienne ni amour de l’humanite, mais par naturelle

douceur de lettré, par ironie peut-être. Etcomme j'étais

orgueilleux des nerfs vaincus, la vanité cruelle recom-

ençait à clamer ; elle exigeait que l’insulleur souffrit

et son corps saignât comme mon cœur ; puis d’idioits

scrupules parlaient à leur tour, aflirmant, ceux-là, que je ne pouvais répudier les solidarités acceptées et tra"

hir l’infâme sans devenir plus infâme. Alors je me mé-« prisai, me devinant faible et lâche et l'inconscient jouet de forces contradictoires. Préjugés reçus des éduca-… teurs, antipathies héritées, raisonnements puisés aux livres, et mes nerfs lassés et mon sang d’anémique, et

le soleil, et l'heure du jour, et le temps qu'il fait, —

te

tout cela participait à ces instables et fugaces phéno-

mènes que je collective artificiellement sous le nom

pompeux de Mon Intelligence et Ma Voionté Le soir je mangeai chez l'officier Lé-Van-Pui, mon

hôte. On fuma fraternellement sur le même hit de camp,

tout en causant avec quelques amis, venus passer chez lui la veillée. Comme les gens d'ici, au rebours des Européens, je ne sais pas me promener pour le plaisir de la promenade ; je n'admets point parmi mes plaisirs

celui de la marche flâneuse, trouvant son but en elle- -

même ; mais, Comme eux aussi, jaime ces réunions où

on laisse sans souci couler les heures, à boire, jouer,

chanter, bavarder surtout, entre camarades, dans une atmosphère de sympathie cordiale et d'opium. Sur un dressoir s’érigeaient les photographies en pied de Ham- Nghi, le roi proscrit, et de Thuyêt son ministre, — tirées jadis à Huë par un fonctionnaire amateur, aujourd’hui décolorées et pointillées de blanc. Les Annamites répugnent à se faire reproduire er buste, dans la crainte

que cette apparence de corps coupé en deux n'aie quelque mauvaise influence effective sur leur corps véritable et matériel : voilà du moins ce que m'expliqua mon joyeux hôte. Bientôt, rassasié d'opium, mes paupières s’alourdirent. Béni le sommeil — mais qu'il soit profond comme la mort ! — après ces journées de fatigue et d'angoisse. Et je m’endormis sans changer de place. Non, cependant ; délicieusement anesthésié, imuissant à mouvoir tête et membres, incapable d’une syllabe et les yeux mi-clos, je voyais à mon côté le brave officier et ses amis, le plateau fleuri de nacres où la flamme de la lampe se brise en facettes, — les bleus caractères brodés en relief sur la soie jaune des tentures, — les tablettes d’ancêtres laquées rouge et or. — et dans l'ombre, aux murailles, les fanions multicolores, les larges lames et les fusils. J’entendais l'éventail d’un domestique activer à battements pressés le feu d’un minuscule fourneau de terre, et le claquement des sandales sur le sol battu, — le vol vibrant des moustiques et la crépitation del’huile dans la veilleuse. Parmi le lourd parfum des bâtonnets qui lentement se consument à l’autel des anciens, je percevais le fleur du thé bouillant et la fraîche exhalaison des frangipaniers foisonnant derrière la maison. — Etde tout cela se composait une sensation unique, extrémement douce, dans laquelle vibraient en accord parfait les impressions de couleur, d’odeur et de bruit, mais plus exquises en cette harmonie, grâce à l’opium qui en les reliant les complétait, — assez immatérielles alors pour réjouir l'intelligence comm: les sens. | Concevez, dan$S quelque univers meilleur, un mergilleux paysag où la lumière, le son et la couleur

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se confondraient, pour des hommes qui pourraient à. volonté s'en imprégner par un sens unique. Et surce… fond d'un paysage de songe passeraient des idées … joyeuses et belles, subtilement rattachées par des asso- . ciations inaperçues, mais indubitables. J’ai joui de cela de longues heures, sans doute ; puis je glissai sans secousses à un sommeil dénué de rêves, délicieux cependant, dont les clairons archangéliques ne m’eussent pas réveillé. Par quelle anaiyse exprimer un bonheur « non ressenti, toujours réel, m’enlaçant et m'imbibant comme l'atmosphère ? — Ainsi, je me figure, les Hindous doivent — non penser, car plus de pensée, non pas imaginer, car plus d'images, non pas rêver, car plus de rêves, — mais concevoir (mot encore trop précis, comme tous les mots\ le définitif nirväna des … dieux.

Dôc-Cô, dès le jour, me fit appeler sur la place du « marché. Une carabine au poing, je commençai, avec « l'aide d’un interprète, l'instruction militaire de vingt robustes gaillards, des montagnards du Yen-Thé qui, après la soumission de Doi-Van leur chef, se frayèrent passage à travers deux provinces jusqu’à Dôc-Cô. Celuici, certain de leur dévouement canin et de leur bravoure, les choisit pour sa garde personnelle. Thuât se trouvait là, lui aussi, dur, sévère, jamais satisfait. Toutefois je ne déplus point : au repos, Cô me prévint… qu'il me conferait le commandement de ces hommes.” Une bise, avivant ce tiède matin, rafraîchissait, comme « une potée d’eau glacée, ma tête encore lourde ; elle me | faisait du bien, autan qu'aux herbes et aux feuillages ; … — et comme nul raisonnement ne prévalut jamais en moi contre les influences de l'atmosphère et du ciel, 1

UNE AMÉË 957

une joie m'épanouit, aux paroles du chef : oui, je lutterai, je commanderai ; à chercher en vaillant les aventures, je conquerrai une large existence, aux rares tristesses consolables par l’opium. Ramasser de l’or pour m'enfuir, je n'y pense plus. Si jamais les Français nous chassent d'ici, alors je suivrai Dôc-Cô en terre chinoise, et nous vieillirons en sages lettrés dans un village du Quang-Si. J’achèterai des femmes obéissantes, pour procréer de beaux mâles ; mes enfants ne sauront pas que leur père fut un vilain « diable d’'Oc- {cident » ; nous leur inspirerons, avec le respect des traditions et des livres, la haine des barbares étrangers. Plus tard, devant les tablettes dorées, énonciatrices ide mon nom et de mes vertus, ils brüleront sur mon tautel les bâtonnets odoriférants, et mon âme attirée par de parfum viendra se mêler, avec d’autres âmes indulgentes, à la vie de ceux qui vivront. Toutes ces imaginations s'évoquèrent en moins de deux minutes, tandis que, la face souriante, penché à demi, je remerciais Dôc-Cô.

Après tout, ce que je fais, dénier l’obéissance à des chefs injustes, délégués d'une patrie tyrannique, tant d'autres l’accomplirent dont lenom, intact de souillure, resplendit dans l’histoire. Oui, lorsque je m'étais hissé à la conception du Devoir unique envers une cause librement élue, j’éprouvais encore le besoin de me justifier par des exemples classiques, Coriolan, Alcibiade, que sais-je ? d'évoquer même les purs combattants des guerres civiles, luttant pour une idée. Et, en vérité, m'examinant en toute franchise, ces misérables comparaisons, je l'avoue, me tranquillisent et, plus que les arguments philosophiques, imposent silence

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au remords. Certes, j'ai lieu de célébrer mon iutelligence libérée enfin des vains préjugés, — pitoyable rhéteur, pédant infâme !

41 août.

Voici plus d'un mois écoulé : pas une fois je n’a quitté le campement où j'instruis mes hommes, avec le zèle ponctuel d’un adjudant à chevrons. Tham-Thuät souvent nous laisse ; déguisé en bonze, muni des ac: cessoires rituels — large chapeau, bâton, chapelet, et l'écuelle diogénique — il parcourt les provinces, s’ars rête aux marchés fréquentés et glisse audacieusement aux jeunes hommes, en guise de ces prières que dis: tribuent les cénobites, des proclamations guerrières: Visitant les chefs fatigués de la lutie, ranimant les courages, il marche sans escorte et sans armes, assuré de l’universel respect. Nul Annamite ne le dénontera; tant on vénère en lui l’homme intègre, le patriote, le saint. Même parmi les mandarins, soldats ou miliciens dévoués au nouveau régime, pas un qui ne crût faire œuvre pie en le laissant évader s’il était pris, au ris: que d'être fusillé à sa place. Nimbé de légendes, il col: porte le levain des colères nationales ; sa chaude élo: quence, brassant les ânies, pétrit le bon pain de haine pour les saintes communions de la révolte. |

Le Dôc-Sät et Bang- May, aussi, quittent parfois le Nui-Dao, pour des excursions de pillards. Au voisinag(| des postes français, ils terrifient, par l'incendie de vil, lages suspects, les populations hésitantes ; ils razzien les armes, les troupeaux, le riz, les femmes, les pias tres et les lingots d'argent, et remmènent tout cela ar camp, poussant devant eux bétail, chevaux, fillettes €

matrones, portant en sac les lourdes têtes des pères et des maris, qu'on exposera pour l'exemple. Jamais ils ne reviennent bredouille, tant est sûre leur police, tant sont complices les villages, qui espionnent à leur profit. Pas de ces inutiles affaires, pour la gloriole, qui n’aboutissent qu’à exaspérer les Français et provoqueraient, du Protectorat, la volonté d’en finir, même au risque de sacrifier beaucoup d'hommes et de dollars. Quand, à l'improviste, ils attaquent tel détachement ensagé dans un défilé ou, entre deux haies sombres,

“dans les ruelles d’un village, c’est qu’ils visent à capturer quelque convoi de riz, d’armes ou de munitions. Le coup réussi presque sans danger, ils regagnent le Nui-Dao par d’infinis détours, pour dépister les espions ; et le Protectorat, de sa part, soucieux peut-être de maintenir la trêve tacite avec CÔ, semble fermer les yeux Jusqu à nouvel ordre sur leur affiliation au grand chef.

CÔ ne s’est absenté que deux jours, pour inspecter les postes avancés, en vrai commandant qui vérifie lui-même l'exécution de ses ordres. Il prépare un grand projet. Assez fort maintenant, pour longtemps ravitaillé, ayant patiemment formé les cadres d’une révolte générale, il veut le premier rompre la trêve et mettre à profit la surprise de l’ennemi. Tout d’abord, m'a-t-il confié, on enlèvera un poste — Dong-Triêu, je crois, — défendu par deux sections de légionnaires, une

compagnie tonkinoise, une demi-batterie. La prise du poste — et nous avons tous ici l'assurance du succès — donnera le signal que les provinces attendent ; alors reparaitront les chefs connus, aujourd’hui cachés en Chine ou dans leurs villages ; le paysan laissera la

herse, pour les fusils en réserve dans les arsenaux des montagnes. Chaque jour, arrivent de Haï-Phong ou, par voie de terre, du Quang-Tong, des armes, des cartouches, du riz et de l’opium ; en échange nous envoyons des esclaves, enfants et femmes, razziés dans les régions asservies aux Français. Cô, toujours plus cordial, se plait à m'exposer ses plans. Il continue à mépriser Plantin, ne lui parle jamais, affecte de ne pas le voir quand, circulant à travers le camp, nous croisons le misérable en train de quelque basse corvée. Je souffre de cette abjection. Je sais qu’à deux reprises Plantin me dénonça, comme fils d'officier, passé aux rebelles pour les trahir. A la deuxième tentative, Dôc- CÔ l’a menacé, en cas de récidive nouvelle, de la peine réservée au crime dont il m'accusait faussement, — la mort.Tellessontles prescriptions delaloiannamite, —qui châtie le calomniateur comme l’eût été l'accusé reconnu coupable. Plantin n'ose plus me poursuivre de ses imprécations ni me desservir en sous-main. Au contraire, il m’a quatre fois bien hublement prié de lui obtenir quelques pauvres faveurs. Je l’aidai volontiers et feignis d'ignorer ses démarches d’auparavant : je ne le

hais point; il fut tel que le Destin voulut ; — on est ce

qu’on peut être, après tout.

Les soirs, je fumais chez CÔ; et j'arrivais, croyaisie, à comprendre cet homme autant que je l'aimais. .

Celui-là n’est ni un pillard comme certains de ses lieu-

tenants, encore moins un ascète du patriotisme comme + le vieux Thuât. Tonkinois d’origine, mandarin du qua- | trième degré en service à Hué, il demeura fidèle au roi.

déchu, après la fuite de S. M. Ham-Nghi et de Thuyët.… Ceux-ci, du fond des montagnes annamiles, préparant

tps Le

la révolte, lui expédièrent le brevet et les sceaux de chanh-dedôc — général en chef — commandant les armées impériales dans les provinces du Tonkin Oriental. Sous Tu-Duc, CÔ avait, cinq années durant, exercé dans le Haï-Duong les hautes fonctions d’Inspecteur des Etudes, en même temps qu'il dirigeait une école libre pour les aspirants au suprême titre littéraire de Tien- Si (1). Il en gardait une profonde influence sur tous les lettrés de la région, car, en ces pays de civilisation chinoise, le professeurest plus vénéré que le père même ; — et ces lettrés à leur tour qui, au premier appel, suivraient leur maître jusqu’à la mort, peuvent à volonté soulever ou apaiser les populations dont ils sont les naturels guides respectés.

Depuis son retour au Tonkin, il combattait pour le souverain renversé, même après la capture et l’exil de Ham-Nghi, — comme tant de mandarins qui, pouvant reconquérir par la soumission leurs emplois et palais, acceptèrent la vie dans la brousse, souvent la maladie et la misère, plutôt que de se prosterner devant le roi intronisé par les baïonnettes des Occidentaux. Seulement, quand Thuât courait les provinces, sans escorte, nourri, comme un coolie, de riz rouge et de poisson sec, l’ambitieux Dôc-C6, en attendant une restauration, se taillait un fief royal au bord du Delta. Il s'était constitué une administration complète, avec d'anciens fonctionnaires gardant leur prestige de lettrés, plus influents — sans comparaison possible — que les subalternes improvisés hauts mandarins par nos généraux. Et ceux-là gouvernaient à côté des intrus, jugaien’.

(4) Docteur.

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percevaient l'impôt, comme si n’eût jamais existé le Protectorat des étrangers, en toute sécurité de conscience, puisqu'ils tenaient leur brevet du roi légitime. Même persécutés et misérables, les plus vertueux préfèrent la dérisoire désignation de ce proscrit aux grades largement soldés qu'attribue l’usurpateur ; c’est qu'après la mort, l'Empereur du Ciel contresignera leurs titres: et voilà pourquoi les Annamites, en récompense d'une . action d'éclat, sollicitent des honneurs posthumes pour leurs ancêtres. Le monde d'en haut correspond au « monde d’en bas, et le double ; le roi terrestre, collègue « du Céleste Empereur, blâme, félicite, canonise les « morts ; 1l les élève en grade à la cour du Giel ou les fait déchoir de leurs emplois. Maître des âmes, les fantômes, tourmenteurs du vulgaire, n’oseraienttroubler son sacré sommeil. La hiérarchie d'ici-bas persiste dans le monde spirituel ; les mandarins jouissent a penser que, toujours revêtus de leurs ütres, et suscep-« tibles d'avancement par leurs services là-haut ou par. les mérites de leur postérité, ils joueront éternellement leur comédie compliquée, avec ses parades bien réglées. et son raffiné formalisme; — et le pauvre peuples ne dit pas non. C’est en ce pays où règne, fortifiée pars l’assentiment du Ciel, une si implacable et sainte disci* pline, que parfois nous avons promu tels dcys ou, guides aux fonctions qu’on obtient d'ordinaire après de. très difliciles examens et une longue pratique des affaires : certaines de ces nominatiors ont fait bondim sous la pierre du sépulcre les os de Tu-Duc et de ses vieux fonctionnaires ; et les malheureux administrés, de leur part, ont appris à craindre, sans les respecter, comme à haïr,ices avides mandarins dorophages. |

, Es 2

Le chef m'explique ces choses, sur le lit de camp, Pune voix tantôt très calme, et tantôt très passionnée, — ceci quand il prophétise le retour du roi national. Plus je comprends cet homme, plus je le vénère.

Ses conversations, quoique fort intéressantes pour un curieux de psychologies inédites, parfois me fatiouent par l’eftort intellectuel où m'’astreint l'usage d’un idiome imparfaitement connu. Souvent j'aimerais fumer sans parler, quelques livres ouverts sous mes yeux. Délices d’effleurer tout à tour les beaux vers colligés en mes carnets de soldat, de promener ma pensée au parerre en fleurs des nobles idées et des rimes hautaines, sans m'arrêter à rien, — dans ces béats moments de l’intoxication où, quand peut-être l'intelligence s’est endormie, la sensibilité exaspérée se donne l'illusion de là remplacer ! Alors, derrière le mot épelé, s’évoque = pour agir réellement sur les nerfs — la couleur, le son, le parfum, la lumière dont il est le signe ; un vers de Baudelaire ouvre la porte de jardins magiques où, matériellement, toutes les voluptés s’assouvissent ; et cette fête des sens, charme suprême ! se déguise et se transfigure pour le thériaki en fête de la pensée. En un pareil état, ce m'était une lassitude épouvantable de Converser sur des sujets déterminés, de suivre un raisonnement, de résumer par des généralisations un groupe de faits, et, pour comble, de transposer tout cela en une langue exotique, à grand effort de mémoire et pénible ahan de volonté. D’aucunes fois, CÔ se doutait de ma fatigue, car il est d’esprit subtil ; il s’arrêtait de parler et me laissait tirer quelques pipes avant de reprendre la causerie.

Souvent, commeil me devineassez curieux,ilmeconte

des légendes dontjecomprendslesens vulgaire,et parfois le symbole qu’embellit ce vague d’une incomplète traduc: tion; et je puis à mon aise les fleurir d’interprétations ésotériques insoupçonnées par les gens d’ici. En brave homme, il s'épanche de préférence lorsqu'il me suppose fugitivement attristé par quelque inévitable récurrence vers ma famille. — Car le raisonnement ne prévaut, nélas ! ni la volonté, même plus assurée que la mienne, contre l’invincible et passagère évocation des années enfantines. De monotones mélodies balbutiées sur la corde frêle des guitares tonkinoises, le vent frais soufflant en plein bleu sur la brousse fleurie du Nui-Dao, — plus d’une fois cela suffit pour me gonfler le cœur, au brusque rappel des vacances écolières, et des jeux près du Morbihan semé d’ilots, sous les ormeaux de Bretagne. — Dôc-Cô, pourtant, attribue mes peines plus à l'appréhension de l'avenir qu'aux regrets ; et, pour mè consoler, il jure que nuls, — Chinois, Annamites ou Français, — ne toucheront à un cheveu de ma tête, aussi longtemps qu'il me protégera. Hier, son tact has bituel faisant fausse route, le chef m'a parlé de ma famille. Bizarres contradictions de ma sensibilité, étranges caprices des nerfs! Tous les jours je pense aux miens sans ennui, et j'écarte aisément le souvenir et le remords, puisque je me libérai volontairement des attaches naturelles et que, risquant ma vie, j ai bien le droit de répudier des devoirs imposés sans choix par le fait de ma naissance. Eh bien! hier, au nom de mon père prononcé là par un étranger dont l'amitié pour moi semblerait à ce père le plus dur opprobre, sans raison j'ai pleuré; c'était nerveux, comme disent les femmes. C6, d'abord surpris, devina |

bientôt et, avec une étonnante sürelé de doigté, il eut art de ramener mon esprit, par des transitions adroites, en de lents détours, à la joie et aux vastes espoirs. H jouait de mon âme en maître psychologue.

Des clameurs nous appelèrent sous la varangue. Les partisans hors des cases, les coolies abandonnant leur “fardeau, les vendeuses du marché, regardaient au ciel un noir nuage, — signe de pluie, pensai-je. Mais eux y démélaient la silhouette du Dragon, la bête sacrée, le premier en grade des animaux symboliques. Dôc-G6, avec un mince sourire de sceptique, me commenta leurs imaginations: la Bête annonçait, pour dans quelques semaines, une victoire sur les Français. Maintenant je le reconnais, le Dragon terrible et bienveillant des légendes, tel qu’on le portrait aux murs des pagodes, ses yeux flambants, ses pattes griffues, son corps de serpent recourbant et déroulant ses fantastiques volutes ; il me semble qu’il me regarde, avec un rire ironique de sa large gueule incendiée, dévoratrice de la rouge boule du soleil.

Nous revenons vers la case du chef. Je retrouve à chaque fois la même impression de luxe et de sécurité, toujours nouvelle, en entrant dans la salle que décore un splendide autel aux ancêtres, encombré des objets rituels — or, cuivre jaune et fauve, argent ciselé, — flambeaux géants, lourds brüle-parfums hérissés de Chimères. Sur les massives colonnes de la charpente sont verticalement déployés des rectangles de soie où des caractères de brocart célèbrent la gloire de Cô et de ses aïeux. Voici Tam-Thuât, éloquent rabâcheur de légendes, fertile en citations classiques, comme en histoires des douze royaumes de l’antiquité chinoise; dé-

daigneux des choses d'Europe, mais se révélant ici fin lettré, comme ailleurs dur et stoïque chef d'armée. A écouter mes mandarins en leurs causeries de dilettanti, je m'explique pourquoi l’Annamite persiste à nous dire

et

inférieurs aux Célestes. Ce n’est pas simple préjugé « d'ignorants : la Chine est la patrie intellectuelle, et :

jamais, malgré télégraphe et téléphone, l’Annamite n'admetira notre supériorité; il pense exactement comme un sorbonicole à qui l’on veut démontrer la civilisation nord-américaine supérieure à la Rome des Augustes ou à l’Athènes de Periclès.

Le soir, CÔ m'a reparlé du Dragon apparu. Il sait que tels sujets amusent ma curiosité, et les traite d’un air détaché, à la façon d’un Renan libéral et compréhensif qui, constatant des superstitions, les utilise, soit à perfectionner les hommes, soit à consolider une autorité nécessaire au commun bonheur. Comme tous les Annamites lettrés, il ne m'interroge jamais sur mes croyances religieuses. Ainsi que le dévot Thuât se complait à l’aflirmer, « chacun de nous — pense Dôc-Cô — discerne les choses du ciel avec son intelligence personnelle, comme celles de la terre avec ses yeux. Placez un livre à égale distance d’un presbyte et d’un myope : ils ea percevront différemment les caractères pourtant immuables, il en est de même quand ils fixent leur pensée sur la Divinité immuable, mais conçue diversement, Insensé, à la manière des chrétiens, celui qui damnerait le myope, coupable d’entrevoir à peine de confuses taches noires sur la page où le presbyte

distingue les linéaments précis des caractères ! » — Du.

reste, ni CÔ ni Thuât ne croient au Dragon apportant

un présage : mais ils jugeraient puéril et malsain …

de supprimer des illusions qui aident à la victoire en hcourageant les hommes, — pour remplacer ces illusions par des ironies mal comprises, ou par des explications météorologiques qui, loin de satisfaire des illettrés, les induiraient en défiance. Ce sont des manieurs d’âmes, nés pour commander ; et je les compare, ces complets, à notre élite qui possède le caractère sans l'intelligence et la pensée sans la volonté; — à nos politiciens méprisés des penseurs pour leurs basses conceptions, à nos savants dédaignés des hommes d'Etat pour leur incapacité à se résoudre, à choisir, en vue d'une actionimmédiate, entredeuxidées contradictoires, également séduisantes. Demain, la population des villages doit sacrifier au ciel pour implorer le retrait des eaux : Thuât et Cô, sans croire à l'efficacité des iprières, officieront au nom des pauvres ignorants : « Un ettré, dit Dôc-Cô, ne saurait partager la foi des sim- |ples ; mais faisons-nous œuvre mauvaise, de nous unir à eux, de cœur et de paroles, pour désirer le bien général ? Et qui prouvera que cette communion de cent mille vœux n’agit pas efficacement sur les eaux, et peut-être sur des puissances invisibles? Oh! — ajoutet-il avec un geste d’ironique dénégation — de tout cela je ne sais rien ; mais les Occidentaux en savent-ils davantage ? »

Etranges paroles, dans ce camp de pirates, loin des capitales d'Europe où tant de sages méditent, avec moins d'indépendance intellectuelle, sur les mystères ! Je me passionnais, — comme quand, en mes années de collège, à quelque phrase de nos maitres, lourde de sens et magnifique d’allure, je croyais que la Vérité même, descendue de cieux inconnus, allait parler,

Combien j'eusse désiré naître et grandir parmi ces hommes, et recevoir le secret enseignement hérité de l'Inde, — la doctrine réservée sans doute à quelques initiés, mais devinée si prestigieuse à la voir fleurir, aux lèvres de simples lettrés ignorants de ses arcanes, en verbes de tolérante sagesse! Les paroles de ces hommes me pacifiaient aux heures mauvaises et m'incitaient — moi, pauvre errant, jouet des hérédités et des livres — à considérer les choses avec la sérénité des mandarins. Je me confirmais alors dans l'argument su: prème : « Tout fait se justifie par sa cause immédiate, dernier anneau dans la chaîne indéfinie des causes. Nulle action, devant la justice absolue, n’est punis: sable. » Enfin j'avais, à travers tous les sophismes des scrupules, capturé et emprisonné dans mon cerveau cette conclusion. Mais — faiblesse imbécile de l’homme! — dès que je ne la gardais plus à vue sous le regard fixe des incorruptibles arguments, s’évadait la formule — la captive protectrice de ma tranquillité — et alors les remords, les craintes, la hideuse séquelle des har: pies, bourdonnaiïent à mon entour, sifflant à mes oreilles et lacérant mon misérable cœur. Je fumais, je fumais encore, et le saint opium, quand mes muscles étaient morts et mes nerfs apaisés, sans l’aide désormais des vains syllogismes, me restituait la joie pleine et sûre; et les heures coulaient lentement — heures douces, heures bénies, rythmées par le pouls d’une horloge de Hong-Kong, dont le balancier, à chaque oscillation, me comptait des siècles de solennelle béatis tude. Mon rêve flottait dans le bleu, dans l’éther infini où le temps et l’espace ne sont plus. |

D'autres fois, ouvrant à demi les yeux avant la paci*

äcation délinitive par l’opium, un délicieux tableau de famille, idéalisé dans mon cerveau d’intoxiqué, me rappelait à la terre, — mais une terre heureuse d'où toutes les formes du Mal ont disparu, terre paradisiaque où seuls survivent, purifiés et sublimés, nos bonbheurs : le brave Cô s'était fait apporter ses enfants, deux fillettes de huit à dix ans, la tête rasée, moins deux soyeuses houppettes noires ; c'était charmant de le voir jouer avec le collier d'argent, orné d’une griffe de tigre qui écarte les maladies, — la robe violette, découvrant les attaches sveltes du cou et les fines chevilles, — les sandales chinoises aux pétons plats. J'admirais silencieusement les potelées menottes roses, les lèvres vermeillettes et leur sourire étonné ; le petit nez en l'air, à peine indiqué ; les boucles d’or martelé à ces délicates oreilles ; et cet ensemble du corps gras et frêle, pareil à un biscuit tendre teinté de jaune clair. Dans l'intimité familiale, Dôc-Cô rejette la froideur officielle et les hautaines allures nécessaires devant les subalternes. Entre mes cils rapprochés, je le vois prendre, au bras de la nourrice, ou du vieux paysan fidèle comme un Eumée, les fillettes qui s’endorment contre sa poitrine ou tiraillent sa barbiche ; il les embrasse à la mode d'ici, appuyant ses narines aux joues roses et respirant délicatement. M’eût-il fait du mal, je l’aimerais : jamais Je ne pus haïr ceux en qui je découvre une sincère affection, füt-ce pour leur chien. Mais voilà que je souffre maintenant de ces joies intimes, du sourire cordial et déférent des serviteurs, moi qui serai désormais, où que le sort me promène, toujours l'étranger, parmi les vivants et parmi les morts. Vite, il faut que je fume encore, pour l’oubli,

270 FUMSURS D'OPIUM

25 août.

Quinze Jours encore sans aucunchangement. D'abord on a continué les préparatifs en vue d’une expédition. J’apporteà instruire mes hommes une conscience de vieux sous-off, qui me flatte et me rend quelque orgueil aux heures de remords. Comme gi j'étais destiné à revoir l'Europe, comme un honnête gendelettre curieux d’études inédites, je multiplie mes notes sur les re: belles et leur mode d'action. Leur domination, je l'ai dit, semble franchement acceptée. Je suppose bien que les indigènes, payant à Dôc-Cô et au Protectorat, prés féreraient ne verser qu'un seul impôt ; mais, libres d'opter, beaucoup se rallieraient à leur compatriote dont la prépotence parait moins tyrannique, moins in: jurieuse surtout, que celle de l'étranger. Si les chefs agissaient toujours en pirates, la région qu’ils occu: pent se füt vite transformée en désert ; et — les habi: tants dispersés, incendiés les villages, les champs à l'abandon — Cô et ses émules n’eussent plus trouvé un grain de riz. Non. Dans les districts où l’adminis: tration française, peu soucieuse de provoquer la ré: volte ouverte, évite de déléguer ses fonctionnaires & miliciens, les rebeiles prélèvent une très légère capi tation ; ils protègent ces cantons contre les pirate chinois qui rôdaillent sans cesse par là, commandité: par des négociants de Canton et de Long-Tchéou. Le: partisans, bien nourris, largement payés, mais astreints à une dure discipline, ne vexent pas « l’habitant », au quel Thuât et C6, par principe, donnent toujours raisot quand il réclame contre leurs soldats : la rancune de

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populations serait plus redoutable que les fusils européens. Mais, fins politiques, ces grands seigneurs doux et bons avec un bonze déguenillé, avec une fillette fugitive, n'hésitent pas à trancher des têtes et brûler des cases, dans les hameaux suspects de renseigner l’ennemi ou de porter leurs litiges devant les mandarins L« nouveaux ». D'ailleurs ceux-ci restent méprisés, ‘quand on les connaît illettrés ; et lorsque certains reviennent en leur village, un de ces villages si fiers d’avoir produit de vrais mandarins ! les vieilles femmes les insultent et les gamins chantent pouille à leur triomphal cortège. Combien vénérés au contraire les fidèles, qui après une déroute sont accueillis dans toutes les maisons ; — abandonnés de leurs soldats, et fugitifs, ceux-là commandent, le front haut, à qui, pouvant les livrer, se prosterne devant eux comme devant une effigie de la patrie malheureuse.

Le 15 août, CÔ m'a confié un récent message, de Thuyêt aujourd’hui réfugié dans le Quang-Si chinois. D'Algérie, trompant ses geôliers, le roi Ham-Nghi a pu faire parvenir à l’ancien ministre une proclamation où il convie ses fidèles à l'effort suprême. Mais Thuyét, mieux placé pour apprécier la situation actuelle, prescrit d'ajourner encore, pour des motifs qu'il développe, le soulèvement général que son maître ordonne et que veulent les provinces frémissantes. Cet Annamite se révèle un véritable homme d'Etat, bien informé des choses extérieures, qui, étudiant les faits pour les utiliser, dédaigne tout l’inutile bavardage d'insultes à l'adresse des « Diables occidentaux ». — Son message s'achève ainsi : « Restez calmes, en apparence soumis et satisfaits ; alors la France retirera ses troupes du

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272 FUMEURS D'OPIUM ee

Tonkin, comme jadis du Cambouge ; il nous sera facile, d’un seul effort appuyé par la Chine, de jeter à la mer les derniers soldats. Défiez-vous de ceux qui préchent: la guerre immédiate sans avoir, comme le Roi mon: maître, l’excuse de l'ignorance qui résulte du lointain. exil, L'insensé parle et agit sans réflexion, mais le

sage pèse ses actions et ses paroles. » :

Les chefs, reconnaissant la tu de ces conseils,

renoncent à l'attaque de Dong-Triêu, si bien combinée

pourtant. Ils réduiront leurs excursions militaires aux opérations nécessaires pour garder nos magasins re plis et ne pas perdre la suprématie conquise sur les populations. Et cependant on avait tant escompté cet enlèvement d’un poste français ! On l’avait si souvent prédit pour rallier ou rassurer les villages hésitants ou: découragés! Pour beaucoup de ceux-là, le renoncement! signifie impuissance et vaut un échec. Il faudra rai* sonner, expliquer, pallier, — sans révéler à la plèbe, parmi laquelle sont des traîtres sans doute, les secrets: motifs de l’inaction. Périlleuse occurrence ! — Maisils obéiront, ces chefs dont plusieurs, ambitieux à coup sûr, pourraient opposer aux intérêts du roi proscrit leur intérêt personnel. Ils ne discutent pas. Moi, qui vécus. en un pays où chacun conteste les ordres reçus, sans valable raison, pour le plaisir, par instinctive répu* gnance de l’autorité, — j’admire cette abnégation sans phrases, le respect aux volontés d’un exilé dénué d’ar: gent et d'hommes, errant à la merci des mandarineaux. chinois. J'ai senti un large souflle de patriotisme passer

militaires des Européens et que jamais les Annamites m'expulseront les Français, je me surprends à espérer, comme le plus crédule partisan, en l'effort et la victoire. Ces gens, comme mes camarades de Dap-Cau, luttent pour la patrie ; une même idée les fortifie — qui me manque, que je jugeai niaise — et les ennoblit eut-être, les uns comme les autres, dans les deux l'a ceux qui ne se comprendront jamais et réciproquement se méprisent. Ici, C6, le fin lettré ironique, ombattra pour cette idée, au risque dela vie, comme

n plus ignare soldat ; — et de même, là-bas, tels officiers intelligents, d'esprit aigu et réfléchi, qui assu- ‘rément pensèrent autant que moi, communient par celle idée avec le dernier de leurs hommes. Qui, d’eux et de Césade, eut raison ? Je doute. Car enfin, entre moi, si débile, et tantd’intellectuels — mes égaux par la pensée, mes supérieurs par la volonté — qui me condamnent, est-il certain que seul je ne me trompe point? Mon père, mon frère et leurs pareils, en dehors des sociétés | et des morales conventionnelles, si dans l’absolu, dans Péternité peut-être, ils avaient réellement le droit de me repousser et honnir! :— Non, non ! cen’estpas pos- Sible ! Envers et contre tous, je pris dans ma raison et | mon orgueil la force de m'isoler, le courage de répudier | les nécessités de la naissance et du milieu ; j'ai choisi, — libre ; je fus seull’homme que je voulus être, parmi tant qui, résignés au rôle imposé, affectent le mcpris pour venger leur bassesse. — Hélas! je fais trop . d'honneur à mon vouloir, de lui imputer l’action presque inconsciente — malgré ses rigides conséquences . inéluctables — qui me poussa, ivre d’opium, jusqu'ici, Comme une branche flottant au gré des marées — par

D: - (9 a (PÈRE à he:

974 FUMEURS D’OPlUM

la volonté d’une brute. Je suis las de raisonner ; et pourtant le raisonnement obstiné, l'argument dé chaque minute, me soulève au-dessus du désespoir: je m'y cramponne, ainsi qu’à la bouée un naufragé ; et le moment doit venir où défaillant je m’abandonnerais et alors je flotterai, dérisoire jouet des tristesses et des remords. Ici comme à Dap-Cau, l'espoir du combat pour la bonne cause exalte les âmes et illumine les yeux : seul, avec l’infâme que je suivis en ivrogne tiré par la manche — voilà la vérité ! — je suis le renégat, honni là-bas, accepté chez ceux-ci avec de défiantes réserves. Oui, moralement, je ne me sens pasl'égal des gueux à qui j'enseigne le maniement du fusil. Qu’importe ? demain, après le lourd sommeil de l’intoxiqué, je ne souffrirai plus de cette obsédante affirmation ; @ ce soir, dans une heure, après fumer, ma pensée exaltéc par l’opium mé glorifiera comme chaque soir, par-dessus les hommes, par-dessus les dieux, 0...

Je rencontre parmi ces partisans quelques déserteur: de la milice ou des compagnies tonkinoises ; et auss des soldats libérés qui se refusèrent à reprendrel charrue. Ceux-là ont répudié l’asservissement aux ca prices du résident, du mandarin ou du rebelle. En © pays, les lâches acceptent l’agenouillement quotidie qui, même, n’assure pas des jours paisibles et la ré colte du riz ensemencé ; les vaillants ont préféré risque pour risque, commander à qui se laisse com mander. Ils apportent ici les rivalités de leurs ancien corps : il arrive que deux gas s’empoignent aux che vêux pour tels malsonnants propos sur la garde civil ou les tirailleurs. Nous avons encore plusieurs cath “ ,

liques des missions espagnoles, reconnaissables à leur chevelure rase, à leurs allures de portiers de séminaire : des bonshommes frôleurs, au parler onctueux, qui m'offrent le thé pour la joie de me chuchoter à voix mystérieuse, comme en sacristie, du latin prononcé à la castillane, ânonné gravement à la guise des instituteurs saïgonnais: « Quo-mo-do va-les, domine ? Gralias a-go ti-bi. » — Cô les emploie à de louches négo- “ciations avec tels curés indigènes. En eux persiste la rage du prosélytisme, jusqu’à hurler des blasphèmes après boire, devant les efligies païennes de Tich-Ca et de la déesse Kouan-An, au péril de recevoir force taloches. Les chefs, qui ne les aiment guère, les accueillent à seule fin de ne pas s’aliéner entièrement les missions, où plus d’un fugitif, prétendent-ils, trouve asile.

… Etles journées passent, très brèves puisque je fume. “Je me garde constamment sous l'influence de l’opium : soit la matinée, au réveil des sommes abrutissants, “dormis la bouche ouverte, quand je me lève, la nuque douloureuse et les reins cassés, à peine capable de me | débarbouiller ; soit à la méridienne et le soir, quand je reconquiers sur le lit de camp la confiance douce, Claire et gaie comme ma lampe, et la faculté de comprendre les beaux vers. Temps bénis, inoubliables minutes! La nuit, lorsque le vent des hauts agite les lourdes feuilles des bananiers, — à midi, lorsque les hommes somnolent sous la double paillote, abrités de l'aveuglante lumière que réfléchit la falaise ; — dans la case barricadée de Bui ou la fraiche salle de Dôc-Cô, — les heures, jour ou nuit, me sont pareilles, éclairées par l'unique veilleuse, loin du soleil et de la lune éga

lement hostiles. Je ne vis que par l’opium, en l’opium: Il est vrai, je ne puis fumer que deux fois par jour, à la sieste et à la veillée ; mais, par une judicieuse utilisation de l’idée fixe, à l’aide d’une forte concentration de la pensée, les autres moments glissent très vite, in: signifiants et tels que non vécus ; et je n'existe en réa: lité que durant ces quatre cents minutes — environ — de la fumerie ; je les divise, pour les prolonger, en re: gardant de cinq en cinq minutes la pendule helvétique, apportée de Hong-Kong, qui s’érige chez tous les mandarins,insolente camelote,parmi les papillotantesincrus: tations, les cuivres antiques et les miraculeuses brode: ries.

Toutefois, en dépit de mes stratagèmes, les périodes d’affaissement se multiplient, quand la pensée et le vouloir, trop longtemps bandés pour mon anémie, se détendent, flasques et sans ressort, et que je reste im: puissant à roidir encore ces cordes mouillées. Alors s’infiltrent en moi, plus cruelles que le remords, des terreurs depuis tant de semaines disparues : l’appréhens sion des crises nerveuses, et celle d’être livré pour le châtiment. Et aussi — mais d’où viennent et que signifient celles-là ? — des terreurs inexplicables, infusées peut-être en moi par un sortilège. Plus débile que jadis, je connais enfin les effrois suprêmes : ces craintes, vagues et terribles, je ne les avouerais à personne; elles m’obsèdent, par ces nuits nouvelles où l’opium, impuissant, ne verse plus le baume de paix. C'est inex: primable, l’état de mon âme ; il s’y condense un précipité de mille épouvantes, surtout durant les lourdes pluies crépitant sur l’ardoise ou chuchotant sur le chaume, quand le gros Bui m'a conté de fantastiques

légendes où de très vieux morts d’Annam jouent leur rôle macabre et joyeux. Donc, du Césade d’antan déjà ne survit qu’un idiot radoteur, abandonné comme les viles nourrices de campagne aux influences de l’ombre,

‘de l’orage et des revenants ? Ainsi je m'interroge, en

des ricanements imbéciles. Au matin j'en hausse les

L épaules ; et, les ténèbres revenues, je frissonne encore

à des histoires de cercueils dénudés par les averses, remontant à la surface du sol pour y déverser d'effroyables liquéfactions humaines qui se coagulent en

“vampires et promènent l’effroi triomphal et l’horreur ; “aussi des traditions, comme en écouta notre enfance,

de morts transmués en Génies mauvais, dans la forme du chien qui sauta par-dessus leur cadavre, Ces balbutiements de puériles cervelles me hantent, comme les diables hantèrent ces morts. Je crois, mon Dieu ! je crois : moi, vivant, intact de corps et d'esprit, bientôt

- Je serai l’immonde haillon de chair en pourriture, qu’un

démon ricaneur ou le nécromant redresse et secoue pour la peur des enfants et des femmes. . . . .

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26 août.

Mais de graves nouvelles : en guerre, en guerre | — Voici peut-être enfin la grande aventure espérée, et tout le reste en est oublié. Comme les saines rafales du matin, cela dissipe les fantômes et les nocturnes bafouillements de l’épouvante. Les Français rompent la trêve, ont annoncé nos espions ; ils se décident à traquer Dôc-Cô dans ses montagnes. Hier, au conseil des chefs, j'ai traduit diverses gazettes: en France, à la nou-

velle d’un convoi enlevé vers Lang-Son, le parlement a sommé le ministre d'exterminer la piraterie ; et, seule” ment en échange de promesses conformes, voté deux millions pour combler le déficit du budget tonkinois. D'après les journaux, 400 hommes — infanterie de ma* rine, tirailleurs et miliciens — vont nous bloquer. On défendra le Nui-Dao, car où transporter les armes des arsenaux, les approvisionnements des magasins ? Je me retrouve gaillard et gai, puisqu'on va se battre! Finie l’inaction, mère des longues fumeries et des cau* chemars. Bataille, bataille ! À

80 août. 4

Nos sommes investis. Les chefs, sans doute taisant de sérieuses inquiétudes, affirment la certitude du succès. Demain l'ennemi tentera l'assaut par le sud du massif. Il n’a pas d'artillerie ; cette attaque ne réussirä pas. À Pour nous déloger d'ici, il faudra passer par des sentiers de rss sauvages, où, à l’abri des roches, nous fusillerons les assaillants un à un. Nous affamer serait une longue entreprise : nous sommes Pro sionnés pour six MOIS.

Aussi, CÔ ne veut pas abandonner ses trésors et ses troupeaux sans nécessité ; et à aucun moment le blocus ne nous empêchera de fuir, s’il le faut jamais, par des pistes ignorées de l'ennemi. Les sorciers à la solde des chefs, ayant consulté les calendriers, déclarent faste le jour de demain et certifent la victoire. D’autres ont endormi, à grand bruit de tam-tams, une jeune fille, et les ancêtres prophétisent par la bouche du médium la prochaine libération du sol national. Les quatre Gé:

nies militaires, préposés à la garde de Ngoc-Hoang, l'empereur céleste, apparurent cette nuit à un très vieux bonze, cuirassés d’or, le visage empourpré de colère et d'enthousiasme guerrier ; leurs sabres, « plus hauts | des aréquiers », combattront pour nous; le resplendissement de leurs casques aveuglera les diables d'Ouest « qui aboiïent à la manière des chiens et fuient à la manière des lièvres ». La confiance arborée parles chefs a, comme toujours, fortifié les soldats. Moimême, — et pourtant je sais bien que la France peut, ‘au besoin, inonder le Tonkin d’une marée de cent mille hommes — je me reprends, partageant leur illusion d'ignorants, à espérer qu'ils rejetteront les Occidentaux dans le golfe du Tonkin. La petite Grèce n’a-t-elle pas anéanti l'armée des Perses, et la Suisse minuscule écrasé comme des poux les innombrables Impériaux ? Qui saurait évaluer et délimiter les forces morales, — le patriotisme, l’exécration des étrangers ?

Yers cinq heures, seul, derrière une roche en dehors de l’enceinte, je distinguais, au loin dans le couchant, les positions françaises, les hommes allant et venant et, par couples, les fonctionnaires des grand’gardes. Il y a là-bas, parmi ces troupiers, de mes anciens camarades ; les plus abrutis, les plus infâmes, sans hésitation me fusilleraient, plus injurié mille fois que le pire des rebelles. Mais ils ne me tiennent pas, les sales bougres! Crapuleuse canaille, qui m'abhorre pour le mépris en moi deviné !

Dans la joie du combat prochain, sous les rayons chauffant mon corps anémique et dorant l'immense “horizon silencieux, je me redisais obstinément : « A+ Dieu-vat ! le sort est jeté ; tous les faits se jusufient par

à 1 280 FUMEURS D’OPIUM -

leur cause », — la formule que je rabâche aux heures de doute, pour ne plus douter |

Or, un merveilleux couchant se composait dans le ciel, et sa beauté luxueuse complétait, pour me rassé: réner, l'œuvre de l’indubitable argument. De l'horizon. occidental montait comme une tenture de soie saumon clair, lucidifiée, ainsi qu’un transparent huilé devant: une lampe, par le soleil disparu. Sa couleur, vers le zénith, se fondait en un rose vif qui lui-même allait. mourir dans les verts délicats dont se teintait à son, contact le bleu pâle de l’orient. Sur ce bouquet de nuances et de lumières se découpaient des feuillages presque noirs. Puis, soulignant les couleurs déjà pâlis“ santes, apparut à l'horizon une étroite et longue chaines de nuages violets, pareils aux lointains sommets d’Alpes: inconnues. Et çà et là, disséminées en flocons sur les: roses, les verts et les bleus célestes, s’envolaient de légères et transparentes fumées. — Un ciel de pâte tendre, comme en peignent sur leurs théieres les por= celainiers de la Chine.

Certes, en ces minutes, mon orgueil fortifié parla séré: nité du monde ne branlait point. Les martyrs des religions ou de la philosophie, assaillis par les foules ineptes, n’eurent jamais conscience de leur supériorité morale plus que moi devant ces ilotes armés, incapables de discerner un devoir non imposé par les chefs, — fiers d’obéir. Alors, entendant marcher, j'ai détourné la tête et reconnu Plantin qui venait à moi. Dieu ! combien il a changé ! Vert de fièvre, des haïllons flottant sur ses membres desséchés, il titubait et ricanait, — gaîté de ronde macabre ; et c'était l'alcool de riz qui le faisait rire et vaciller,

Avec son horrible gouaillerie d’ivrogne monbond, il m'a désigné du geste le camp français : « Tu les vois, les salauds, tu les vois, mon vieux Césade. Ils y sont, ceux de Dap-Cau qui nous ont fait souffrir. Ce qu’on les canardera ! Mais nous autres, nous sommes des frères,

— pas, mon vieux ? » — Et sans transition, l’ivrogne à

sangloté ; et, entre les cahots de son hoquet et de ses geignements inattendus, il expectorait d’étranges paroles ; « Non, vois-tu, ce n'est pas bien, ce que nous avons fait... On nous tuera, tu sais ?... Cré nom de Dieu ! comme j'étais bête !... » — Et il m'a tourné le dos ; il s’est enfui, grognant, pleurant, balbutiant, immonde et grotesque. Voilà celui qui me tenta! Sa prée sence m'a fait du mal, quand j'ai retrouvé sur ses lèvres d'inconscient voyou mes haines et mes imprécations, et même mes regrets passagers, — mais en CariCature ignoble, ainsi que dans ces miroirs qui grossissent nos traits et les déforment. Donc, en cette brute, il y a moi tout entier : mes sophismes, dont je fus orgueilleux,

car j'eus l'illusion de ne les cueillir, concepts magni-

fiques, fleurs suprêmes, qu'après de patientes etsubtiles méditations, il les connaît, hélas ! comme aussi les dégoûts et repentirs dont je ne rougissais pas, Car, s'ils détrônaient parfois la pensée de sa légitime prépotence, ils signifiaient — selon moi — ma fine nature nerveuse, ma douce âme illogique et flottante de dilettante aristocrate. Une heure après je l’ai retrouvé, cet homme, consolé, déclamant contre les Occidentaux avec une obslination de pochard, dans un cercle d’indigènes ricaneurs. Allons! cela complète la ressemblance: il n'est pas moins livré que moi-même aux ironiques contradictions. Hélas! quel sceptique soufileur tient

nos ficelles et s'exprime par nos pratiques de polie. chinclles ?

2 septembre )

Hier les Français, ayant tenté l'assaut, furent repous sés. Ils ont laissé des cadavres que j'ai vu décapiter:« chacun pour soi, m'a dit l’opium, et au bout la morts pour tous. Dès l’aube je postai en deçà d’un ruisseau mon peloton de gars solides. Près de moi, le Dôc-Sàts et ses quarante fidèles ; et partout, sur les rochers dans les broussailles, nos plus fins tireurs. Plantin” était ailleurs, sous les ordres de Cô. Vers sept heures. commença l'attaque. Une avant-garde européenne s’est tout à coup révélée à trois cents mètres en aval de notre» position, prête à passer le gué. L’ennemi ne nous dé couvrait pas, abrités d'un mur en terre que seuls dés passaient nos têtes et les fusils braqués. Alors j'ai vu. le chef du détachement, un lieutenant blondin, nous apercevant à l'improviste, pousser au gué, d’un tour de bras, cinq de ses hommes et sauter à l’eau avec eux. Nos partisans les ont régalés d’un feu de section ; et l'officier, tournant la tête, s’est subitement trouvé seul, trois des siens tombés dans un jaillissement d’écume, les autres, affolés, regrimpant sur la berge ; il pataugeait, avec de grands gestes furieux. Mes pirates tiraillaient à volonté, maintenant; ils visaient à coup sûr, découvrant juste, dans un cadre d’arbres et de brousse, le passage du gué, tel qu'une miroitante plaque d'argent bruni. Et je commandais, aussi calme qu'au ür d'exercice : « Ne vous pressez pas! — Ne visez pas au tas; choisissez votre cible, les galonnés surlout! » — Et dans la préoccupation de calmer nos

hommes, trop disposés — comme tous les soldats — à prodiguer les munitions, je n’avais guère loisir d’analyser mes sentiments, en Narcisse de ma belle âme. D'abord je ne ne voulais pas tirer ; mais le petit Dôc- Sat m'a regardé durement et j'ai brûlé au hasard ma «première cartouche. Puis, à sentir la poudre, de la co- «lère m'est venue: serai-je toujours un discutailleur sans énergie ? qui me tiendra compte de sentimentalités niaises ? Hésiter, c’est trahir — pour des gens qui ne m'en récompenseraient pas, même si mon abstention leur facilitait la victoire. Et rageant, décidé à bonne besogne, je visai froidement un groupe de Tonkinois apparu sur l’autre rive, et logeai les dix cartouches de! mon winchester dans le tas des uniformes bleus. J'ai mérité les éloges de Dôc-Sât, car vraiment je suis ce qu’on appelle un beau tireur. A ce jeu, la fureur du combat me gagnait, avec la griserie de la fumée, et du soleil qui montait là-bas sur la mer rose. Les feux de l'ennemi ne nous gênaient pas beaucoup. Du reste, l'attaque ne fut pas sérieuse; après quelques mous- “quetades, les Français se retirèrent à l'abri des haies vives.

A huit heures, second assaut. Les Tonkinois, lancés en avant, s'arrétèrent encore au gué sous la cinglante averse des balles. Ils se débandaiïent, tournoyaient en ballerines grotesques ; et les plus braves, tombés à genoux dans les herbes, cachant leur tête à la guise des autruches, tenaient le fusil aussi haut que possible à bras tendus, et tiraient à la précipitée. Tout cela, — dans la fine atmosphère du matin, sur le fond vert des feuilles, — très net, très clair, ainsi que dans le champ circulaire des lorgnettes. Un tirailleur, le ventre crevé,

montrait à un sergent les entrailles débordant de ses mains ; il les voulait réintégrer de force, et sa douleut hurlante démoralisait les hommes. Le Français le pri par les épaules et l’aplatit dans la brousse. Alors, at triomphal claironnement de la charge, reparurent les « joyeux », poussés brutalement par-dessus les cæ davres, terrifiés par le chuintement des balles. Et de ces pauvres diables dont l’animalité, regorgeante dé belle vie, s’affolait devant la mort imminente et qui né pensaient qu'à s’abriter d’un arbre, une pierre, une feuille, — après quelques secondes plus d’un à son tour tomba sur les corps défigurés qui gisaient au bord de l’eau. Mais les clairons psalmodièrent la de

les notes, mélancoliques et tratnantes comme un regrek d'amour incompris, palpitaient au-dessus des branches, dans la fumée dela poudre, qui s'accroche aux ramures et S'éparpille sur le bois tout à coup silencieux. — Ce n'était qu'une escarmouche, en vue de nous distraire d'attaques plus sérieuses tentées d’un autre côté. Çà et là, des cadavres abandonnés saignaient parmi les herbes. Quelques partisans ont passé le gué et rap: porté de là-bas des casques, des tronçons de baïonnettes; et cinq têtes — dont celle du sergent qui si rageusement bousculait les poltrons. Je les ai dévisagées sans frémir, puisque tous, moi comme les autres, nous sommes promis à la mort.

Au même instant CÔ, qui soutenait ailleurs un fu: rleux assaut, nous ordonna par messager de maintenir nos positions avec trente partisans et de lui expédier le reste des hommes. Deux heures je demeurai là, sous un banyan. J’entendais au lointain les sonneries préci-

pitées de la charge :

« Y a la goutte à boir’ là-haut, Y a la goutte à boire ! »

‘t le crépitement de la fusillade. Le vent m’aportait des clameurs sauvages et l’odeur de la poulre, et l'ombre des feuilles frissonnait sur mon jourgeron, avecl’ombre des tourterelles dont palpitaient es ailes lustrées, dans l’air lumineux et subtil. C'était ine de ces heures où tout paraît bon dans la nature, jù le sphinx rentre ses griffes en leur gaîne de velours ; le ces heures où, sous le ciel léger, au frôlement d’une rise tiède, tout semble vivre et vivre joyeux — les ierres, les troncs rugueux, l'eau courante — si bien que nous accepterions la mort avec une indifférente sérénité, certains que tout se transforme et que rien ne eut mourir. Et, révant à des choses douces, il me souenait d’avoir aussi rêvé vers mes seize ans, en terre de Bretagne, par les matins de soleil, au bord de « la lieue le grève », dans les senteurs amères des immortelles t la fraîche exhalaison des genêts, comme aujourl'hui. Ce sont les odeurs, flottant au gré du vent, qui n’évoquent les paysages connus autrefois; lenostalgique jouvenir ne me revient jamais que par elles. Mais com- Jien imprévus, en ces défunts jadis, les visages bar- Jares et les âmes hostiles qui m’entourent, et les claions d'aujourd'hui, signifiant peut-être, à ce moment Jrécis, notre défaite, et pour moi la mort d'un traitre! — Clairons, autrefois suivis par les rues sonores de ma ieille ville, qui rythmaient le pas des troupiers et des amins ; cuivres militaires dont les notes graves font ncore battre mon cœur, parce que, comme les gammes

üit. Et par de ténues associations d'idées, j'ai porté mon rôve sur tous ceux-là, de races diverses — jeunes sol= dats français, vieux Annamites rebelles, pirates chinoïs — que je vis mourir tranquilles et décents, en ces pays où, à l'exemple des jaunes, les plus débiles Euro: péens s’imposèrent la coquetterie de finir propreme De là, ma pensée errante s’est allée poser très loin, au

cimetière où, cet hiver, nous avons couché Dariès, mon ami d'enfance, mort de ses blessures. De l’'ambulanceà la tombe, sous une fine pluie transperçante, nous pa: taugions dans la glaise tenace. Un soldat de première ue bien astiqué, dressait comme drapeau une hampe où pendaient, sous une couronne, des rubans tricolores entrelacés parmi les feuilles et la nacre nuancée des fleurs sauvages. Puis le cercueil, porté pat des troupiers, drapé d’un pavillon français ; et, là-des: sus, les sardines dorées, le coupe-chou fourbi pour la suprême parade, et la médaille commémorative. Nous allions, parmi les tertres fleuris de pervenches du Cap affaissés par les pluies, reconnaissables à la croix noire où s'inscrit à la craie le nom d’un soldat. Quelques tombes d'officiers s’effritent au vent et aux averses ; poussière et l'herbe emplissent les creux des caractère: entaillés dans le calcaire ou gravés sur cuivre. Dew coolies fossoyeurs attendent accroupis au bord de fosse, sur le remblai de terre rouge, grasse et luisante On dépouille le cercueil du drapeau, qui resservir. pour d’autres, et des insignes ; on laisse les fleurs, sau vageonnes Cueillies au jardin de l’ambulance, pour dis simuler l'horreur des minces planches mal jointes. U

UKE AME 967

sergent, le képi à la main, ânonne à défaut des prières rituelles un pater ; il bafouille, se perd, saute résolument à la dernière phrase, et barre l’ainsi-soit-il d’un immense signe de croix, à tour de bras. Ma vie entire — combien d'heures encore ? — je verrai cela : la plate grisaille du ciel, le versant très doux du mamelon, les pervenches violettes rampant à travers le fouillis des ronces et des gramens ; les enfouisseurs en haillons, vaguement ricaneurs ; une poignée de militaires disant adieu au camarade, dans le décor exotique de ce vaste horizon, à vingt mètres des pagodes où de très anciens Génies hostiles triomphent de notre deuil. Il me semblait, alors, que nulle ambition réalisée ne valait l’orgueil de s'en aller, comme Dariès, modeste et glorieux, avec le salut de quelques amis serrés autour du cercueil. Et je pense à cela maintenant, à cette heure où, révant sur la mousse fraîche, sous les feuilles remuées et le ciel tendre, je mêle à mes rêves de bonheur, comme leur nécessaire condition, la défaite immédiate des Français, quelques mois à peine après ces humbles et triomphantes funérailles de mon ami.

Mais la mousqueterie s’alentit ; puis, après quelques détonations isolées, elle a cessé. Et de nouveau j'entends, très lointaines, très affaiblies, les notes mélancoliques de la retraite: Un partisan accourt essoufllé : l'ennemi recule sur tous les points. De notre côté, trois tués seulement, et huit blessés. Nous laissons un poste de surveillance, et rentrons au camp où Dôc-Cô, rayonnant de joyeux orgueil, fait distribuer à pleins tonneaux le choum-choum (1), et l’opium à pleines co-

(1) Alceol de riz (met de sabir),

quilles. Il m'invite à | quelques pipes, ma foi! bien ga gnées. Plantin à ses côtés s’est crâänement battu : c'es. lui qui, d’une balle au front, a démoli le seul officier tué dans l'affaire. En récompense, Cô lui promet um grade, et une barre d’argent. Mais le pauvre diable, abattu par un violent accès de fièvre, s’est réfugié dans. sa case. J'irai le voir. — Les mandarins exultent. Ils, comptent sur deux mois de répit. au moins, pe temps. de préparer contre nous une sérieuse opération militaire, appuyée par de l'artillerie. Nous l'emploierons à mieux armer les populations fidèles, à exaspérer en elles la haine de l'étranger, le sentiment national, qui

va s’exalter de notre victoire. Il faut que dans si semaines les Français trouvent tout le pays cer ment hostile ; que leurs sentinelles soient surprises" que les garnisaires de leurs postes, en alerte nuit et jour, lâchent de fatigue le fusil et s’endorment x la tranchée ; que les convois soient enlevés, les escortes. décimées, les approvisionnements compromis. Il faut. que le Tonkin devienne inhabitable aux Occidentaux que harcelés toujours, partout, ils ne mangent ni ng dorment sans appréhender la mort subite; qu enfin, comme jadis en Espagne, par la perpétuelle lassitude, les sommeils coupés, l’anxiété sans répit, ils se sentent

vivre dans le cauchemar, jusqu’à ce que leurs en soient lâches et leurs officiers imbéciles. Jamais je. ne fumai d'aussi bon cœur, développant ce plan au chef, qui m’écoutait inexprimablement ravi. Et je lui dis aussi que les boys devaient nous être complices ; qu'il fallait acheter des âmes dans chaque compagnie de tirailleurs et miliciens; et payer largement, de piastres et de grades, les cartouches volées, le fusil livré. N'ai-je pas

brûlé mes vaisseaux, et que puis-je craindre? — Plus Jhésitations ni de remords! Tout à mon amour de la ütte, à mon emballement de batailleur qui pense au seul succès et à l’assurer, mes joues brûlaient ; dans ébène d’un panneau vertical je voyais mes yeux brillants d'intelligence et de volonté ; et après si longtemps je retrouvais ces joies profondes, saines et pures, sans une ombre, connues à seize ans, et plus tard, quand je m’embarquai, les cheveux au vent, pour le Tonkin, les aventures et la gloire. Je ne cherche plus ma voie : actif, vaillant, né pour commander, je m’associe à la sainte cause d’un relèvement national, qui par moi triomphera. Nous jetterons les Français à la mer ; et si l'Annam, trop pauvre et faible, ne peut se constituer en état libre, comme le Japon ou Siam, s'enrichir par le commerce et s'approprier les sciences étméthodes d’occident, — eh bien ! quand la nécessité

un Protectorat me sera démontrée, j'appelerai les Célestes, ou les Anglais, ou les Allemands. Je serai général, haut mandarin, colonne de l’Empire : des gens me maudiront, mais d’auires me seront tributaires de Teur vénération reconnaissante. — Puis j'ai cessé de fumer ; ma main ne pouvait plus soutenir la pipe; je ne parlais plus, et CÔô souriait discrètement. Mes rêves, de plus en plus beaux et vastes, s'évaporaient, vagues, vagues, — ainsi la fumée, dense et bleue au ras des lèvres, se dilate et s’'éparpille dans l'air, toujours plus égcre et plus diaphane. A un moment, il me souvient,

Pa u LYS ER ERA EE" Mito Ar " laana Aa: mA TES A tas roi à Annam, mitre d or, drape de jaune impé- * LA LZ 1, CONSIPIIC GE DIJOUTETICES er GC i0DaZes, Far Un Cü- € : A , 11! larm nt a scictfaic on cnantatnsn à l’ar r üu x deaoubdiement, J ls tutel Tele vi4 Spec LaAlCUr à | apo-

ose de mon reflet intronisé, et des mandarins, in-

s cn

décis et fluents comme des ombres, épanchaïent à d pieds les offrandes d’un Timour-Lenk, les trésors d'un reine sabaïque. Puis, tout cela s’effaçant, je me fondai dans un éther bleu et j'étais l'Empereur du Ciel ; de parfums d’encens, qui réjouissaient aussi comme de couleurs et des sons, montaient vers moi, glorieux in finiment, infiniment heureux. Et tout s’est mêlé ; gloir et Joie, Dr ne. musiques et couleurs, en la synthès d’un état, une manière d’être, — un bonheur sat conscience, l’ineffable.., Et j'ai dormi jusqu’au lende main midi, où je me roiÉO EE vanné, brisé, triste à | mort et grilfé par l'angoisse, sur le lit, chez Dôc-Cô."

21 septembre.

Un mois après. — Plantin va mourir. Les premier jours je le rencontrais errant à travers le camp, le yeux ternes et fixes d’être toujours ivre. Même, l’incot rigible pochard, pour clôturer je ne sais quelle discus sion, soufileta le sergent préféré de Dôc-Sät. On le di capitait, sans mes prières. Sàt réclamait sa tête pou apaiser le battu, un gaillard influent qui ameutait le partisans et se roulait, grinçant des dents, hurlant d rage, à la porte de son chef. Ils ignorent les Annamites ceux qui les virent timides, hypocrites, doux comm satin, dans nos résidences et citadelles ; ils ne sou çonnent guère l’insolence, l’orgueil et la haine de ce gens. Maintenant je connais ces âmes arrogantes. Un émeute montait : la bande, prenant fait et cause pou le sergent, exigeait la mort de Plantin. Des partisans je taient leurs armes et déclamaient, sur la place du mat ché ; ils Juraient de déserter si l’on ne châtiait l'insulte

L'affaire menaçait de mal tourner pour nous, et peutêtre pour les chefs. Car s’il.est facile de commander à des hommes, tirailleurs, miliciens, employés des résidences, qui ne peuvent, en cas de trahison, échapper au châtiment sans compromettre leur famille, leur village, il est plus malaisé de maïtriser ces aventuriers, insoucieux des risques, naturellement hostiles au maître quel qu’il soit, qui dans les bandes sont les in: disciplinés, les bavards, les influents. [ls dominent une majorité de paysans balourds, clientèle héréditaire des chefs, et les patriotes qui cherchent asile ici contre l'arbitraire des Occidentaux. En fin de compte, Plantin dut se prosterner quatre fois aux pieds du sergent, devant une foule dont les regards haineux ne nous séparaient pas dans leurs promesses de male aven- ‘ture ; et quandil eut gauchement rendu ces hommages, on lui remit la cangue.

—…. En manière de menaçant avis, on l’a forcé d’assister “à genoux, les mains garrottées derrière le dos, à l’exé- “cution d’un espian. J'étais là, moi aussi, parmi le public gouailleur. Plus d’un homme me considérait de travers, mais la protection du maître conjurait le mauwais sort. Un mandarin, canalisant ses paroles dans le Cuivre d’un immense porte-voix, hurle la sentence ins- Criteen gros caractères sur une planchette verticale. Des partisans en armes, blousés de rouge, élargissent le cercle des curieux. Le condamné, les mains liées, agenouillé, impassible, fume une cigarette et blague Plantin, en solide gars insoucieux de mourir. L'homme penche la tête en avant ; un soldat, désigné pour l'office -de bourreau, lui relève les cheveux ‘et les plaque contre Vocciput avec une poignée de boue argileuse, puis se

campe fièrement, les manches retroussées, le coupe coupe pointe à terre. Un signal : le sabre tournoie pa deux fois et s’abat. Beau travail ! La tête pend encor par un lambeau de peau, dans un flux de sang. L bourreau, l’empoignant aux crins, scie cette loque € fait rouler la boule rouge sur le gazon, tandis que I torse s’aplatit en avant. Alors le ciel s’est voilé subite ment ; un bœuf, dressé sur un tertre à vingt pas d nous, a longuement mugi dans le vent. Un partisar malade du cœur, — paraît-il, —en quête d’un précieu remède, emplit une tasse de sang écumeux, au jaillis sement pourpré de la carotide, et vide la bo/ée d'un set trait, rubis sur l’ongjle.

Deux jours après, on a délivré Plantin de sa Lourd cangue. Les rebelles se délectent à le griser de chaun choum ; et, saoùl à tomber, bousculent et rouent d coups le pauvre 1ilote.

Les chefs m’affirment de plus en plus leur confiance! Ainsi, CÔ me montre les factures de ses fournisseur d'armes, — des Chinois de Hai-Phong et des Européen aussi, — non, un Européen, ce Landsperg que je v hier. Il apportait cinq mille cartouches, dix Spencet ou fusils Gras. Il ne craint pas de venir, certai que nul en Haï-Phong n'oserait le soupçonner, pot s'expliquer au sujet d’une fourniture mal exécuté Blond, rose, imberbe, la voix grêle, la mine du gros brave eunuque, il fait le bon enfant et me ter ses doigts en boudins. J'ai feint de ne pas remarqu ce geste ; etje ne saurais vraiment justifier l'invn cible répulsion à laquelle j'obéissais. Après tout, € honorable commerçant n’est pas Français ; — ta pis pour les imbéciles qui l’accueillent et qu'il trahi

1] traite les choses de son négoce avec rondeur et simplicité, le Norvégien, inconscient d’être infâme. Il multiplie les promesses de zèle, en honnête marchand désireux de contenter un sérieux client. Et j'ai beau le qualifier èn petto de Caïn et d’Iscariote, il doit penser de moi plus de mal que je n’en pense de lui; même, ‘en me donnant la main, il se montre charitable, dilettante supérieur aux préjugés. Puis, en affaires! une poignée de main ne compte pas.

29 septembre.

CÔ ce matin est parti, peut-être pour deux semaines, avec les autres chefs. Je reste, comme Plantin moribond, au camp du Nui-Dao confié à la garde d’un détachement que commande Bui, mon hôte. Hier, Cô semblait inquiet, préoccupé. Depuis huit jours je note des allées et venues d’estafettes, des conciliabules entre les chefs, dont rien ne transpire. Hier, las, la mine triste, CÔ m'a rappelé, comme se parlant à lui-même, les difficultés de commander à des rebelles, de tenir en sa main, d’une forte poigne, « ceux-là qui veulent sa- Voir tout ettout critiquer ».— D’où ces préoccupations ? Avant-hier on décapita deux gradés qui incitaient les partisans à la désertion. Quelle est la cause des mé contentements que je devine parmi les hommes? — Malgré l'opium, les heures me sont longues et douloureuses à cause de l'incertitude ; et je m’associe à la tristesse du ciel. Pendant ces journées d'automne où l’on voit confusément à travers un brouillard se balancer le dôme à demi dépouillé des grands arbres ; j'essaie en vain de comprimer le flux montant des inquiétudes

et des souvenirs. L'été, noyé dans léclatante lumières j'ai joui du soleil et parfois oublié. Maintenant, cette. fine pluie, ces longs nuages gris, ces vieux banyans: lavés par l’averse, me désespèrent et, seul sur le lit des Camp, je tiens avec mon cœur de mélancoliques con= versations.…

Soctobre.

CÔ est de retour. En son absence j'interrogeai en vain le gros Bui. Ces huit jours, pourtant, les affres de l'appréhension ne me tourmentèrent pas. Car, sans! transition ni cause apparente, l’opium qui, depuis bien des semaines, se révélait trop souvent impuissant à m'apaiser, et parfois renforçait l'horreur de mes cauchemars, de nouveau m'a donné de calmes nuits et des veillées délicieuses où s’évoquent les années mortes, apparues à travers le verre bleu d’une douce joie. Hier, mon hôte m'offrit en bouquet des fleurs de montagne: il m'aime, le brave homme, et son amitié, à force de s’ingénier, invente les témoignages les plus inusités en ce pays. A la veillée, j'ai joui, pour la première fois après si longtemps, d'admirer, en un vase de cuivre aux contours harmonieux comme une belle ode, des grappes roses et violettes, et des calices jaune d'or, bleu céleste, blanc d'argent ou de lune. Si chaque jour, sur mon lit de camp, j'avais trouvé de fraiches corolles épanouies, pour reposer mes yeux des roches grises sombrement embroussaillées, j’eusse échappé, jecrois, par leur pacifiante influence, à la tristesse de bien des heures.

.… Les hirondelles sont revenues, comme en Bretagne autrefois. Elles ont maçonné leurs nids sur nos

maisons, avec le chaume des paillotes. Elles protègent qui les accueille en amies ; et les bonnes gens d’Annam éloignent de leur case les odeurs qui déplaisent aux voyageuses et les chasseraient. Par les soirées déjà moins chaudes, par les lentes après-midi pluvieuses, j'écoute les brefs appels aigus des hirondelles en chasse, et lentement à fleur de mémoire les chères images de printemps abolis…

Cô rentre plus soucieux qu'auparavant. Thuât ni Dôc-Sât ne sont avec lui; seul, Bang-May l’accompagne. Des mécontents recommencent à parler de trahison. L’ami Bui semble triste ; et pourtant celui-là suivra partout son maître, jusque chez le résident français.

Quel malheur plane sur nous?

| 12 octobre.

Plantin mourut la précédente semaine. Demain je quitte le campement, sous escorte, pour rejoindre Dôc-Cô au village de Ma-Thé. Avant de partir il m'offrit en témoignage d'amitié sa belle pipe à eau, un présent de Thuvyèêt, et deux bâtonnets de bois précieux, qui, lorsqu'on s’en sert pour manger, révèlent en se brisant a présence du poison dans les aliments.

Hanoï, 18 octobre.

Depuis quarante-huit heures me voici dans la prison militaire de Hanoï. Quelques jours encore, un conseil de guerre me jugera, et i/s me fusilleront. C'est la fin. Tant mieux ; j'étais las. Mais pourquoi cela n’arriva-t-il pas plus tôt, alors que mon âme gisait — comme un paralytique sur le dos, au fond d’un abime, — au tréionds du dégoût et de la misère ?

… Nous avions quitté le camp dès l’aube, et passés la journée au hameau de Yén-Tha. Repartis vers quatre, heures après midi, à la nuit tombante nous atteignions. Ma-Thé. Dôc-Cô ne s’y trouvait point. Je m’installai chez le maire; et, ayant beaucoup fumé, causé beau

COUP, Sans aucune press je m’endormis à trois! heures du matin. Ë

Je sursautai, au one d'une rude patte sur mon. épaule, et, la tête encore bourdonnante, lourde de l'opium fumé, dans la blême clarté du jour naissant. Je me vis entouré de miliciens indigènes ; leur sergent, un Européen, le revolver au poing, me maintenait d’une: main et gueulait brutalement: « Rends-toi, ou je te brüle! » J’affirmai ne vouloir résister. Alors le sous= officier — un bon diable — parla plus doucement Quand j’eus les chevilles serrées d’une corde à nœud: coulant, il m'offrit de casser la croûte et consentit à causer. J’appris du nouveau. Cô et Bang-May s'étaient, soumis. Ils discutaient depuis vingt jours les conditions de l'affaire, et je n’en avais rien su. L'autorité française avait exigé qu'on me livrât. Cô avait pour moi longtemps sollicité la garantie de la vie sauve. — « Mais, disait le sergent, s’il n’a pu faire admettre formellement cette: clause, il espère cependant qu'on ne vous fusillera pas.»

— J'ai remercié, sans me leurrer de ces charitables paroles. À Dong-Triéu, j'ai encore su garder devant les galonnés gouailleurs et méchants, l’impassibilité du visage.

J’arrivai à Hanoï par une chaloupe douanière. Du dé: barcadère à la prison j'ai traversé les quartiers euro= péens, menottes au mains, entre quatre hommes. Voilà

ma première visite à la capitale où, un soir de rêve et d'ambition, je me jurais d'entrer en vainqueur, en Timour-Lenk coupeur de têtes françaises. L'ancienne Concession, avec ses bâtiments officiels —- des cubes blancs dans un parc tout vert du clair feuillage des flamboyants — m'apparaît sous un pluvieux crépuscule. Les reflets sur le trottoir mouillé des reverbères qu'on allume, le souffle d’un vent tiède, cette adorahle senteur perverse de la poussière et de la pluie, tout cela me rappelle certains crépuscules à Paris, certaines traversées du Pont-Neuf, à dix-huit ans, quand je courais à quelque noce d'étudiants. Et comme je m'attendris, la vue des gens accourus pour me dévisager au passage refoule en moi les délicieuses mélancolies du souvenir. Tas de brutes et de lâches ! Je voudrais leur crier à ces réguliers, à ces châtrés, qu'aucun. d’eux n'oserait m'imiter ; — par patriotisme ? scrupules honnêtes ? non ! par pleutrerie de cafards soucieux uniquement des ambitions modérées et sans péril. Je les méprise. Mais ils ne verront pas mon mépris, ma haine de moribond. Je jouis à marcher la tête haute ; je jouirais plus encore à cracher mon exécration sur ces faces bouffies de boutiquiers, si toute marque d'émotion ne devait les faire rire et triompher à mes dépens. Mon calme leur en impose ; — mais quels ricanements et huées, s’ils devinaient ce qui fermente sous la glace de ce front injurieusement impassible ! — Le 12 novembre, je comparaîtrai devant un conseil de guerre. Fini, le rêve des hautes aventures! — D'ailleurs un unique souci me reste : fumer ; — je suis réduit à manger de l’opium que le portier-consigne m’a procuré. Il ya . de braves gens partout.

— "es

20 octobre,

Interrogatoires sur interrogatoires, depuis deux jours. Je suis harassé. J'ai fait acheter des pilules d’opium, avec l'argent d’un mandat qui m’attendait ici : mon père l’envoyait au moment même où je désertais de Dap-Cau. Je n’apporterai aux juges nulle préoccupation de sauver ma peau, mais l’unique souci de me montrer brave — pas crdne, oh, non! indifférent — comme un résigné que rien n'émeut plus, comme un apache au poteau de torture. Je lis quelques livres empruntés à la bibliothèque de l'hôpital. Le soir, je médite longuement — on me tolère la chandelle jusqu’à minuit — sur les bouquins que tachèrent les doigts graisseux des condamnés et des dysentériques, aujourd'hui morts ou déportés, qui ne les comprirent pas, comme en témoignent les niaises annotations crayonnées en style de concierge. Livres de voyages, ceux-là qui m'exalièrent au temps jadis, — livres d'aventure, ceuxlà qui me mentirent. J’y retrouve, dans les imageries de Vierge et de Riou, les poses mélodramatiques du Trappeur Canadien et du Capitaine Hatteras. C'est peutêtre de les avoir trop admirées qui m'a conduit jusqu'ici. Je rêvai, me bannissant des civilisations, l’orgueilleuse sépulture de « Nemo », au profond des abîmes sous-marins ; — non ! le front et le cœur troués de balles, dans quelque coin honteux ma pauvre chair sera livrée aux vers rouges et aux nécrophores, comme ma pauvre volonté fut livrée à l’opium, aux instigations des livres, aux conseils chuchotés d’un morne voyou... — Allons, de la tenue ! Si le Devoir n’est pas

un vain mot, le devoir me reste de regarder en face et sans peur les fusils. Et encore, que signifie cet enfanüillage quasi-posthume ? Ma famille, pas vrai? La postérité? me composer pour le public une décente attitude de rétiaire tombant au cirque ? — Ah ! rhéteur jusqu’au bout ! 11 ne s’agit pas de devoir ; il me plait d’attendre Ma mort avec simplicité ; je puis bien me payer cette dernière satisfaction, pour qu’en son intime orgueil mon âme enfin s’éjouisse.

#i novembre.

Demain je comparaîtrai devant le conseil de guerre. Nul ne s’illusionne plus sur mon sort prochain, puisque le portier-consigne, le sergent à trois brisques, fermant les yeux, a laissé dans ma cellule introduire une fumerie complète. Je fume nuit et jour. Chaque matin, maitre Massy, l’ancien sénateur, un digne homme, vient ici préparer ma défense. IL essaye de me « re- «monter le moral », jure qu’il sauvera ma tête et l’honneur du nom ; il s'indigne de me deviner indifférent à tout. Or, je ne tiens guère à faciliter sa tâche; je ne pense qu'à donner vite les renseignements qu'il de- “mande, pour le renvoyer plus tôt et fumer en paix. Ses pressantes interrogations, quand il voudrait arracher à mon insouciante lassitude quelques arguments me fatiguent plus peut-être que les entretiens avec le juge instructeur : car, si le magistrat se révèle brutalement malveillant et préoccupé de faire saigner mon orgueil autant que d’édifier sa conscience, du moins devant lui je savoure la joie de laisser transparaître à demimots mon dédain pour ses prudhommesques assertions. Quand il parle d'honneur, de famille, de patrie, c’est à

300 PT à

mes oreilles le vain bruit d'un dialecte ignoré ; parfois. je me compare à quelque fauve encagé que l’on conjus rerait de dévoiler les autres tigres, ses complices, pour. la bonne renommée de son respectable père? — Du reste, l’avocat et moi, nous ne nous comprenons guère mieux. Lorsque mon inertie l’encolère, il ne devine pas que nous traduisons le vocable « espérance » de différente manière : lui, il espère sauver ma peau et m’embarquer ver un bagne de travaux publics où j'attendrai dix ans ma grâce, compagnon de chaine — mari ou femme, on dit là-bas, — de quelque Plantin qui me rossera ou me prodiguera ses rations de vin. Moi, ce que j'espère, c’est quitter bientôt ce monde de civilisés incoerciblement pleutres et méchants. Dame! le père Massy m'en voudra, si mon attitude au tribunal annihile les effets de sa rhétorique.

Quand il est parti, j'ai hâte d'oublier ses conseils, et, vautré sur une natte, je me grise d'opium. Je souffre seulement — voyez, le sybarite ! — du verre de ma lampe brisé en dix endroits et rapetassé de vilain papier gommé. Je lis, et je repense aux clairs soleils qui flamboyaient sur le Nui-Dao, à la tête pâle du petit sergent, qu'un partisan bousculait du pied, un frais matin vert, sous les feuilles murmurantes.

Un autre visiteur de chaque après-midi : l'aumônier de l'hôpital. Il ne parle pas de confession ; — à quoi bon me terrifier trop tôt? Mais ses causeries m'attristent, et me décourageraient presque. Il évoque ma famille, que je veux oublier, en très douces paroles d'onction, épandues comme une rosée d’aube en mon cœur épanoul. Elélas ! je ne suis pas encore l’impassible que je voulus, qui garderait le seul souci de vivre vite,

les yeux fermés, les oreilles closes, ces derniers jours. Certes je ne crois pas, je ne croirai jamais; mais Je m'attendris; et puis, à aucun prix, je ne voudrais peiner un bon prêtre. Toujours je ressentis, même au collège, un délicat plaisir à fréquenter des ecclésiastiques, gens simples, sages, de génie tempéré, de façons courtoises, — en abomination de l'esprit « conseiller municipal » et de la muflerie libre-penseuse. Et leur ministère, susciter des illusions consolatrices aux malheureux d’ici-bas, me parut toujours si noble, presque divin! Je leur envie cette Foi qu'ils aiment à faire partager aux déshérites. Rien n’est plus beau, pour qui pense, que leur fraternelle mission. Moi-même, qui n’eus guère l’inquiétude de « l’Inconnaissable », — cet Inconnaissable réel pourtant, mais placé hors des atteintes de nos sens et de notre raison ! — souvent le désir me vint derencontrer un chrétien troublé, doutant, désorienté, et de lui restituer la certitude et la paix, par des paroles de prêtre subtil. J'aurais, je crois, trouvé des arguments, — vains pour moi et moindres que rien, — j aurais fait un heureux, j'aurais sans espérer donné l'espérance. Et si le paradis et la divinité ne sont pas mensonge, j'aurais — sceptique promis à l'enfer — ouvert le ciel de Dieu à un pauvre diable.

Par l'abbé Marris je connais l’accueil triomphal que reçut Dôc-Cô, en ville de Hanoï, au grand scandale des colons et des militaires. Le vieux portier n’en décolère pas : lui aussi m’a dit la réception solennelle, les populations enthousiasmées, Cô rendant la justice en sa maison, rue des Voiles, comme saint Louis à Vincennes. Mon chevronné le vit entouré de lieutenants, tous pa-

adant à cheval, haranguant le peuple, distribuant de

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l'argent, en joyeuse bienvenue. Aussitôt arrivés, les partisans se rangèrent en bataille au long du fleuve, magnifiquement vêtus, cartouchières pleines, fusils chargés, drapeaux au vent. Un haut fonctionnaire, en grande tenue, les attendait sur le perron de son hôtel: CÔ et Bang-May s'étant acquitté des prosternations régle: mentaires, les imitèrent ; puis, passés en revue, allès rent librement déposer leurs armes à la milice, à l’autre bout de Hanoï. On les voit circuler en ville, les poches garnies de piastres. Le briscard en étouftait de colère : « Les vilains bougres! Vous avez de jolis amis, vous, un garçon instruit, bien élevé ! Tenez, rue des Brodeurs, j'ai failli casser les reins à l'un de ces bandits qui caval: cadait; mon traîneur de pousse-pousse ne se garant pas assez vite, il l’avait presque assommé, d'un revers de bâton. Oui, ces gaillards galopent dans les rues, et si j'en faisais autant, cela me vaudrait une belle amende. Mais, quoi ? à les bousculer, un vieux serviteur écope: rait, huit jours de prison pour le moins. Ah! ils font du propre, vos civils ! » — Et j'ai compâti — pourquoi pas ? — aux doléances du brave homme.

Avant-hier, Bang-May traversait la wille à cheval, avec une escorte en riches costumes, des parasols, des palanquins, tam-tams, bannières, et sabres au clair. Une vieille en haillons, la mère d'un tirailleur tué dans quelque embuscade, arrête le chef au passage et l’ago: nise d’injures. Il écoute en souriant, comme l’Ali-Tépé: léni des Orientales, tire négligemment de sa ceinture vingt ou trente piastres, argent et biilets, et les laisse tomber aux pieds de l’aïeule. Celle-ci, rageuse, s’er empare d'une poignée, et, dans une malédiction, les lui rejette en pleine figure...

Pas une fois mon ami Dôc-Cô n'envoya prendre de mes nouvelles. J'ai bu de l’amertume et du dégoût jusqu’à mourir. Seule, la conversation du bon abbé me réconforte. Si cordial est l'accent de ses paroles ! Son « pauvre enfant! » semble si sincèrement affectueux! — Puis, devant lui, je ne rougis pas: par la constante préoccupation des choses du ciel, seules durables, seules réelles sous le vain décor transitoire des apparences, le prêtre ne peut, à l’égal du séculier, honnir les manquements aux devoirs sociaux; il ne saurait opposer au criminel la haine vigoureuse et le mépris laïques, lui qui toujours croit au rachat possible, et qu'une brebis ramenée vaut plus d'amour que tout un troupeau fidèle.

( 25 novembre.

& Je suis condamné. Dans quelques jours le télégraphe ordonnera mon exécution, si M. Carnot, sous couleur kde je ne sais quelle odieuse grâce, ne me dénie la fa- Meur — tant espérée — des douze balles. Des reporltages vantent ma belle tenue devant les juges : parbleul “s'attendait-on à des amendes honorables, à des geigne- “ments cafards? N’avais-je pas avant chaque séance ‘assez fumé pour conquérir le courage et la lucidité nécessaires ?

Deux séances : CÔ et Bang-May, libres au banc des émoins, affirmèrent que jamais je ne portai les armes contre des Français. Inutile générosité! — J'ai tou: “avoué. Je me fusse chargé de crimes imaginaires, si je navais suffisamment mérité par mes actions la mort. sans phrases. Mais l’éloquence du lieutenant Kaysei Commissaire pour le gouversement, m'a rassuré. A

l’ouir, j'ai, désormais assuré d’une condamnation ca: pitale, souri de contentement, — « le seul moment — disent les journaux — où l'accusé se départit de so impassibilité coutumière. s — Il y allait de bon cœur comme à l'assaut, ce brave officier, sans se doute qu’un de ses auditeurs, moi, désirait la condamnatior avec plus d’ardeur encore, et s’épanchait en vœu brülants à toutes les puissances de la terre, du ciel e de l'enfer! Un brigadier de gendarmerie, mon cam rade d'enfance, est venu certifier que d’habituelles crises nerveuses auraient dù m’'éliminer du métier mi litaire, comme irresponsable à moitié. Cher ami! je le regardais avec un sourire affectueux, — et je lui eusst volontiers, pour sa miséricordieuse intention, rongé crâne. Mais quel flux de joie m’inonda, quand ie com missaire, faisant justice — avec mépris — de la niaist allégation, flétrit les modernes criminalistes, négateur de la liberté, de la morale, de la discipline! — « Non mon colonel, messieurs les juges, vous repousser® ces funestes théories, glorificatrices de la matière, con temptrices de l'idéal ! Si vous les adoptez, prenez gardé vous rabaissez l’homme au rang de la brute ; eé il n# a plus d'armée possible! » — Sur ce, ayant comme i convenait honni Darwin, Lombroso, Baudelaire Ci) e

le malencontreux gendarme, M. Kayser conclut à L mort sans rémission. — Bravo, Kayser, voilà l'argu ment ! à toi d’y répondre, si tu peux, père Massy! =

Par exemple, la rhétorique de mon avocat me ft passe de mauvais quarts d'heure. Quelle émotion! Plus ék quent quel accusaleur, il paraissait aussi sine, Au moment je me crus sauvé — fichu ! Mais le vénérabl bavard avait contre lui, pour moi, — ha, ha, ha! —

a discipline, la morale, la liberté humaine. Le coloiel y tenait, à la liberté, non moins qu'à la discipline. ît mon avocat pleura presque, au prononcé du jugenent qui me condamnait à la peine capitale: 1° pour lésertion à l’ennemi, avec emport d'effets militaires ; 2 pour avoir servi contre la France.

- Tout est bien qui finit bien ; et il me tardait que cela finit. Au cours de ces interminables séances, on m’a juestionné sur le ravitaillement des rebelles, leurs mo- Jens de s’approvisionner en armes et munitions. Je n’ai en révélé ; il me répugnait de trahir encore ; j’en ivais assez, de la trahison! Le colonel m'adjurait l'avouer, pour rendre au moins, en réparation des rimes, un service à ma patrie. Non, par exemple! Halte-là ! J'ai trahi, je fus trahi : qu'on me tue. Ne omprennent-ils pas, les stupides, qu’à présent il ne ne soucie guère de ma patrie ? J'aurai transité quel- Jues années sur la terre, de l’Inconnu d’où je vins à à l’Inconnu où je retourne, détaché de tous préjugés, les affections, des morales : — solitaire désormais, je ne veux même pas, tant je me sens étranger aux iommes, anéantir ces pages où je nommai Landsperg. Qu’elles le mènent à ma suite, devant les fusils ou sous à guillotine ; cela ne m'intéresse plus.

Avant-hier, sous le mirador de la citadelle, on exésuta Ballet, un disciplinaire ; j'oublie pour quel méfait. I a fallu le garrotter au poteau, parce qu’il se ployait n deux et tournait obstinément le dos, comme l’auruche dissimule sa tête, avec la confiance d’échapper iu péril, — et qu'on ne voulüt pas le fusiller par derière,

306 … VUMEURS D'OPIUM

& dérembre. :

Dix jours depuis ma condamnation, — une décadk de continuelles fumeries. Je sais que dans vingt-quatr heures je serai mort, et que j'écrismes derniers feuillets Une lettre de France, du lieutenant mon frère, m'a-t-0f dit, m'arrive, décachetée à l’ordonnance. J'ai prié mot vieux chevronné d'y jeter un regard : « Dites seule ment si l’ainé connaît ma désertion. » — « Oui. Il vou écrit à tout hasard... » — « Bien, merci. » — J'ai dé chiré la lettre. Le sergent hausse les épaules ; et moï je dédaigne de me justifier. Qu’aurais-je trouvé ? De objurgations inutiles, puisque trop tardives ; des re proches également vains ; sans doute le conseil du sui cide. Cette idée m'irrite : je suis et veux rester libre: à l'heure de mourir, je dénie à quiconque le droit di m'injurier, de me conseiller même ; et je n’aime per sonne, et je repousse, comme d'étrangers, les insulte: et prières d’un père ou d’un frère. Larmoyer en de: pages épistolaires, solliciter des pardons, — je n’en fe rai rien. Du moins qu’on se souvienne de moi comm! d'un homme qui sut vouloir et agir; — ce sera un dernière ironie de la Destinée que, débile entre les dé biles, je laisse une telle mémoire. On dira : « Pauvr garçon ! il fut presque irresponsable, l'intelligence ané miée par le climat torride et par l’opium ; mais, san, de gentilhomme ne pouvant mentir, il se révéla éner gique et volontaire jusqu’à la fin. » — Et toujours il ignoreront que je fus d'intelligence subtile, large € saine entre toutes, mais de volonté vacillant à chaqu influence du dehors, comme à chaque pensée de mo:

cerveau ondoyant et divers. J’ai souvent rêvé d’un curieux caractère à étudier : l’homme d'intelligence ou verte, froide, l’homme qui a fait le tour des idéés, sceptique, ne reculant en théorie devant aucune « scélérafesse » et, dans ses plans, les admettant toutes pour réussir; mais, à l'exécution, dans la vie quotidienne, dominé par son tempérament généreux, confiant et bienveillant. Et voyez la niaiserie humaine ! Pour chacun, celui-là est le bon camarade, l’honnête homme de ses actions, alors que, en réalité, sa bonté, son honnêteté sont sa seule faiblesse, sa véritable infériorité, — œuvre vile de la chair et du sang, contre lesquelles réagit en vain son intelligence scélératé, sa réelle pensée. Pour les imbéciles, c’est-à-dire pour la majorité des hommes, l'intention ne compte pas, et chacun de nous est presque toujours honni ou glorilié pour les vices ou pour les vertus qu’il n’eut jamais.

» L'ordre télégraphique d'exécuter l'arrêt du conseil doit arriver, je l’ai calculé, au plus tard aujourd'hui. Puis, l’opium me rend plus lucide qu’une somnambule ; et ce soir, dans l’adieu de l’aumônier, dans un regard du portier, dans l’accent inusité de leurs habituels conseils d'espérer, je devine qu’il faut mourir demain. On ne me trompe pas, moi !.…

… .… Laissé seul, je suis resté d’abord — une grande heure — aussi calme que tous me virent au cours du procès. J'ai brûlé quelques pipes, — cinq ou six à peine, — griffonné des lignes, feuilleté des bouquins. Mais — la drôle d'aventure, pour un garçon coutumier de concentrer sa pensée sur le livre lu, au point d’oublier les alentours, le lieu, le moment, les personnages! = je n’arrivais pas à fixer mon attention. Et quand,

impatienté, pour me forcer à comprendre, je tentais | d'analyser une phrase, mot par mot, comme à l’école, . ‘ les caractères imprimés sautillaient à la manière des danseuses. Tout à coup, je me suis levé de la natte : l'horreur de mourir surgissait à l’improviste. Un quart d'heure j'ai marché en rond tel qu’un fauve, ne parve-w nant pas à m'apaiser, sans penser nettement à rien, les nerfs exaspérés, le corps malade, plus que l'intelligence.” Je voudrais exprimer très exactement cela : l'angoisse de ma fin imminente était moins conçue que ressentie ;M elle se révèle de telle sorte, je suppose, aux animaux en-péril de mort, au bétail qu’on mène à l’abattoir, aux êtres aptes à souffrir mais non à penser. Après, ayant; recouvre quelque empire sur mes gestes, j'ai fumé dix pipes, et dix encore ; alors seulement l’épouvante av passé des organes dans l’intellect, de la sensation dans la conception, de l'inconscient à la conscience. A ces moment j'étais sauvé, certain du calme dès que l'an goisse se plaçait, simple matière à étude, désormais. analysable, sous l’objectif de l'intelligence. Mais demain, si à la minute suprême une peur sensuelle, échappant

au regard fixe de ma pensée, s'empare encore de mes” perfs et de ma viande? Alors, peut-être, je me contor-

8onnerai grotesquement à la manière des autruches ou du disciplinaire fusillé l’autre semaine? Je n’oserais! jurer que cela ne sera pas! Et maintenant j'ai peur. d'avoir peur, j'appréhende que reparaisse l’ignoble. affolement. Un seul remède sans doute, — fumer, me

tenir constamment sous l'influence du saint opium, souverain pacificateur des corps et des âmes. Mais si la panacée me trahissait, à fin unique de me prouver —

ultime ironie ! — qu'il n’ÿ a pas au monde, pour le

malheureux, un ami sûr ? La frénésie m’a ressaisi. Une énorme araignée, que Je revois chaque jour à la même place, sans doute intoxiquée d’opium, se trouvait sur la natte, à quelques centimètres de ma lampe. Je levais la main pour l’écraser. Ensuite, ai-je pensé, pourquoi celui qu’on va tuer ne ferait-il pas au pauvre animal hideux la magnifique charité de la vie ? Je l’ai considérée avec bonté, confiante, immobile, se grisant de la fumée merveilleuse, et peut-être jouissant d’un bonheur surnaturel, pour la première fois révélé à sa race immonde. Et brusquement, dans un accès de rage et kde suprême égoïsme, je l’ai broyée d’un coup de poing : j'aurais voulu qu'avec elle périt le monde entier, comme je périrai, dans des convulsions sanglantes, les membres lacérés palpitant de douleur aiguë et mortelle. Un homme fût entré, je l’assassinais : — non, dans mes muscles émasculés j'aurais concentré la force de le maintenir comme garrotté par des cordes solides, de lui crever les yeux, de lui ronger le nez, afin que, me survivant, il survécûüt pour souffrir à toute heure en sa “chair et son orgueil, et que, trop lâche pour le suicide, il m'enviât d’être mort. Et encore une fois, pauvre être abandonné aux contradictoires suggestions de l’Inconscient, je m’apaise au souvenir de ceux-là qui moururent au gué du Nui-Dao. Ils craignaient de mourir, plus que je ne le crains ; en marchant vers le ruisseau, ils voyaient rapidement se rétrécir la marge entre eux et la mort ; dix mètres, cinq mètres, un mètre à peine; puis, tout à coup, le plongeon sous l’averse des balles, dans la furieuse poussée d’un sous-officier, en dépit des reculades effarées, des gigotiements et des grimaces, Et voici que, pareil à ces hommes, je m’approche vite,

vite, de l'heure où je serai cadavre, sans la chance. d’une broussaille où m'abriter. Parmi eux, d’aucuns, à. quelques pas de la frontière mortelle, prenaient leur élan et, dans la folie de la peur, bondissaient tête baise sée pour en finir plus tôt avec l’effroyable incertitude Pouvoir comme eux fermer les yeux, et ne les rouvré « jamais ! ‘ 4h. matin.

Ils vont venir, ils viennent, les bourreaux! je les” pressens, vous dis-je, les ambassadeurs de la Mort : -—" Oui, j'en suis sûr, — à cette heure où je veille seul,e près d'ici veillent d’autres hommes qui froidement, mé-. thodiquement, tranquilles dans l’accomplissement d'uns devoir, préparent la fosse, le cercueil, l'acte mortuaire et qui bâiilent, trouvant le temps long et l’attente fatiw gante. Mon Dieu, mon Dieu ! — Pourtantsije metrom pais, si venait le pardon ? mon Dieu, qu'il vienne! mon. Dieu, que je me trompe ! mon Dieu, sauvez-moi! Je blasphémaï, quand je jurai de me suicider plutôt que. d'accepter l'ignominie des travaux publics. Pardonnez. au blasphémateur, Ô mon Dieu ! Mille années de honte, toutes les hontes, mais pas la mort! — Oh! le songe dont je m’éveille ruisselant de glaciale sueur ! S’il dis sait vrai, ce cauchemar, présage du déni de grâce ! {à Las d'écrire et de fumer, je me suis endormi sur ma natte, la lampe allumée, dans la prison sombre et chaude. Jusqu’au sommeil, il me souvient d’avoir fixé mes re gards sur la muraille, balafrée de charbonnages ma: nuscrits, et sur les toiles d’araignée; je discernais. nettement la fine trame, le corps velu des guetteuses;. — et, au-dessous, les yeux luisants d’un margouillat

qui guette aussi, son corps de serpent recourbé en arc (de cercle, ses quatre pattes étalées collant leurs ventouses à la chaux du mur. Soudain les lourdes murailles ont croulé, au son brutal et bref du canon ; et je savais en mon rêve que c'était le canon de Hanoï, annonçant le réveil. Et des trompettes claironnaient, sur des notes pressées, claires, spirituelles, comme si des anges soufflaient dans les cuivres, là-haut, là-haut, aux lointains cristallins d'un ciel où s’épanouissaient les roses et vertes floraisons de l’aurore. C'était un matin d’allégresse triomphale, tombant du profond firmament sur des plaines blondes, sur des mers de nacre frémissante et de vivant lapis ; et de fluettes nuées, houppes frisées ou flocons de soie, s’enfuyaient, blanches et dorées, si haut que l’alouette trillant ses frêles musiques ne les pouvait suivre. Par tous les pores m'’entrait le délice des formes, des sons, des nuances et des odeurs, et de ce léger souffle glacé qui battait mes cheveux et s'engouffrait sous le rude bourgeron, pour glisser jus-

“qu’à ma chair — 6 l’exquise souffrance ! — une fraîche

lame d'acier. J'avais des jours passés tout oublié ; je -m'épanouissais avec le ciel, les fleurs et les bêtes, sans

“penser, dans l'instinct de participer à l’univers heu-

reux, dans l'unique joie d'exister ; et par un simple vœu j'aurais pu, enlevé du sol, fuir aussi là-haut parmi

les flocons neigeux et dorés, planer sur les rizières “blondines, sur les mers frémissantes et nacrées. Or, en

cette merveilleuse aurore de printemps, surgissent des

“paysages connus, le bord du fleuve à Dap-Cau, la route

des Sept-Pagodes, indécis encore, pareils aux tableaux d'une lanterne magique avant la mise au point. Puis des

maisons blanches, — comme d'immenses cubes de

pierre, — des bouquets d’arbres déjà vus à la Concession de Hanoï, — des rues, l’enceinte grise d’une cita: delle ; et maintenant, plus précises, plus nettement des: sinées, une rase pelouse et, dans le ciel profond, une octogone tour de briques roses, où monte vite, vite, vite, au battement de la diane, au rythme alerte des clairons, un pavillon tricolore fuyant, toujours plus petit, jusqu’au sommet de la tour. Je n'étais plus seul,

impersonnellement heureux, confondant mon âme et ma chair avec la joie du monde, — mais perdu parmi des soldats, en blouse de treillis comme moi-méme. Formant le cercle, nous arborions des mines de condo: léance, sur ces visages faussement contrits qu’on sé compose en vue d'indifférentes obsèques. Qui devait mourir, en ce matin clamant l’allégresse de vivre, par les cent mille voix des insectes, par l'odeur des corolles et l’infatigable va-et-vient des vagues bleues ? Assuré= ment, si quelqu'un entrait dans la mort, ce ne pouvait être qu’un dilettante connaissant combien dénué de si: gnification ce mot « mourir », désirant — pour renou* veler ses plaisirs — changer de forme et passer de l'humanité dans la vie inconnue des fleurs ou des bêtes, Pourquoi donc s’attrister ? Il ÿ avait à coup sûr un malentendu qu'à tout prix j'expliquerais, afin de dissiper. la tristesse épandue en brouillard sur les visages, in: jurieuse pour cette matinée d’universel délice. Et je. m'efforçais de rassurer mes voisins, par d'évidentes raisons, — l'affaire de quelques mots, à peine. Mais, bizarre aventure! ils ne comprenaient rien à mes explications, lumineuses pourtant et si indiscutables ! et, souffrant de leur peine, soucieux de les rasséréner et de les unir à ma joie, à la joie du monde, ‘avais COns-

cience d’un ineffable devoir de charité, l’apostolat du bonheur. Ils ne comprenaiert pas. Tous secouaient la

tête, me considérant avec un sourire énigmatique ; et leur obstination me faisait mal. Alors, la pitié pour ces déshérités troublant la certitude de mon allégresse, un doute, une angoisse déjà, s’insinuait lentement en ma poitrine, avec l'acier aigu du vent froid, maintenant douloureux. Un homme s’avança, vêtu comme nous, la tête rase, soutenu par un prêtre, escorté de douze soldats en armes. Je devinais à présent * voilà l’homme qui devait mourir. Mais celui-là du moins me comprendrait; je savais si bien qu'il mourait volontairement, par caprice de dilettante, pour se mêler à toutes les vies éparses dans le vaste monde ! Enfin, il m'aiderait à con-

vaincre les autres, les pauvres diables, à les délivrer

de tristesses injurieuses pour l’universel délice... — Je ne distinguais pas encore les traits de son visage, étrangement voilés d’une brume grise. Pourquoi, puisque je

voulais le voir, pourquoi se cacher ainsi en égoïste, —

pourquoi ? — répétais-je, en frappant du pied, et déjà tremblant de colère. Et, sans doute par la maudite suggestion des tristesses ambiantes, désormais le sort de cet homme m’apparaissait redoutable et maudit, et poignait mon cœur. En même temps, dans le ciel pâlissant, les blancs flocons s’épaississaient en large grisaille de nuages, et les angéliques trompettes ne clamaient plus la joie et le triomphe de vivre. L'homme approchait ; à coup sûr il allait mourir et mourir affreusement — pauvre homme! Je ke lisais à cette heure, dans ses pensées se répercutant en moi, — par quel phénomène inexpliqué ? car Je ne voyais toujours pas son visage. Ces tristes pensées, je les lis, je les en-

314 FUMEURS ont

tends, — les mêmes qui me furent coutumières aux temps de désespérance oubliés en ce miraculeux matin. Or mon angoisse croissait, toujours inexplicable, et, à présent, l'acier du vent ayant éraflé mon épiderme, des tenailles — il me semblait — arrachaient mon cœut par lambeaux. Tout à coup, la brume flottant sur l'in: connu se dissipa ; et le visage de cet homme ressem: blait au mien comme celui d’un frère jumeau, et les soldats en cercle me regardaient, moi aussi, avec des airs faussement attristés. Je commençais à soupçonner ceci : rien ne pourrait séparer mon sort du destin de ce sosie dont les pensées répondaient aux miennes en écho, dont les sentiments doublaient les miens. Je dé: tournai la tête pour échapper à une fascination qui des yeux de cet homme allait à mes yeux et, sans apparent mouvement, insensiblement m’entrainait vers lui. Je sentais que cette attraction ne cesserait que lorsque mon corps el mon dme se seraient unis, confondus, avec le corps et l'âme de l'inconnu, et ma destinée lié irrévocablement à la sienne. Mlors, quand j'eus dé tourné la tête, horreur sans nom ! à mes côtés je vis se dresser un prêtre, identique par la stature et les traits au prêtre qui soutenait l’autre. Mais le prêtre affec tueusement me souriait. Affolé, me raccrochant à l'espoir que promettait ce sourire, je suppliai l’homme noir de me rassurer ; il me comprenait, bien que je n'entendisse pas moi-même le son de ma voix. Alors comme j'attendais, anxieux, haletant, sa parole salu taire, son verbe consolateur, que boirait mon âme : larges goulées, il se pencha bienveillamment pour sc faire mieux ouir ; et, ayant évidemment prêté l'oreille j'entendis ces mots : « Condamné à mort, mon frère li

laut mourir. Je suis bien mort, moi aussi! » — Je vis les yeux du prêtre, ses prunelles claires virant vite au soleil, flamber de rage assouvie et de triomphante haine ; et je reconnus en lui Plantin ressuscité, ses minces lèvres ricaneuses, ses dents entre-croisées s’avançant pour me mordre, — et toute sa face horrible où se plissait la peau du front et s’agitaient clownesquement les oreilles, pour exprimer l’épouvantable ironie de sa gaité macabre. — Sous le ciel, soudain noir d'orage, je restais seul, garrotté, des fusils braqués sur moi... — Dans le surhumain effort vers la fuite, je viens de me réveiller en la prison sombre et Chaude, à la clarté de ma lampe. Mon Dieu, que le rêve ne se réalise pas ! Faites qu'on ne m'appelle pas pour mourir, Mon Dieu, j'espère !.… Ils ne viendront pas.

Ils sont venus. Un bruit de pas et la porte ouverte arrêtent ma plume sur cet appel d'espérance. Maintenant, j ai bu le verre de vin que m'offre un gendarme, et je vais signer ces dernières lignes. Je n’écris ni à mon père, ni à ma mère, — ni à personne au monde. Je ne crains plus d’être lâche; les heures terribles sont pas- Sées. Je m'en retourne, — très calme, je le jure! vers la nuit d’où je vins, voilà vingt ans. Adieu, vous tous! — et si vous apprenez qu’au moment suprême je restai brave et fier, malgré la redoutable anxiété de souffrir en ma chair, — glorifiez, 0 mes amis ! les bienveillants Génies de l'Opium.

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