‹ Fumeurs d'opiumChapitre 20 sur 21 · PRESENT · texte numérisé non relu

PRESENT

écumait de colère comprimée, sans prétexte à me notis |

fier ce qui l’enrageait, comme à châtier l’indubitable | insulte des gestes, du verbe et des yeux. Rouge de honte, — gare à l’apoplexie, brave militaire ! — il bals butiait et grondait sous la moustache : « Oui, oui, :

vous me comprenez et je vous comprends, petit mal:

heureux ! Nous nous comprenons ! (Toute sa gram

maire rentrait par les conjugaisons dans cette dure cas boche ! ) Nous verrons à qui le dernier mot et qui rira bien ! » — Froid, correct, soumis, je le regardais sans répondre. — « Ne me dévisagez pas ainsi, je vousle défends ! » — Je baissais le front, modestement, avec

des airs d'honnête serviteur attristé, qui s’interdit de juger l’inexplicable égarement du maitre aimé. Certes oui, nous nous comprenions. À la sortie je rlais sous cape de le laisser congestionné par la fureur. Un joyeux rire en vérité, saine hilarité de gamin épanoui ; cela :

fait tant de bien au cœur, le bon rire ! — Et tout en riant, en ricanant, en grinçant des dents, — nom de Dieu ! nom de Dieu ! sacré nom de Dieu ! je savais qu'il me restait pour recours unique le suicide, — ou la désertion.

Mourir ? Bah ! plutôt déserter, en quête de fortune et d’un asile où fumer en paix, à travers la Chine ignorée et cet Extrême-Orient propice encore aux aventue riers.

Libéré de la cellule, je ralliai la prison commune, le 24 juin. Elle abritait un seul compagnon, Alfred Plantin, « joyeux » des compagnies africaines.

Celui-là, je le connaissais un peu. En des occasions Je me déclarai sympathique à ce repris de justice, vaniteux de ses vices et des condamnations d’antan. Un snobisme puéril m'incitait à scandaliser d’idiots troupiers par des argumentations exhumées de bouquins mal compris, qui égalaient le sage au fou, le méchant a l'inoffensif, l’un et l’autre asservis à des tatalités éteraelles. Même, terrassant mes dégoûts, j'admirais en cet homme la martiale brute de raceinférieure, le fauve (jui n'eut pas, comme nous, à tuer par le raisonne- “ent d'honnêtes scrupules et subissait l'unique loi de . Punstinct, les seuls motifs d’un sang riche en fer et de , muscles vigoureux. Pauvre écolier crédule, illogique et , pédant, si glorieux de mon intelligence, si émerveillé , par la volontaire élimination de mes répugnances, — | inconscient de ne compter guère plus que ce « joyeux » . dans le vaste univers, ignorant de moi-même, esclave

du verbe étranger, comme Plantin de ses énergies | animales ! Et je ne soupçonnais guère que d’obscures | lois physiologiques, — aveugles, indifférentes, souve-

raies, —se formulaient encore une fois dans mes sympathies admiratives d'adolescent à sang pâle pour : le mâle primitif aux nets vouloirs irraisonnés. Et lui, pour sa part, ma débilité même, mon éducation raf- k finée, toutes ces élégances vaguement perçues où d'a. ristocratiques hérédités nous façonnèrent, devaient — au moins les premiers jours — lui plaire en se révélant. à son obtuse cervelle, et l’attirer invinciblement,.… comme le chien subit son maître. 1 Dès mon entrée, il s'empressa de me céder la moins. mauvaise place et bavarda pour provoquer de réci- : proques confidences, avec des recherches de fin langage. à la mode bellevilloise; et par contraste je m’enca-… naillais en phrases de pur voyou; — ce sentiment! bizarre qui nous incite, au contact des plébéiens, à les. étonner par la vilenie des mots les plus grossiers ! =. Deux pilules ingurgitées, je me vautrai sur le chälit…. geignant, grondant, pestant de ne pas fumer, et, en. dépit de l’angoisse, flatté d'ébahir ce Plantin qui me témoignait dans ses regards l'admiration d’un mal évi= demment distingué. « Lui, — affirmait-il, n’avait jamais fumé. » Parbleu ! — L'opium échappe aux simples. de cette espèce. Vanter le « joyeux » en vue d'épater des troupiers, c’est bien ; proclamer la légitimité des. vices et l'indifférence des crimes, passe encore, . | comme d’applaudir par jeu philosophique à ses libres. énergies de brute. Mais un instant le supposer digne de. s'initier à l'opium et de s’égaler à moi par l'accession | aux mêmes plaisirs, cela m’eût choqué, tel qu’une ins. solence de valet. Ruminant ces idées et d'autres je souffrais en mon coin, les reins endoloris par le treillis de bambou. L'homme, glorieux de son bavar.

dage, daubait les sergents, les officiers, et la vie de chien qu'on mène dans ce sacré poste. J’approuvais de la tête ou d’un mot, las effroyablement, exaspéré d’abord par l’état de besoin, puis, quand l’opium en pilules apaisa les nerfs et lucidifia la pensée, par la soudaine certitude d’une mort prochaine et de l’infamie. — « Nom de Dieu! — criai-je, — si je ne me troue pas la peau, je suis un simple poltron. Tu parles bien, camarade. On ne peut vivre ici, — nous du moins. J’ai - plein le dos, du sac et des chefs. Assez! je lâche la rampe, je casse ma pipe; —et zut! je ne veux plus rien savoir ! »… Voilà mes paroles, sans omettre une virgule. Or, cela tombait à propos dans l'oreille du nommé Plantin. À Je présenterai ce vilain gars de vingt-cinq ans, parisien du dix-huitième arrondissement, quartier des Grandes-Carrières. On l’affirmait né d’une rouleuse ; des gens avaient connu sur les boulevards extérieurs sa mère et deux sœurs, vouées au petit bleu et au vice. Un maigre nabot répugnant à voir. Des lèvres pâles, — lames de canif, — menton en pointe, des yeux renfoncés, vert de phosphore. Et certains de ses traits signifiaient la dégénérescence apte au crime : non pas l'antithèse des cheveux bruns et des blondes moustaches — de la fausseté sournoise, cela, et rien autre ; mais les dents irrégulières qui s’entrecroisent et se chevauchent, la paume massive des mains poilues, pattes de tortionnaire, effrayantes chez ce nain rabougri; | et le front bas, et le crâne aplati ; — tous les caractères | des races imparfaitement rédimées de l'atavisme animal, jusqu’en cette vigueur des muscles peaussiers, en nous | atrophiée, qui mobilise à volonté le cuir de son cräne

oreilles étonnaient, d'être mignonnes, ourlées délicate-

etle pavillon de ses oreilles. Et, avec cela, ces mêmes

ment, coquetterie de ce mufle répulsif, — qui les de-. vait à quel ancêtre aristocrate, coureur de prostituées LÉ

— et enjolivant, par la grâce ironique d’un seul trait,

les pires tares héréditaires jaillies en bourgeons sanieux,\ épanouies en efllorescences d’humeurs froides. Com-. ment n’ai-je pas haï d’abord cet être répugnant ? Je l'ai dit. — En outre, depuis je le reconnus brave, non par : instinct et tradition d'honneur, comme nous autres mais en casseur d’assiettes, devant témoins ; ettoujours

chapardeur, voleur, ivrogne, et s'en glorifiant. Il m'at. tira par cette énergie, tant admirée de ma mollesse, et,

surtout par cette cajoleuse hypocrisie de subalterne heureux de servir, qu'il affectait au début : et je crois. qu’en lui fut sincère alors la déférence, le goût de sen frotter à l'être plus intellectuel, plus délicat. Mais ce” vague sentiment devait vite, en son âme boueuse, livrer la place à une irrémédiable haine. Pour ma part, je. tirais vanité de séduire et mater, en un de ses mul tiples poncifs, le Criminel, cette entité farouche des

romans romantiques : métier de dompteur, après tout!

… Pendant un long silence, Plantin fixa sur mess yeux ses yeux de chat... Enfin il s’approcha de moi,

rampant sur la claie du lit; puis, à voix très basse:

« Veux-tu que nous désertions ? » — Et je répondis: : « Oui, désertons. » — La flamme vacillante d'une chandelle nous éclairait. — Vrai, je parlai sans avoir hésité, ni argumenté, ni réfléchi. il me sembla qu'une

ombre, matérielle dans le noir de la prison, se déployait au-dessus de nos balbutiements de désespérés.

Alors Plantin me confia, toujours à voix très hasses

# RE à LH Be

de criminel — maisilne voyait pas l'Ombre, lui! — un projet déjà mûr dans sa tête : on gagnerait en trois jours de sampan, avec la connivence d’un guide sür, le quartier général de Dôc-Cô qui tenait los montagnes du Dong-Triêu. Lui, Plantin, me défendrait contre tous périls en serviteur docile. D'ailleurs des Français seraient bien accueillis parmi les pirates : une importante “indication, cela, car, depuis la conquête, Annamites et Chinois ne favorisaient guère les transfuges : certains, on les fit eunuques ; on décapita tels autres ; les plus heureux, on les traitait en bêtes de somme, puis, exténués et malades, inaptes à tout labeur, on les restituait aux conseils de guerre, pour la fusillade. Au contraire on nous recevrait en amis: c'était convenu avec un officier rebelle. En témoignage de bon vouloir, nous renseignerions sur l’organisation défensive des postes français : on aiderait les pirates, le temps d'économiser sur nos parts de butin un peu d’argent pour la déser tion à l'étranger. Du reste, CÔ depuis longtemps ne combattait point les Français ; par une trêve tacite, le Protectorat, peu soucieux de saigner ses budgets aux quatre veines pour l’aléatoire entreprise de réduire ce chef, se résignait à sa domination occulte étendue sur trois provinces.

Ces projets me séduisirent. Je le pense aujourd'hui: comme le raisonnement avait détruit en moi les scrupules d'antan, l’opium — la souffrance aussi, sans doute — abolissait ma volonté. Je songeais uniquement, en gamin, à la joie des beaux rêves aventuriers enfin réalisables, aux escarmouches de guérilleros contre les bandes rivales, — un assouvissement de large vie héroïque dans la montagne, au soleil des tropiques. Et au

bout, si loin, si loin ! un but suprême, non pas la fuite M en Chine de thésauriseurs pressés de sauver leur bas M de laine, mais l'enviable mort du combattant. Je \ topai, d'enthousiasme. Plantin s’occupa des moyens \ de réaliser le projet, avec la complicité d'un ti- » railleur qui prendrait la garde, à la prison, le jour et l'heure choisis pour l'évasion. J’achetai cet! homme, par soixante francs, reçus de mon père la précédente semaine. Mais, relisant la lettre du pauvre vieux, quelque chose de bête comme un remords s’insinua dans mon cœur, — et c'était peut-être du remords. Cela fut vite balayé, ainsi que par une rafale, dans l'enfantine illusion de ma future vie : elle se parfumerait d’opium, d'alcool et de sang, et aussi — qui sait? — par l'amour de quelque Bradamante pareille aux deux sœurs qui chassèrent du sol annamite les armées tartares. Une vie de guerre, de pillage et de saoulerie, en vêtements de soies versicolores, à dos. d'éléphant, au balancement des palanquins. Je vous dis que j'étais fou.

Cependant, deux heures avant de partir, j’hésitai encore. Îl est si facile de faire acquiescer son intelli. gence à tout projet, et si malaisé de se décider à l’ac-\ tion ! Môme, ayant fumé, le cœur pacilé, un brusque. revirement se produisit, — efllorescence de combien de phénomènes perdus au tréfonds de l’inconscience ! J'allais tout avouer au commandant, quand — le maudt Destin veillait — pour ne pas trahir Plantin je lui confiai ma décision. Pouvais-je m’en dispenser? — Il ne fut plus le valet que j'avais connu; il sentait inutile désormais la flatterie hypocrite du début ; c'était le moment où le dompteur ose, après les apprivoisantes

um

caresses, déployer devant ses fauves les prestiges de l'énergie et de la terreur. L'homme m'injuria comme Jâche, traître aux paroles données et reçues de bonne foi : — trop tard d’ailleurs pour renoncer : les indigènes bavarderaient. Or, sous les magnétiques effluences Ge son œil dur et de ses objurgations, mes résolutions se dissolvèrent. L’appréhension me vainquit, de manquer à ma parole, à mes devoirs — grand Dieu! — envers le crapuleux voyou : car, à cette heure, le mirage des hautes aventures s’effaçait. Je cédais, traîné aux cheveux par la rude poigne des fatalités vers la misère et l'épouvante ; et plus d'illusions habiles à dissimuler les horreurs de l'avenir! Il me souvint du collège, en ces années où, gamin timide et fin, obéissant et sage, le cœur déversant d'amour pour mes parents et mes maitres, j'admirais quelques mauvais sujets bêtes et cyniques, mes inférieurs, et me constituais leur plat séide, inquiet de démériter de leur estime si je ne m'aflirmais, en actes comme en paroles plus grossier et plus méchant qu'eux-mêmes.

On quitta Dap-Cau, le 28 juin, avant la nuit, pour rallier au fleuve notre guide, un coolie déguenillé. Une heure nous suivimes sous le soleil couchant un sentier parallèle à la route des Sept-Pagodes. Des mares entre les rizières blondissantes reflétaient les nuées roses ; le vent les ridait de vaguettes, et de folles herbes frissonnaient sur les talus minuscules. L’Annamite nous orientait Sud-Est, vers un mamelon empanaché de pins-parasol. À cinq milles de Dap-Cau, on rejoignit la route pour suivre la ligne du télégraphe, haletants, silencieux. En ces instants où l'anxiété d'être poursuivis devait supprimer toute autre nansée, le bourdonnement

aux fibres des poteaux télégraphiques m'obsédait comme» un appel suprême de l’Europe, de la civilisation » qu'abomina pourtant, dès les balbutiements premiers, mon intelligence. Enfin le guide nous arrêta devant des haies vives, enceinte du village — Linh-Mô — où nous attendait un sampan. 4 Alors par un incident se révéla, toutes hypocrisies… jetées à bas, la tyrannique volonté de mon dompteur, qui deviendrait plus exécrable mille fois, si je l’acceptais, que Ja discipline militaire, même interprétée par des chefs stupides. J'avais notifié mon intention d’acheter dans le village une pipe, une lampe et de l’opium, les circonstances nécessitant toute notre énergie et notre pensée maintenue lucide. Il refusa net : « Tu es fou, tu veux nous livrer ! les gens d’icinous arrêteront, si tu les forces de constater notre présence. À tout le moins, ils aviseront de notre passage les officiers ! » — Ses arguments tombèrent à plat : « Je déserte — répliquai-je — pour être libre ; si je dois me priver plus qu'en prison, adieu, je rentre au poste. Fumer ou par: … tir, — décide. » — Il rageait, le vilain; il menaça, m'injuria, — vrai débordement d’égoût, ses injures. Mais je tenais ferme; et, tel que mon compagnon se dévoilait, — finie la sympathie artificielle, l’imbécile admiration ! — je le haïssais à la mort, si bien que je faillis partir sans plus ample discussion. Par malheur, il céda, se fit aimable : je lus néanmoins une haine immense dans ses yeux à la clarté du feu de brindilles qui tremblait à l'arrière du sampan. Il m'eût jeté à l’eau, un couteau dans le ventre, sans la crainte d’être abandonné des complices indigènes, déjà tremblants de peur. Donc il se calma, par force. Et l’on décida de

confier deux piastres, pour les emplettes, au guide, qui connaissait des gens du village et que nous attendrions sous la paillote de l'embarcation.

Ainsi fut fait. — Une heure se passa, moine pensant qu'à l'opium, et Plantin grognant contre les intoxiqués. Le coolie revenu, on démarra dela rive et je fumai, insoucieux de l’exorbitante chaleur, à l'aise en cet étouffoir, oublieux des dangers, de la honte, de tout au monde, — tandis que Plantin enfourchait le toit treillissé de la barque. La marée nous favorisait, et la brise ; l'équipage, sa voile de paille de riz dressée au vent, ne ramait plus. Le sampan filait rapidement, et jen'entendais, entre deux pipes, que les bouillonnements du sillage.

Vers minuit nous passions, fanal éteint, en plein courant, sous les Sept-Pagodes. On ne nous héla point : tant de barques à toute heure descendaient et remontaient le fleuve ! Rassasié, je rejoignis Plantin sur la paillote. Une chaude nuit claire, le ciel lointainement étoilé ; et parfois d’une touffe de bambous jaillissaient en bouquet d'artifice des lucioles à myriades. Une tiède haleine s’enroulait délicieusement autour de ma chair brûlante, à nu sous le bourgeron enflé comme la voile. Sur les rives, très basses car le fleuve était haut, de fines silhouettes d’aréquiers se roidissaient ; une colline fuyait, depuis sa base couverte de chaumes sombres jusqu'au sommet tacheté de points blancs — les maisons européennes — et de flammes vacillantes — les fanaux du poste. Cela disparut au coude du fleuve.

Quatre heures encore. Les rives s’écartaient, vité, tite, courant vers l'horizon à perte de vue, Le sampan

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lait, toujours maintenu dans le courant du fleuve épandu, toutes digues rompues, par la plaine. Et l'aube rose et triste se leva sur ce pays perdu, sur [a erisaille du ciel, sur l'onde que rebroussait un souflle plus frais. Nous sommes passés, ayant quitté le fl de l'eau, au-dessus d’un village submergé. Surnageaient maints cadavres gonflés, butés par lès remous contre la toiture d’une pagode et des branches d'un banyan. Et la proue aiguë du sampan, à dur effort de muscles et de rames, taillait cette mer saumâtre et rouge, ondulée de larges plis. En ce matin, doux et mélancolique a serrer le cœur, des larmes me montèrent, au souvenir d’autres aurores levées jadis, en d'autres pays silencieux, sur mes rêves d'aventure. Plantin, glissé sous la paillote, dormait.

Vers midi nous entrions dans la région des montagnes. L'exode se prolongea soixante-et-douze heures, à naviguer la nuit, et de jour nous amarrant, en des arroyos inexplorés des Européens, sous les berges hé- | rissées de dense brousse épineuse. Le soir du 1° juillet on atteignit la frontière des contrées exploitées par Dôc-Cô, l'île des Deux-Rivières.

Un chef de canton nous accueillit au village de Loai- Duc. Sans questions il nous servit du riz et quelque pitance ; puis il m'invita à fumer, devant les notables curieux, pressés sur un lit de camp. Une sordide population affluait aux portes de la case. Notre hôte, qui s’affirmait ignorant des intentions du grand chef, avait l’ordre de nous retenir, dans l'attente d'instructions qui ne tarieraient guere.

Deux journées se passèrent. Nous ne manquions ni de riz blanc, ni de poisson salé, ni d'opium. Je bara-

gouinais l'annamite ; et tandis que Plantin ronflait ivre d'alcool, moi, le cerveau dégagé, et l'intelligence acérée par la fumée comme par une trempe vive, je faisais bavarder l’hôte dont l’exquise politesse orientale dissimulait beaucoup d’indifférence à coup sûr, — et quelque mépris sans doute : pourtant nos préjugés et notre honneur ne ressemblent guère aux sentiments parallèles des gens d'ici. Il se plaisait, avide de connaître comme tous les Annamites, à m'interroger sur nos mœurs et nos façons de voir. 1l parlait de C6 et des autres chefs avec une évidente vénération. A quelques heures de Hai-Phong, je me sentais en plein pays rebelle, parmi ces indigènes qui paient leurs contributions au percepteur français, chez ce fonctionnaire tonkinois qui par quinzaine rédige un rapport politique à l’adresse du résident. Plantin buvait et dormait ; entre ses lourds sommeils nous ne parlions guère, défiants et antipathiques depuis Linh-M6.

Enfin un partisan apporta les ordres, un gaillard de haute mine ; — rien de ces aplatis, mandarins ou coolies, que nous connaissions, les seuls que rencontrent nos bravaches galonnés cavalcadant sous escorte parmi les villages du Delta. Un mousqueton en bandoulière, la cartouchière en ceinture, on sentait qu’il était chez lui, cet homme, et qu'il avait traversé des régions où le nom de son chef valait mieux que le laissez-passer d’une porte-sceptre. Il signifia au chef de canton de lui fournir auatre hommes pour nous conduire à Dôc-Co.

Donc on nous passa la cangue au cou — deux bambaus parallèles, réunis par deux montants mobiles qu’assujettit un cadenas. Pure formalité, car les cangues

furent choisies légères ; nul des indigènes ne nous mo=. lesta. Avant le départ notre hôte nous servit un beau repas, m'offrit quelque pipées et m’encouragea de dis= crètes paroles.

Une matinale étape de quelques heures en montagne, M |

Le soleil presqu’au zénith. Sous le brülant ciel pur se massent et s’étagent, en barrière sur notre horizon, d’äpres roches blanches, calcaires plaqués d’une brousse» dure, sombre et frisottante. Je marche sans parler, perdu en des récurrences de pensées tristes. Plantin | sifflotte ou, en charabia de troupier, essaie d’égayer | les partisans, qui, sans comprendre, hâtent la marche are parmi les grès argileux du sentier montant: On s'engage à travers une étroite gorge, brèche taillée comme par un Roland dans les falaises à plomb. Plus. vite, plus vite, pauvres déserteurs altérés, les pieds en. | sang ; plus vite vers le but, trop proche maintenant à notre guise, vers le dernier cercle de notre enfer... Et. | la cangue, d’abord légère, pèse à nos épaules d'un | poids douloureux, Li que le havresac de naguère, | plus que la honte, plus que la peur...

Comme tombée du ciel une voix nous hèle. Levant. la tête, à vingt mètres je vois un partisan en fonction. Nos hommes répondent — quelque mot de reconnais” sance — et nous passons. Cinq cents mètres en avant nouvel appel de factionnaire ; et de dix en dix minutes, | trois quarts d'heure durant, nous croisons des sentinelles et des postes de grand’garde, tous les, hommes armés de vieux fusils ou de bambous | taillés en lance. Ces gens rient aux éclats en curieusement nôus dévisagent, après brève explis,

Le | ie

En |.

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cation de notre escouade. — « On approche », grommelait Plantin, et je le voyais verdir d’épouvante. J'étais plus vert peut-être, une sueur froide rigolant par tous mes pores, les genoux ankylosés par cette marche montante, une escalade d'assaut sur une pente de quarante-cinq degrés. Au plus haut du col, une fraiche fouettée de brise m'arrive en pleine figure, et nous haltons sur une dalle de calcaire gris et bleu, le temps d'apaiser l'orage de nos poumons essoufllés. Nos sèches luettes se désaltèrent à la chair rose et blanche des fruits qui pendent çà et là aux goyaviers nains. À nos pieds s’arrondit une plaine, toute blonde des riz mürissants, encerclée de montagnes. Au centre, en carré, des talus de terre, plantés de haies vives ; dans l'enceinte, des maisons de briques, toiturées de tuiles chinoises minces, lisses et noires ; en dehors, à l'ouest, des cases de chaume et torchis, agglomérées par centaines ; une multitude grisâtre, tachée de vert et de vermillon, se presse là-bas sous les hangars d’un marché.

Rapide dégringolée parmi les rocs aigus où parfois nos cangues s’accrochent. Puis, au bas, des têtes, des têtes à milliers, ricaneuses et méchantes, aboyeuses de quolibets à peine entendus en notre marche forcée, en notre ahurissement de porcs traînés vers l’abattoir, Halte enfin, sous la varangue d’une case gardée par des prétoriens, ceux-là bien armés de reïaingtons et winchesters. Cô nous attend, vêtu comme un simple lettré, entouré de serviteurs à distance respectueuse. L’escorte se prosterne par quatre fois ventre à terre devant le maître suprême; et je m'étonne de ce petit homme maigre, tête basse, œil oblique. Un geste, et

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nous tombons à ses genoux, sous la poussée de mains! rudes. Dôc-Cô m'’interroge volubilement. Quelque an“! cien boy d'Européens nous transpose ses paroles en, sabir de troupier.

Pendant ce temps, CÔô longuement nous examinait : | il eut un sourire sarcastique à l’adresse de mon cae | marade et détourna la tête pour me considérer, avec, \ dès lors, une affectation de n’interroger que moi : « Sa-\ vais-je fabriquer des cartouches? réparer des cara-| bines? » — « Non. » — « Donc, à quoi lui servirais-je?». — Il répéta sa phrase, la mine très ironique : « de | doute, j’apportais un formidable appoint (je remar:» quais l'emphase moqueuse), la force et le courage dek deux Français! Mais eut-il besoin de ce secours pour» se garder invulnérable? » — Il jetait des regards circu-" laires sur ses hommes, avec cette vantardise de | namite, fier de parler haut quand le danger n'y est pas,” et de se glorifier en phrases redondantes ; — race va-. niteuse, rhétoricienne entre toutes, qui jouit à draper | son orgueil déclamatoire sous les oripeaux de l'élo:. quence. Et les serviles d’alentour applaudissaient, et: les regards méprisants prenaient notre mesure de. pauvres diables. Je balbutiai, ne sachant que dire.. Plantin paya d'audace en ces décisives minutes, au. cours de l’interrogatoire malveillant que pouvait clore” un ordre de nous décapiter, — et les mandarins, èn. présence de subalternes, ne modifient pas les décisions | tombées du haut d’un caprice. Devant le chef qui, sur. pris, le laissa parler, il rappela mon ancien grade de caporal et nos semaines en cellule, notre haine des. Français, pour trop de dures punitions injustes\ « Certes, nous ne valions que deux hommes, mais ©.

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revanche mieux que cent émissaires, nous renseignerions sur l'effectif des postes, sur le nombre des soldats valides et des fusils, sur les poiats faibles’ à surprendre, sur l'emplacement des magasins d'armes et munitions. » — L’œil louche de CÔô s’'éclaira d’une rapide flambée. « Puis, nous exercerions ses hommes à | l'européenne. (Oh ! le plissement dé dédaigneux des lèvres - du mandarin!) Bref, nous demandions à combattre, | àl'occasion ; et nous serions dévoués jusqu’à la mort. » Je me taisais. En vérité, je ne pouvais qu’approuver . ces paroles, puisque la fidélité au Drapeau, symbole de . la patrie imposée, apparut toujours à mon intelligence . raisonneuse comme un sentiment stupide, et que, même admise l’idée du Devoir, le Devoir est dans le dévo- . ment au chef librement élu. Mais, à ce moment, je ne | réfléchissais guère — et seule la réflexion concentrée | Sait ramener en mon âme ces indubitables principes ; — las et faible, livré aux suggestions de l'instinct, aux influences ; Jamais tuées de l’éducation, de la famille et de l’honneur conventionnel, Je rougissais de honte, sur le point — ma parole ! — de démentir mon camarade, au risque de l’immédiate décollation. Un silence. Dôc- , CÔ semblait me considérer avec quelque bienveillance. |Plantin, anxieux de ce que je dirais, me tenant sous s0n œil fixe et dur, me somma de confirmer ses assertions. Et j'obéis. D'ailleurs, après tant d'émotions et la marche forcée, le besoin de l'opium se faisait sentir ; 1oublieux de toute autre préoccupation, un unique souci me restait: plaire au mandarin, obtenir au moins qu’il hésite, ne füt-ce qu'une heure, et prescrive de nous emmener attendre sa décision dans une case quelconque, dans une prison, là où peut-être, par fortune,

obtiendrai-je à prix d'argent la charité d’une pipe. Une |

fois rassasié, oh! alors, qu'on me coupe la tête! —" Aussi je multipliai mes protestations de zèle ; je crai-

gnais que le chef, conscient de notre inutilité, brusque" ment se décidât à l'arrêt de mort : et, à cette heure, jen ne me sentais pas la force de mourir proprement. Gettes | épouvantable appréhension de marcher au supplice en l’état de besoin, complice et père de toutes les lâchetés L — (6 silencieux persistait à nous dévisager ; cela dura

cinq bonnes minutes.

Enfin le chef déclara — oh! ouï cela, les rires en huée de ce tas d'hommes ! — que nous pouvions rester en qualité de domestiques. — « Vous faire boys », traduisit l'interprète, « vous contents ? » — Oui, par-.

bleu ! Plantin ne voulait mourir, et moi je voulais fu: mer. Toutes les vilenies, je les eusse commises, pour l'espoir d’être payé d’une pipel — Mes hauts rêves, d'aventure voilà leur fin, et le réveil.

C6 s'étant retiré, on nous conduisit dans une misérable case, chaume et torchis, hors de l’enceinte de terre, vers le marché. Là, on nous servit du riz rouge — le, riz des coolies et des chiens, — du fade thé tonkinois, | et du poisson sec dont me rassasiait la nauséabonde | odeur. Les partisans, s'amassant en Curieux, nous quess) tionnaient à l’envi : je les entendais à peine; dans ma | suprême lassitude, ma cervelle anémiée oubliait le peu d’annamite appris en huit mois. Mais Plantin avait re couvré sou bagout coutumier; on ne faisait guère,

attention à moi. Il baragouinait avec un déserteur des

Tonkinois ; il jurait de tirer au soleil des tripes fran. çaises et buvait à pleines tasses l'alcool de riz. Ivreà moitié, il remarqua mon mélancolique mutisme el |

Dassin

voulut ésayer ces hommes : « Hé, l'empoté, vilain las- Car, bois donc, — c’est moi qui paie. » Il me tendait sa tasse; mon geste répulsif heurta le bolet renversa l’eaude-vie. Là-dessus, l’ivrogne s’irrita : « De quoi? de quoi, l’aristo ? On a des remords, hein? c’est distingué et le vieux joyeux n’est qu’une sale crapule ?Tu penses cela, pas? » — Je ne répondis point ; mais, à un haussement d'épaules, au visage détourné, il devina mon ineffable mépris. Alors, ignoblement il m'injuria : « Salaud ! propre-à-rien! mufle d’aristo ! » — Et il jurait le sang-dieu que, si je ne file doux et marche droit, il en conterait de belles sur mon compte : « Nous ne voulons pas de traîtres, tu sais? n’en faut point, ici! Cafard, j'auraita peau ! » — Mon Dieu, en quelles griffes suis-je tombé! L’horreur subitement révélée de cette vie nouvelle! Toujours muet, je souffrais, — mais du manque d'opium plus encore que d’appréhensions et de regrets.

Or, les gens en cercle autour de nous s’écartèrent. Un homme apportait un ordre. On me délivra de la cangue ; et, Plantin laissé là, immobile de stupeur et blanc de rage, on me remmena vers Cô.

On suivit, avec d’infinies circonvolutions, autour du mur de terre, un étroit chemin de ronde que par intervalles barrent des portes hérissées de vivaces épinaies, et relevées de jour sur des piquets de bambou. La maison s’obombrait d’un figuier des banyans, énorme, aux multiples troncs adventices, aux vastes branches parallèles à la surface du sol : un immense bâtiment emmuraillé de briques, étayé d’une lourde charpente en bois de gd-liém, sousles minces tuiles d’une ardoise bleutée, sonore comme cristal,

Cette fois, je ne m'’arrêtai pas à la vérandah ; ;

traversai des salles fraîches et claires, ouvrant sur des

DST SES Se

me moe

cours ensoleillées où foisonnent des arbustes dans les!

grands vases de faïence blanche et bleue, décorée de

Chimères à écailles. Les hauts Zamboyants en fleurs :

secouaient au vent leurs mignonnes feuilles dentelces, leurs grappes aux pétales colorés de cent nuances allant du jaune au pur vermillon ; on dirait des bou-

quets orangés criblés de taches vertes. Les belles fleurs” s’envolent dans la brise et tapissent le sol, comme pour une procession inattendue. Et côte à côte j'admi=,. rais les bananiersaux vastes feuilles en ovale, les tamas. | riniers aux fleurs si pâles, les aréquiers , aux lamelles” aiguës disposées en plumeau qui voudrait épousseter le ciel. Maintenant, un peu reposé, je remarquais tout

cela ; j'étais joyeux presque, un espoir m encourageant, au souvenir de la fugitive bienveillance entrevue dans les yeux du chef,

Admis dans les appartements intérieurs, je trouvai. le mandarin en train de fumer sur son lit d'ébène et. de marbre blanc. O la douce lampe claire ! Tout mon.

désir allait vers elle, en effluences capables de la soule-

ver et de l’entrainer. Deux serviteurs, de noir vêtus. rafraîchissaient Dôc-Cô, au battement rythmé des. vastes éventails de plumes blanches, chassant l’atmo= sphère par larges ondes. Le maître, par un geste bien. veillant, me signifia de m’étendre sur le lit de camp, et. avant toute parole, avec un sourire affectueux, mais. ironique légèrement, il me tendit sa pipe — un seul. morceau d'ivoire — déjà chargée d’opium. Je ne mat.

tardai pas à solliciter des explications, ni me confondre

en excuses et dénégations suspensives. De toute mon

haleine j’aspirai, et je sentis — en quel délice ! — la chaude fumée restauratrice s’insinuer au fond de ma gorge et s'épandre parmi mes poumons. Une pipe encore, puis une troisième ; CÔ souriait toujours et ne parlait pas. Et moi, semblablement je me taisais, dans le seul souci de mettre à profit l’aubaine inexpliquée, dans la crainte vague — à peine osant me l'avouer, cette crainte ! — de faire s’évanouir mon bonheur au son des vibrations verbales. La vie revenait à mes joues en rose efflorescence sanguine : je me sentais fort et joyeux. Et quand je pensai enfin, après trois pipes, quelle ardente reconnaissance, de désespéré tiré de l’eau et gratifié d’une fortune, montait de mon cœur vers le brave homme qui me ressuscitait d’entre les morts !

Alors je remerciai mon maître, le patron élu des futures années, avec l’effusion de ma gratitude, que je souffrais de traduire mal par mon incorrect annamite. Empêtré parmi les mots et la syntaxe, je fixais sur lui des yeux vifs où s’exprimait une affection, sans retour possible, de garçon, tout à l'heure usé comme un octogénaire, et rajeuni par le bienfait du dieu Opium. Qu'il me parut beau, en dépit de sa prunelle louche etde l’épaule difforme, — et combien doux et bon après les dures ironies du matin ! — À son tour il parla, sans interprète, à voix très lente pour me laisser le loisir de comprendre, très claire pour que je ne perde pas un mot, — répétant les phrases difficiles, lui, le chef terrible qui, sans remords, incendie les villages et tranche les têtes. Et tout en chargeant de tabac Sa pipe à eau, un vase de blanche porcelaine où s’essorent, grilles en arrêt, neuf dragons bleus, il exposa,

%48 YUMEURS D’OPIUM

souriant, qu'il me connaissait fumeur d’opium — par bleu ! ce n’était guère malin ! — et me voulait inter. roger en tête-à-tête, loin du coolie français. Quelques!

minutes il causa de choses indifférentes ; puis : « Tenez! |

vous restez avec nous, c’est entendu ; que je vous. présente à nos amis ! » — [ls étaient trois ou quatre, accroupis en tailleurs sur deux bancs massifs, devant

une table sculptée, fumant tous les minces cigarettes

annamites roulées en cônes minces, buvant du thé dans

les minuscules tasses diaphanes ourlées d'argent. Je

restai debout, subalterne que leurhautaine bienveillance»,

grandement honore. Il y avait là Tam-Thuôât, le vieil, ascète, à la bouche édentée, à la barbiche de rares poils blancs, — Thuât l’incorruptible, fontions naire de Tu-Duc, et qui préféra la brousse au cou

doiement des Européens en ses palais : vertueux, sobre, dur, un saint plus encore qu’un héros pour les

Annamites, même ralliés à la nouvelle cause. Onra= conte de merveilleuses légendes sur Thuât, isolé jadis. en montagne, et que nourrissaient des tigres ailés,. délégués par Ngoc-Hoang, Empereur du Ciel; Thuât

qui jamais n’accueillit une offrande, sinon des tourte:

relles — ces roucoulantes palombes grises et moirées du Delta — pour la joie de les libérer, porteuses de messages aux célestes Génies. Les Tonkinois, symbo®

lisant son exceptionnelle connaissance des lettres chi-

noises, affirment que le ciel ayant donné à la terre trois

paniers de caractères, Thuât à lui seul possédait le contenu de deux paniers, le roi Tu-Duc la moitié d’un

et les lettrés de l'univers entier se partagent le demeus | rant. Pareil au jeune héros des Pruniers refleunis A},

(4) Poème populaire.

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