‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 22 sur 32 · DE PAUL ET VIRGINIE · texte numérisé non relu

DE PAUL ET VIRGINIE

Qui n'a pas lu Paul et Virginie, la seule églogue que la poésie moderne puisse opposer aux charmantes naïvetés deLonguset de Théocrite? Qui n'en garde le souvenir doux et parfume entre les plus chères réminiscences de première jeunesse? Si blasés que nous soyons par l'abus de la littérature alcoolique, les drames au vitriol et les romans de haut poivre, il n'est aucun de nous qui n'ait laissé tomber de ses yeux, secs aujourd'hui, une larme brûlante à l'endroit du naufrage du Saint-Géran.

Rohinson Cnisoè, Paul et Virginie sont deux romans humains impérissables, éternels ; chaque génération nouvelle les dévore avec une avidité renaissante. Rohinson est plus particulièrement le roman de l'enfance, i^rn^Z^^ Virginiecehn de l'adolescence. Tout le monde a fait une île déserte dans le jardin

de son père et s'est promené fièrement sous l'ombrelle de sa sœur où le parapluie de sa tante. Rolinson remue dans les jeunes cerveaux ces idées d'indépendance et de vie sauvage innées chez l'homme. Pmil et Virginie est le rêve que chacun fait à quinze ans. Une existence nonchalante et molle, sous un ciel tendre et bleu, avec une jeune fille blanche et douce ; des promenades dans les bois sur des gazons piqués de fleurs, par des clairs de lune veloutés, toute la poésie printanière du jeune âge.

Il n'est peut-être pas de Uvre qui résume plus complètement le vœu d'une âme qui s'éveille ; et, sous de certains rapports, Rodinson Cnisoè et Pmil et Virginie sont, avec leur allure chaste et bonne, leur passion discrète et contenue, des romans d'un effet dangeureux. Ils poussent sur la pente de la rêverie et de la solitude de jeunes esprits que réclament les devoirs de la société; l'idéale figure de Virginie a préparé plus d'un désappointement amer; le sauvage parfum de l'île deJuan-Fernandezaenivré bien des jeunes têtes, et le canot creusé si laborieusement par le pauvre solitaire, a entraîné bien des fantaisies dans des courants perfides et sur de périlleux récifs.

Nous ne prétendons pas ici nous livrer à une analyse littéraire du roman de Bernardin de Saint- Pierre; c'est une œuvre jugée depuis longtemps et

ILLUSTRATIONS DE PAIL ET MlUil.ME. i-.i

qui ne peut être mise eu (|uestiuu ; mais les belles illustrations de M. Curmer nous ont fait relire Paul et yirgiiile, ({ui se passerait, au besoin, dun pareil secours, et de Paul et Virginie nuire pensée, par une rétrogradation naturelle, est remontée jusqu'au livre de Daniel Foë.

L'édition nouvelle, publiée par M. Curmer et imprimée chez Everat, est un véritable chef-dœuvre d'élégance typographique ; nous croyons difficile d'aller au delà ; ce ne sont que vignettes, lettres ornées, fleurons, culs-de-lampe, tètes de pages, encadrements de la fantaisie la plus exquise et la plus variée; de grandes vignettes sur bois, dessinées par Tony Johannot et gravées avec une perfection que le burin aurait peine à atteindre, forment un album séparé, d'une grâce et d'un intérêt extrêmes. Toutes les principales situations de l'histoire de Paul et Virginie y sont reproduites avec la plus poéti([ue exactitude ; le pas.-age du torrent, le bain dans la fontaine, la promenade au bois des pamplemousses, les ravissantes scènes dont la silhouette est restée si vive dans toutes les mémoires, rien n'y manque; chaque estampe est séparée par un papier Joseph, glacé d'un tun rose, portant écrit le nom du 'sujet; nous disons ceci pour montrer le soin curieux (\\\\ a présidé aux plus minces détails de cette magnifique publication.

C'est une chose charmante que de lire un livre

ainsi décoré. Il sérail compris par des gens qui ne connaîtraient pas leurs lettres; l'histoire y est si nettement suivie par le dessin, qu'il serait impossible de s'y méprendre. Il est question d'une Ibrôt: dans la page même vous voyez une foret de Paul lluet, touffue, inextricable à l'œil, pleine d'ombres, de rayons, de chants et de murmures, avec ses hautes herbes, ses hamacs de lianes, ses troncs noueux et difformes se cramponnant aux rochers avec leurs doigts tordus, ses plantes étranges, aux larges feuilles veloutées, tout son luxe de floraison sauvage. On parle d'une fleur :1a fleur grimpe aux jambages d'un M ou d'un N et s'épanouit subitement à coté de la description. Le P qui commence le mot palmiste est un palmiste lui-même, contourné en l'orme de majuscule. La mer retentit dans le style sonore de Bernardin de Saint-Pierre : aussitôt une mer d'Eugène Isabey s'élance avec furie contre les récifs, écume, bouillonne et déborde sur les marges de la page, le chien fidèle aboie en même temps dans la ligne et dans la gravure ; le bruit du départ de Virginie se répand dans l'île ; vous voyez les colporteurs avec leurs paquets sur leur dos qui cheminent sur la justification, attirés qu'ils sont par le sac d'écus de iM. de Labourdonnaye ; ils se hâtent le plus qu'ils peuvent et tâchent de se dépasser; au feuillet de droite sont étalés des tissus et des étoffes de toute espèce, des satins rayés, des mousselines à petites

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