CONCOURS POUR LE GRAND PRIX DE PAYSAGE HISTORIQUE
A Tii^e (|u'oiit en général les lauréats de rEcole royale, aux éludes qu'ils ont faites, à la vie dont ils ont vécu , il est presque physiquement impossible qu'ils soient en mesure de produire une œuvre complète et distinguée dans le genre dont nous avons à nous occuper aujourd'hui. Pour la peinture d'histoire proprement dite et pour l'étude de la figure, les élèves ont de grandes ressources ; des modèles nombreux et choisis posent incessamment devant eux, et sans sortir de l'atelier ils trouvent la nature qui vient d'elle-même s'offrir à eux ; pour les paysa-
gistes il en est aulrcmeiit; une luis les procédés matériels appris, une fois la main acquise, l'École n'a plus pour eux d'enseignements utiles ; il faut que seuls, et en dehors des travaux de l'atelier, ils aillent sur le terrain se livrer à des études longues et varii-es, afin d'apprendre le ciel, les montagnes, les eaux et tous les grands aspects qu'ils se sont donné la mission de reproduire ; pour ces travaux il faudrait de fréquents et de coûteux déplacements, des voyages fîiits avec pleine liberté et plein loisir et (lui ne sont ni dans la discipline de l'École ni dans les ressources mal('riclles des jeunes gens, ayant pour la plupart lour avenir à faire tout entier. C'est donc peut-être une assez bizarre chose que de leur demander dans ces conditions un paysage historique, c'est-à-dire une toile qui, indépendamment de la perfection des études matérielles, suppose encore la plus haute intelligence de la poésie de l'art.
L'inspiralion n'arrive guère dans les arts qu'au nionient où l'artiste est complètement nuiîlre de sou pinceau el quand il a réalisé un acquis considérable et bien li(iuide. Or, celui qui entre en loge pour composer un paysage dans le style le plus élevé n'a la plupart (lu teni{)s étudié la nature ({ue du haut de la butte Mouliuarlre où dans la v;ili('e de Monlmorency. Ou lui demande de la |ieinlure dans son aspect le plus id('al, et à peine il eu vu un cuiu.
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De celte combinaison résulte pour la critiiiue le devoir d'une grande indulgence ;exij^'er de concurrents si mal placés pour savoir quelque chose de tout dire et de tout avoir appris serait chose injuste et mal raisonnable; que Ton surprenne en eux seulement des dispositions, l'aptitude à étudier et à connaître plus tard, et Ton doit se déclarer satisfait; le bien dans la circonstance donnée ne peut être que relatif. Ce qui s'improvise le moins, ce sont les Claude Lorrain.
Toutefois, avec un sentiment si bienveillant et si résigné, nous ne pouvons nous empêcher de nous déclarer très mal satisfait du concours qui vient d'avoir lieu; car il est d'une faiblesse insigne et accuse dans les études du genre au(iuel il est consacré une déplorable infirmité.
Le sujet était : AjwUon gardant les tronpeaux (VAdmète, roi de Tliessalie, et intentant la lyre ; le programme exigeait, en outre, une ville grecque et un tleuve.
Nous ne voulons pas être trop exigeant pour ce ([ui, après tout, dans le genre, n'est que secondaire, à savoir le dessin des figures; mais il faut commencer par avouer que la liberté de l'ignorance et du n«'gligé de l'accessoire est poussée, dans le concours dont nous rendons compte, à un degré inexprimable; entre les huit Apollons autour desiiuels s'étendent huit paysages où se gardent les troupeaux d'Admète,
IGO FISAINS ET EAUX-FORTES.
il n'eu est pas un (iiii se puisse regarder et qui soit d'un dessin supportable ; on pourrait presque assurer que jamais un des concurrents n'est arrivé à dessiner correctement une académie. Les études d'animaux sont également impuissantes el imparfaites; il faut donc commencer, dans le cas donné, parfaire une remise complète sur la prétention qu'on pouvait avoir de rencontrer des paysages historiques, c'està-dire des paysages où une action donnée tienne une certaine place et soit réalisée avec quelque relief; en supprimant de toutes les toiles exposées les figures dliommes et d'animaux, qu'assurément elles y gagneraient !
Mais à tout le moins avons-nous des paysages, en consentant à les dépeupler? La chose assurément est fort contestable, et il y a encore beaucoup à rabattre sur cette prétention ainsi restreinte.
De quoi s'agissait-il ? De nous peindre un horizon de la Grèce, de reproduire une de ces natures riantes et privilégiées que caresse avec amour le soleil , et sur laquelle l'artiste ne saurait jamais trop répandre de trésors ; car l'imagination de tous les spectateurs se ferait ici complice de toutes les exagérations de beauté que la fantaisie du peintre aurait pu enfanter. Par un arrangement tout différent, tous les concurrents, en s'inspirant de la manière grave et sévère de Poussin, ont paru se faire une étude de donner
à leurs compositions un aspect ombreux et mélancolique, et la première convenance du sujet a été par eux désertée et méconnue. Il en est môme qui ont poussé si loin l'oubli de la nature qu'ils avalent à reproduire, qu'ils n'ont pas même su rappeler dans le dessin de la fabrique le style de l'architecture grecque, qu'on n'accusera pas cependant l'École royale de ne pas faire étudier à ses élèves. Toutes ces toiles ont l'air de jouer avec le programme à qui perd gagne et sont autant de démentis donnés à la nature joyeuse et resplendissante que celui-ci leur avait demandée.
Reste vrai, après cela, que, dans plusieurs, des parties se rencontrent dignes d'éloge; que, prises isolément, certaines études d'arbres sont remarquables ; que plusieurs détails accusent une main habile et exercée, quelquefois même une science relativement habile dans la répartition de la lumière et dans l'harmonie de la couleur; mais ce qui manque dans tous ces tableaux, c'est la grandeur et la poésie des lignes, c'est le sentiment de cette étendue, nous avons presque dit de l'infini, qui est la source de toute émotion dans la contemplation d'un paysage. Avec son pinceau et un peu de pratique, il n'est pas un artiste qui ne puisse dresser quelques arbres sur une toile, échelonner des plans et faire fuir un horizon ; mais c'est par son ame qu'il fait passer sur la toile, que tout cela s'anime et prend vie; un
paysage sans ce souffle inspirateur, c'est un tableau de iiaUire morte ; comme celui où l'on nous peint à l'usapj (les salles à manger, du gibier saignant, un panier de pèches et des grappes de chasselas.
Si maintenant , entre toutes ces impuissances , on nous engageait à en couronner une, nous aurions à choisir entre le numéro un et le numéro huit. Dans le premier, il y a peut-être plus d'habileté de main , et dans le second un peu plus de ce qui approcherait de quelque chose de ressemblant à la pensée ; mais, encore une fois, nulle part ne se révèle là un maître en herbe, et peut-être aucun prix ne devrait être décerné.
Cependant, par les considérations que nous avons indiquées en commençant , on peut être conduit à prendre un parti moins sévère. Le concours de ce genre n'ayant lieu que tous les quatre ans , les encouragements du gouvernement peuvent, sans qu'on les regrette trop, essayer, même avec peu de chance de réussir, de créer un talent auquel les occasions d'étude ont peut-être manqué avant tout; on ne peut, toutefois, en considérant l'état de l'art pris hors de l'Ecole, en voyant les fortes études et les bons résultats obtenus dans le paysage par de jeunes talents qui n'ont pas songé à courir la carrière de la couronne académique, s'empêcher de faire une comparaison tout à fait au désavantage de l'enseignement officiel et trouver une raison de plus pour prétendre
que les p:rands talents naissent d'intuition, par le développement de leurs propres forces à Tair libre, bien plus que par les secours étrangers et par la culture sous châssis.
(La Charte de i<SrJO, 10 septembre 1837.)