‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 13 sur 32 · COPIE · texte numérisé non relu

COPIE

C'est une rude taclio que de rendre compte d'une pareille œuvre d'apivs une copie et sur une première inspection. Il y a d'abord deux choses à éviter : l'entlîousiasme de convention, les extases stéréotypées d'avance et le paradoxe en sens contraire; ensuite, il est extrêmement difficile de faire la part du copiste et de distinguer les fautes qui lui appartiennent de celles qui sont inhérentes à la manière môme de Fauteur.

Nous allons tâcher de nous tirer de notre mieux de ce mauvais pas.

Tout a été dit sur Michel-Ange; les formules laudalives sont depuis longtemps épuisées; seulement, il y a un coté sur Icfiuel on n'a pas assez insisté et ([ui est, selon nous, le coté caractéristique de ce gigantesque génie.

\-l\ FUSAINS ET EAUX-FORTES.

Michel -Ange passe en général pour un peintre sombre, bilieux, courroucé, a>ant atteint les dernières limites du terrible; violent et féroce de style, sauvage dans son faire, austèrement catholique et tout à fait semblable à Dante, sa grande admiration. Cette idée parait juste au premier coup d"œil. Cependant rien n'est plus faux.

L'iUustre rival de Raphaël est un artiste païen, amoureux de la forme, autant et plus qu'un sculpteur grec, lui sacrifiant tout, sujet, convenance, possibilité, ne s'inquiétant que d'elle, ne voyant qu'elle, et la poursuivant à travers tout avec une véhémence et une opiniâtreté sans pareille. Quand Michel - Ange trace un contour, il le pousse toujours jusqu'aux dernières conséquences; il en tire tout ce qu'il peut donner, et souvent plus ({u'il ne peut donner.

Pour lui il n'existe qu'une chose dans l'univers : lliomme ; — le reste n'est rien. — Je ne sais si Michel-Ange s'est jamais aperçu qu'il y avait un ciel, des maisons, des arbres, des fabri(iues, des terrains ; j'en doute, ou du moins il s'en est peu soucié. — Il n'a pris de la terre que ce qu'il en fallait pour poser les pieds de ses figures, et encore, comme il n'en voulait guère prendre , il leur dessinait des pieds d'une extrême petitesse; du ciel, il n'a emprunté que quelques blocs de nuages soHdes comme des quartiers de marbre, pour les faire servir de point d'appui

à des développements musculaires impossibles en ce bas monde.

Ainsi Michel-Ange a choisi pour sujet de son porme pittoresque Vliomme, admirable sujet s'il en lut. — Montrer l'homme sous tous les aspects possibles, tel a été le but de Michel-Ange, l'unique pensée qui a rempli sa vie séculaire. Ce n'a pas été trop de quatre-vingts ans, ce n'a pas été trop d'une carrière do marbre de Carrare et des murailles immenses de la Sixtine, pour déployer une idée aussi vaste que cellelà. Il fallait être Michel-Ange pour la concevoir et l'exécuter.

On apporte quatre montagnes de marbre à ce Titan sculptural; il se jelte dessus comme un lion sur sa proie; il attaque le marbre en plein, à grands coups de pointe et de marteau ; il le tord, il le pétrit comme une cire ductile; les blocs tremblent devant lui et le sentent venir; demandez-lui ce([uïl fait; il n'en sait rien, il fait un homme, son seul et unique sujet ; — cela s'appellera, s'il vous plaît, le Crépuscule, la Nuit, le Point du jour, ([ue sais-je? Car il faut bien un titre et un sujet pour les sots ; mais, en vérité, ce n'est autre chose qu'un homme qui vous montre, celui-ci son dos, celui-là ses bras et ses cuisses sous une attitude impérieuse et magistrale. — Voilà tout, c'est bien assez.

Dans le Jugement dernier, où il y a peut-être deux cents figures, il n'y a ellectivement qu'un seul

et inùine persoiina^^e retonriu' de toutes les tarons iiiia*i,'inables, vu en dessus, en dessous, par les pieds, par la tèle, en raccourci, avec tous les aspects de la cliult' ou de l'ascension. Mais quelle que soit la pose de ce type unique, elle n'est jamais naturelle, dans le sens précis du mot ; ce sont des écartèlements, des tensions de muscles, des bouffissures de contours, des torsions de reins, des renllenients de poitrine qui dépassent les dernières limites de l'exagération. Tout ce monde se crispe et se contracte, comme s'il avait l'entablement du ciel sur le coin de l'épaule. Allas lui-nième ne devait pas faire autant renfler ses Ijicei^s ; — assurémeiit , aucun de ces gens-là ne mourra de la poitrine.

Nous avons dit que la pensée unique de Buonarroti, c'était de peindre et de sculpter l'homme ; mais l'homme idéalisé, exagéré, élevé jusqu'au Titan. Encelade, Polyphème, Hercule, Prométhée sont des muguets sveltes et mignons à coté des monstrueux portefaix du sculpteur florentin.

Une chose, singuUére, c'est que tous ces hommes à poitrines colossales ont la tète petite comme des oiseaux, des mains presque imperceptibles et des pieds chinois; par une négligence étrange, beaucoup de ces pieds n'ont que quatre doigts; un tel oubli doit èli'e voloiilaire, et je pense que c'est pour donner une éh'gance plus idéale à ces extrémités queM'artisle en agit de la sorte.

Ce Michel-Aii^e, rej^-anh' jus([u'ici comme un artiste clirélieii, est bien le plus elVréué païen qui ait jamais pétri et manipulé de la chair. La tète, les mains et les pieds, c'est-à-dire tout ce qui a de l'importance dans l'art chrétien, les seules 'portions du corps humain (ju'il soit permis de montrer selon la pensée moderne, n'existent pas pour lui. Son idéal est évidenmient le torse antique; il regarde la tète comme un détail et ne s'en occupe que par manière d'acquit ; — le crâne est nul, le front déprimé ; très souvent le bras est plus large que la face; tous les personnages, anges, démons, élus, damnés, sont musclés également ; le Christ lui-même, auquel les peintres donnent habituellement un caractère de douceur féminine, écraserait une enclume d'un coup de poing; Michel-Ange s'atta(iue tout d'abord aux -pectoraux, aux flancs, au ventre, à la vie, à la santé; ce qu'il veut rendre, c'est le tempérament, et personne n'y a réussi comme lui.

Quoique j'admette très volontiers la convention en fait d'art, j'avoue que des anges athlétiques, les bras noueux, l'épaule large à porter une tour, soufflant à tout rompre, avec des joues conmie des ballons, dans des trompettes de cuivre, sans ailes qui les soutiennent, sans fluide éthéré et lumineux pour adoucir leurs contours, sont assez difficiles à reconnaître pour des anges ; ils ont plutôt l'air de crieurs publics qui ont mis leurs habits en gage. Je veux

lis FUSAINS ET EAUX-FORTES.

bien qu'ils iraient ni ailes, ni tuniques : il n'y a aucune preuve ni pour ni contre, et l'on n'a pas de données bien certaines sur le costume des esprits célestes ; cependant je voudrais qu'ils eussent un caractère dilTérent des diables, et sauf la (jueue de rigueur, ils y ressemblent beaucoup. Cette turbulence et cette furie de niouvement contrastent trop ouvertement avec l'idée placide et sereine que nous avons des anges et des archanges.

Lq Jugement dernier de Michel-Ange pourrait s'appeler, comme la tragédie de Werner, la Consécration de la force ; les plus gros jettent en bas les plus petits.

Maintenant que nous avons dit ce qu'il n'y avait pas dans le Jugement dernier, nous allons dire ce qu'il y a. Ceux qui s'imaginent trouver dans cette peinture une scène effrayante et fantastique, avec des flammes, des tonnerres et des incendies, des ombres de fantasmagorie, des gloires, des auréoles, le sujet tel que nous le concevrions aujourd'hui, se trompent complètement. Michel-Ange dédaignait tout cela comme des puérilités et de petits moyens indignes de l'art. Ce que Michel-Ange a voulu, dans son Jugement dernier, c'est faire éclater sa puissance, montrer son admirable science d'anatomisle, sa hardiesse de dessinateur, le caractère grandiose et surhumain de son style, et poser des bornes à tout jamais infranchissables en fait de témérités d'attitudes, de raccourcis et de musculatures. Dieu lui-

COPIE DU JUGEMENT DERNIER. l?9

môme, s'il se faisait peintre, ne tracerait pas des contours plus énergiques et plus flamboyants; l'invention de style ne peut aller au delà, et l'imagination reste confondue devant cette varii'lé iiK'piiisable de postures, car Michel-Ange, dans le cours de sa longue vie, n'a jamais répété deux fois le même contour ni le môme air de tète.

Plusieurs groupes de parents et d'amis, qui. se retrouvant au ciel, s'embrassent à pleine bouche et se plongent éperdument dans les bras l'un de l'autre, sont d'une beauté et d'une poésie au-dessus de toute expression. Le saint Barthélémy écorché vif, et qui tient sa peau à sa main; le saint Laurent avec son gril; le saint Pierre, comme étude du corps humain et comme science.de modelé, sont d'incomparables chefs-d'œuvre.

La Vierge, qui se presse doucement contre son fils irrité, et laisse tomber un regard de commisération sur les multitudes précipitées, a une grâce délicate et tendre qu'on n'attendrait pas de Michel-Ange. L'homme entraîné vers l'enfer par deux démons suspendus à ses pieds comme deux boulets, et qui, dans sa chute, garde une attitude de rôverie profonde, est certainement l'une des plus belles créations du génie humain. Il nous faudrait dix feuilletons pour entrer dans tous les détails de cette immense composition, et nous sommes forcé, malgré nous, d'omettre beaucoup de choses.

130 FUSAINS ET EALX-FOUTES.

Quant à la copie de M. Sigalon en elle-même, il faudrait avoir vu l'original pour en pouvoir parler avec certitude ; elle nous semble fort belle, et peu de peintres eussent été en état de mener à bout un travail aussi gig-antesque. On la dil 1res exacte; cependant , (iiielques articulations nous ont semblé mollement indiquées, et des personnes qui ont vu la cbapelle Sixtine prétendent que l'original est beaucoup plus harmonieux que la copie (1). Le ton se maintient dans une couleur grise et violàtre qui n'est pas celle qu'a donnée M. Sigalon à sa toile; l'aspect général est beaucoup plus grave, plus sombre ; mais il faut songer que le Jiigement dernier de Michel-Ange est peint à fresque, à la détrempe, que le temps et la fumée des cierges et de l'encens ont adouci les teinles discordantes, et que jamais, si habile que l'on soit. Ton n'imitera à Thuile le ton d'une peinture à l'eau, surtout en si mauvais état que la fresque de la Sixtine. Une seule chose nous a choqué dans la belle copie de M. Sigalon, c'est le ton d'omelette de l'auréole du Christ. L'auréole, dans le tableau de Michel-Ange, est d'un ton plus lumineusement argentin et n'a pas ce jaune nankin si désagréable à l'œil. Il ne faut (|u<' doux heures pour corriger ce défaut.

Voilà à peu près ce (jue nous avons éprouvé à la

(1) L'auteur n'avait pas encoro à cette époque visité l'Italie,

première inspection devant cette page monumentale. Nous ne répondons pas de ne pas dire tout le contraire dans une semaine. Ceci n'est pas un jugement, c'est une impression, — ne l'oubliez pas. — On ne comprend guère, à la première audition ou à la première vue, l'opéra ou le tableau d'un maître difficile.

La Charte de 1830, 17 mai 18;J7.)

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