‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 14 sur 32 · STATUES · texte numérisé non relu

STATUES

C'est une question qui a été longtemps indécise que de savoir si Michel-Ange était plus peintre que sculpteur, ou plus sculpteur que peintre. Nous mettons de coté l'architecture, qui est aussi l'une des laces de ce triple génie, pour ne nous occuper que de l'artiste purement plastique. Assurément Michel- Ange est le plus grand peintre du monde, mais c'est aussi le plus grand sculpteur, et il n'a au-dessus de son talent de peintre que son talent de statuaire. Michel-Ange, ce génie démesuré, ce Titan de l'art, n'a pu être surpassé que par lui-même.

Notre avis est que le Buonarroti est plutùl un talent de sculpteur; ses tableaux ressemblent luul à lait à ses statues ; c'est la même exagération prodigieuse, la même fierté de contours, la même ardeur sauvage de style; ils sont toujours composés dans le

sens de la li^^ie et de la l'orme, jamais dans celui de l'elTel pittoresque; l'absence complrte d'air el de clair-obscur leur donnent d'ailleurs l'opacité et la solidité de la pierre, dont leurs tons gris les rapproclient beaucoup. Micbel-Ange n'a jamais peint à riiuile. travail bon, selon lui, pour des femmelettes et des paresseux, et il n'est guère possible de se montrer coloriste dans la fresque, où l'on ne peut ni fondre les teintes, ni reprendre un morceau mal réussi. La beauté de la fresiiue consiste dans le caractère des lignes, la grande tournure des ajustements, l'austérité des formes, qualités qui appartiennent plutôt au dessinateur qu"au peintre proprement dit; et, ce qui fait bien voir que Micbel-Ange comprenait la peinture en sculpteur, c'est qu'il ne comprend pas riiommc avec un fond; il Tisole comme une statue. Le paysage, les fabriques, le ciel, la terre, les étoffes, les accessoires qui sont d'une si grande importance dans la peinture ordinaire, tout cela préoccupe fort peu Michel-Ange, le grand dédaigneux ; toutes ses figures se détachent sur un champ de teintes brunes ou grises et nagent dans un milieu vague; s'il est forcé de mettre un arbre dans une composition, il n'indiquera que le tronc avec quatre à cinq grandes feuilles, plutôt pour signifier que là doit se trouver un arbre, que pour faire l'ar- Ijre lui-même; ses terrains ont l'air de plinthes et de socles plus <jue de toute autre chose; on dirait, en

face des tableaux de iMicliel-Ange, que rhoinnie existe seul dans la nature.

La qualité qui est la plus saillante dans ce divin artiste, c'est donc le dessin; personne n'a poussé plus loin la science anatomi({ue, ni mieux connu les saillies, les attaches, les renflements et les entrelacements des muscles et des nerfs. Toutes les compositions qui ont occupé sa longue carrière ont été disposées par lui de façon à faire ressortir exclusivement ce savoir prodigieux, sans souci ni du sujet, ni des convenances, ni de la possibilité.

Cependant, Ton se tromperait fort si l'on s'imaginait que .Michel-Ange, avec toute cette science, est un dessinateur exact et vrai. Rien n'est moins xral, rien n'est moins exact que le dessin de Michel-Ange : d'abord tout relief a une saillie double et triple de la saillie naturelle ; les adducteurs sont tendus en môme temps que les extenseurs, ce qui est impossible ; la gamme musculaire est tellement montée, que rilercule anti(iue, le symbole le plus violent de la force humaine, est bien loin d'y atteindre; les pieds sont en général trop petits dans beaucoup de figures, les jambes pèchent par le défaut de longueur, les tètes n'ont pas la dimension nécessaire; la vérité, dans le sens le plus littéral du mot, est donc perpétuellement violée dans les statues et dans les tableaux de Michel-Ange. Si, par dessin et science anatomique, on entend la reproduction scrupuleuse-

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ment vraie des formes humaines, le Florentin serait à ce compte un pitoyable artiste.

Heureusement que le but de l'art ne consiste pas dans Timitation de la nature. L'art est une création dans la création, et les peintres doivent faire le poème de riiommc et non son histoire. L'illusion est une chose très peu importante dans l'art; jamais un tableau de Michel-Ange ou de Raphaël n'a trompé l'œil une minute, et cependant ce sont là les deux noms rayonnants, les deux fronts entourés d'auréoles. Weeninx, avec son lièvre mort, son paon et sa grive, serait le premier peintre du monde, si le troraoe-l'œil était le dernier mot et le but véritable de la peinture. Il n'en est rien. Je ne sais trop ce qu'on dirait aujourd'hui, où les peintres plus timides et moins inventifs nous ont accoutumés à une traduction plus servilement prosaïque de la nature, si on voyait au Salon un tableau ou une statue exécutés avec cette insouciance et ce mépris de l'aspect humain.

Je suis sûr que messieurs les critiques tomberaient sur le dos de ce pauvre Michel-Ange et lui tailleraient de terribles croupières : ils le traiteraient de fou, d'extravagant, d'enragé et d'iminoral. Quel amusement ce serait de voir les fabricants d'esthéliciue lui reprocher gravement de ne pas penser à la moralisation des classes les plus pauvres et de n'être ni utile ni progressif. Que diraient les braves bour-

geois et les délicieux feiiilK'lonistes si sensibles aux extraits de \ Histoire cVAiujhderre, de M. Paul Delaroche , eu lisant sur le catalogue, n*^ 1570, la Nuit ; n*' 1571, le Crépuscule^ statues en marbre, par M...?

Coiiinie on Taccuserait d'être insignifiant, de n'avoir pas d'idée, de ne rien prouver; comme on lui parlerait de la synthèse de M. de Lamennais et de Tart cathotlque d'Overbeck, de Cornélius et des Allemands de l'école de Munich. Ce seraient les plus triomphants radotages, le plus régalant amas de stupidités que l'on puisse rêver.

Dans la salle où l'on a placé la copie de M. Sigalon, il y a plusieurs plâtres moulés sur les marbres de Michel-Ange : le Pensleroso, les figures célèbres du tombeau des xMédicis, à Florence, une statue de Laurent deMédicis et quelques bustes.

Le Pensleroso est une figure de guerrier assis dans une posture recueillie et méditative du plus grand effet; cependant, tout admirable qu'elle soit, elle perd beaucoup à l'Ecole des beaux-arts, car elle a été faite pour un jour d pour un emplacement particuliers. A Florence, la lumière tombe de haut sur le casque dont elle illumine le cimier et fait saillir les ornements avec netteté, plonge la face dans l'ombre et se raccroche à quehjues angles qu'elle découpe vivement, frappe un genou d'une vive clarté et laissse le reste vaporeusement voilé d'une demi-

leinlo IransparoiUe. Ici le jour est dessus et vieiil de tous les cùlés; le socle, eu outre, est trop bas, et pour voir la statue à sou véritable poiul, il faut s'ageuouiller ou se coucber par terre, positiou, du reste, très couveuable devaut une statue de Micbel- Auge.

Malgré tous ces désavantages, quelle foudroyante supériorité conserve cette magnifl(}ue statue sur toutes les productions modernes ! quelle fière mélancolie, quelle vigoureuse pensée indique cette figure armée, appuyée sur sa main! Cet bomme, qui rcve couvert de sa cuirasse, m'a semblé un symbole sublime de la pensée unie à Tac lion, de rintolligence qui conçoit et de la force qui exécute. Nous ne comprenons pas la pensée de celte sorte : chez nous, penser c'est être triste, malheureux ou malade; nous ne concevons guère la rêverie dans la force et la puissance, et nos mélancolies sont de petites femmes pleurnicheuses et poilriiuu'res; cependant, si ({uebfu'un aie droit de rêver, ce sont ceux qui uni la puissance de faire.

La Knit, qui n'a rien de nocturne qu'un hibou placé entre ses jambes, est une belle femme couchée, soulevée à demi sur le coude, une cuisse repliée, avec un hardi et magnilique mouvement de torsion dans le ventre et les flancs, devant lequel reculeraient les artistes les plus oseurs et les plus fougueux de ce temps-ci.

De grosses nattes de cheveux, toutes moites de ro-

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sée, s'enroulent autour de la tùte de la déesse penchée comme une fleur l'atij^uée du jour; la corne d'un petit croissant reluit sur le liant de son front et donne une gTàce channanle à tout ce système de coiflure. Les paupières semblent faire de vains efiurts pour rester ouvertes et roulent sur leurs prunelles le sable d'ur du sonuiieil; le nez est fin, légèrement courbé, d'une coupe élégante, royale; la bouche a l'air d'une rose effeuillée, tant elle s'épanouit avec langueur et morbidesse; elle n'est cependant qu'indiquée à la gradine et n'est pas entièrement achevée, mais il est impossible de toucher le marbre plus moelleusement et de répandre un souffle plus humide et plus tiède sur deux lèvres de pierre. La gorge, saisie par la fraîche haleine du soir, dresse ses pointes étincelantes, et un -léger grain dans le travail du marbre fait sentir le frisson de la peau, surprise de l'impression de l'air. Des mots expriment mal de pareils effets, et je renvoie à la statue même; il faut se prosterner et adorer.

L'autre statue représente probablement une heure plus avancée de la nuit, car elle a les yeux presque tout à fait fermés, et tous les muscles de son corps paraisssent dénoiu^s par l'assoupissement: la gorge, le ventre, les cuisses sont modelés avec la plus admirable flnesse ; ce n'est plus du plâtre, ce n'est plus du marbre, c'est de la chair, de la chair vivante, et qu'on croirait devoir céder sous le duigt. Les contours

intérieurs des cuisses soûl lellenient souples, si fuyants et si moelleux, ({uc l'illusion est complète; OQ ne saurait aller au delà, et puis, cette tournure, cette élégance, ce grand style, et les mains et les pieds ! Je ne sais que vous dire à force d'avoir trop à dire, mais je sais bien (jue si j'étais sculpteur, après avoir vu ces divines statues, je me passerais une meule de moulin au cou, et, profitant de ce que la Seine est haute, j'irais me jeter tout vif à l'endroit le plus profond.

Il y a un MèUcKjre et deux statues d'homme dont un a le bras replié derrière le dos. Je n'ai pu m'empèclier d'un mouvement de terreur (juand j'examinais ce colosse, pensant que, s'il étendait le bras, je serais réduit en poudre à jeter sur l'écriture, avec les camarades qui m'accompagnaient, la salle où nous étions, les conslruclions de M. Duban et tout le faubourg Saint-Germain.

Quant au Mdécujre, qu'on nous pardonne l'abomiiialjle blasphème que nous proférons : il nous a paru un peu Vanloo.

Par un caprice étrange, familier à Michel-Ange, pas un de ces marbres n'est entièrement achevé. Il y a des morceaux faits seulement à la pointe, d'autres à la gradine, d'autres enfin au ciseau, et quelquesuns polis comme du marbre de cheminée; tantôt c'est un pied pour lequel il ne s'est pas trouvé de place, tantôt un bras qu'il a dédaigné de dégager du

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bloc; une exécution fantasque, inégale, fougueuse, pleine de découragement, d'amour et de caprice, l'exécution du véritable artiste; les morceaux qui venaient bien, il les finissait avec un soin minutieux; il ébauchait à peine les portions qui lui déplaisaient. Il faut être bien sûr d'être Michel-Ange Buonarroti pour se permettre de pareilles licences.

(La Charte de IS^O, 22 mai 1837.)

LES EVENTAILS

DE

LA PllIXGESSE HÉLÈNE

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