‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 27 sur 32 · EN · texte numérisé non relu

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M. Ingres occupe à l'Institut un logement au-dessous duquel se trouve, au rez-de-chaussée, un atelier composé de plusieurs pièces, et qui n'a rien de caractéristique. Là nul luxe, nulle coquetterie d'arrangement, aucune de ces curiosités pittoresques qui encombrent les ateliers des artistes à la mode et les font ressembler à des magasins de bric-à-brac ; la pensée seule illumine ces chambres vulgaires, ornées de quelques fragments de plâtres antiques et de toiles, la plupart sans bordure, accrochées çà et là aux murailles. Dans un coin, un élève muet et studieux copie religieusement (juchiue œuvre du maître; le jour, amorti par des toiles tendues à mi-hauteur des croisées, tombe d'une arrière-cour déserte, oii l'herbe encadre les pavés.

Et cependant, ce réduit fn»id, pauvre, silencieux

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et morne est un des plus riches sanctuaires de l'art moderne. Raphaël, s'il revenait au monde, s'arrêterait là plus volontiers qu'ailleurs et s'y trouverait comme chez lui.

Quoiqu'il ait eu son génie tout jeune, M. Ingres n'a eu sa réputation que fort tard ; sa gloire s'est épanouie à son automne comme une fleur tardive. Mais cette renommée, qui s'est fait si longtemps attendre, en venant, a donné à l'artiste une nouvelle jeunesse. A l'âge où l'esprit devient paresseux et la main pesante, M. Ingres a tout l'enthousiasme d'un néophyte, et jamais son pinceau ne fut plus ferme.

La vie de M. Ingres n'a été occupée que d'une seule passion, celle de l'art. Ce chaste amour sans déception l'a conservé jeune. Son œil brille de tout le feu d'un œil de vingt-cinq ans, et les années n'ont pas glissé un fil d'argent dans ces boucles noires que sépare sur le front une petite raie, hommage mystérieux et symbolique à la mémoire du maître adoré, du bel Ange d'Urbin. Sa main secoue la votre avec une vigueur qui ne sent en rien son sexagénaire. iM. Ingres fournira une carrière aussi longue que celle du Titien, et ses tableaux centenaires seront les meilleurs, car, chose étrange, il fait chaque jour des progrès, et ce maître souverain, arrivé au bout de l'art, apprend encore.

Le tableau qui nous attirait dans son atelier,

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outre soiimérilo intrinsèque, offre un curieux sujet d'étude. Quoiqu'il ne porte qu'iuie signature, il a été peint par deux artistes, par l'Ingres d'autrefois et par ringres d'aujourd'hui. Un intervalle de quarante ans a séparé l'ébauche de l'achèvement. Cette Vénus, quia conmiencé à sortir de l'onde à Home en 1808, n'a totalement émergé de l'azur qu'à Paris en 1848. La jeune fille de treize ans qui avait prêté sa tète enfantine à la naissante Aphrodite a eu le temps de devenir une auguste matrone, entourée d'un cercle de petits -fils, à moins que la terre jalouse n'ait recouvert prématurément sa beauté printanière. Un des Amours, celui qui tient le miroir et (jue le peintre a féminisé par une idée ingénieuse et délicate, a grandi et posé depuis pour la fameuse Odalisque, sans que le tableau se finît. 0 divin pouvoir du génie ! éternelle jeunesse de l'art ! Toutes ces formes pures et charmantes que le peintre ravi contemplait dans leur chaste nudité se sont effacées comme des ombres, et l'ombre fixée sur la toile a survécu. Tes blonds cheveux ont blanchi, ô Vénus ! et l'artiste, pour terminer ton image, est forcé de demander aux belles d'une autre génération de laisser tomber leurs voiles devant lui. C'est peut-être ta fille, à toi qui posais pour l'Amour enfant, (jui sert aujourd'hui pour la mère des Amours, — si elle n'est pas trop vieille !

Ces réflexions mélancoliques, qui nous venaient

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en foule en regardant le tableau, ont sans doute longtemps obsédé et trouldé le peintre. Plus de cent fois il a retourné la toile posée contre le mur et Ta placée sur son chevalet, puis, après une contemplation muette, il l'a remise au même endroit sans y toucher.

Nous concevons ces hésitations et ces lenteurs. En face de ce rêve de ses premières années, gardé pieusement par la toile, de ces légères teintes de rébauche à travers lesquelles la pensée transparaît toute nue, autre Vénus sortant de la mer, il n'osait pas saisir la palette, craignant de recouvrir sous le travail même le plus savant ces incorrections de l'esquisse que nulle perfection ne peut quelquefois égaler ; ne sachant pas s'il retrouverait cette inspiration perdue, ou tout au moins oubliée. Il est si difficile de reprendre, lorsque le temps a coulé, la ligne au point interrompu, le chant commencé, le tableau figé sur le chevalet !

Et puis, s'il faut le dire, et tout artiste nous comprendra, M. Ingres avait peur de lui-même; il redoutait, sans peut-être s'en rendre compte, ce combat de l'homme d'aujourd'hui contre le jeune homme d'autrefois. Dans cette lutte dont il était le champ de bataille, il redoutait la victoire et la défaite. Sa profonde et souveraine expérience vaudrait-elle le frais enchantement du début et cette charmante surprise de l'artiste, disciple encore hier,

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en face de la nature découverte par lui comme un nouveau monde? S'il restait inférieur au travail commencé, toute une vie d'études, de méditations et de labeurs aurait donc été inutile ! Triste leçon pour l'artiste glorieux et plein de jours ! S'il lui était supérieur, n'y avait-il pas comme une espèce de barbarie à mésuser de ses forces de vieil athlète contre ce chef-d'œuvre juvénile? Dans l'ordre intellectuel, n'était-ce pas une impiété que de galvaniser cette pensée à demi-morte, et de lui faire dire autre chose que ce qu'elle aurait voulu ?

Elle était si belle d'ailleurs, cette pauvre Vénus Anadyomène, dans la douce pâleur de sa grisaille réchauffée légèrement de tons roses, au milieu de l'azur éteint de sa mer et de son ciel embrumé par la poussière de quarante années, dans ce charmant coloris neutre qui laisse toute sa valeur à la forme ! Les Amours jouaient si bien parmi cette écume indiquée à peine par des caprices de brosse, que chacun disait au peintre: « N'y touchez pas ! »

Eh bien ! un jour de ce printemps, malgré les émeutes et les révolutions, M. Ingres s'est senti si jeune qu'il a repris le rêve de ses vingt ans et l'a audacieusement mené à bout ; XaVénus Anachjomène est finie ; et c'est la même ! Rien n'eût été plus facile au grand maître que de peindre sur cette toile une autre figure supérieure à la première peut-être, mais que fut devenu le prodige?

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Fraîcheur, naïveté, timidité adolescente, tout s'y retrouve ; c'est la candeur adorable du génie, mais sans rinexpérience et les erreurs. C'est l'étude d'un élève peinte par son maître ; le don y brille, joyau inestimable serti dans la science ; tout ce qui vient de Dieu y est, avec tout ce qui vient de l'homme.

L'heureux possesseur de ce diamant l'a l'ait enchâsser dans une riche monture d'or, où se jouent des dauphins sculptés, et qui peut se dresser au milieu d'un appartement comme le David de Daniel de Volterre. Si M. Ingres vit cent ans, peutêtre peindra-t-il l'autre face.

Il ne nous est rien resté des merveilleux peintres grecs; mais, à coup sûr, si quelque chose peut donner une idée de la peinture antique telle qu'on la conçoit d'après les statues de Phidias et les poèmes d'Homère, c'est ce tableau de M. Ingres ; la Vémis Anaclyornène d'Apelle est retrouvée. Que les arts ne pleurent plus sa perte.

Aphrodite est presque enfant. Le flot d'écume qui l'enfermait vient de crever et bouillonne encore. La déesse a l'apparence d'une jeune fille de treize à quatorze ans. Son visage, où s'ouvrent des yeux bleus doucement étonnés, et où s'épanouit un sourire plus frais qu'un cœur de rose, a toute la candeur et l'ingénuité du premier âge ; mais, dans son corps frêle et virginal, la puberté éclot comme une fleur hâtive.

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Vénus est précoce : la gorge se gonfle, soulevée par un premier soupir ; la hanche se dessine, et les contours s'enrichissent des rondeurs de la femme. Rien n'est plus fin, plus pur, plus divin que ce corps de Vénus vierge. Grande déesse des Amours, c'est là le seul charme qui te manquait! En te faisant ce don plus précieux que celui du cesle, M. Ingres t'a mise en état de lutter avec Marie, la Vénus chrétienne 1

Ses bras, levés au-dessus de sa tète avec un mouvement d'une grâce indicible, tordent ses cheveux blonds d'où ruissellent des perles, larmes de regret de la mer désolée déporter ce beau corps au rivage.

Ses pieds, blancs comme le marbre et d'où la froideur de l'eau a chassé le sang, sont caressés par les lèvres argentées de l'écume et les lèvres roses de petits Amours, chérubins païens en adoration devant leur reine.

L'un d'eux, se haussant sur la pointe d'une vague, tend à Vénus un miroir, c'est-à-dire la conscience de sa beauté. La main potelée de l'enfant se réfléchit avec un art admirable dans le métal bruni.

Au fond, les tritons s'agitent, les dauphins sautent ; tous les habitants du nioile empire célèbrent l'heureuse naissance.

Il n'est personne qui n'admire le dessin pur, le modelé fin, le noble style de M. Ingres. Toutes ces qualités se retrouvent ici avec celle d'un coloris

charmant. Rien n'est plus doux à l'œil que cette figure d'une blancheur durée, entre le double azur du ciel et de la mer. M. Ingres, depuis quelques années, a gagné énormément comme palette. L'âge le réchauffe ; heureux homme, qui a commencé à dessiner comme Ilolbein et finira par peindre comme Titien !

Dans une pièce voisiae rayonnait sur un chevalet une peinture toute moderne et d'un sentiment tout opposé. — C'était un portrait, celui de madame deR...

Il est difficile de rendre plus compréhensible par le choix de la pose et l'arrangement du costume un caractère et une position sociale.

L'artiste avait à peindre une femme du monde, et de ce monde qui nage dans une atmosphère d'or ; il a su être opulent sans être fastueux et a corrigé par l'étincelle de l'esprit les bluettes des diamants.

Madame de R..., vêtue d'une robe de satin rose d'un ton vif et brillant, vient de s'asseoir dans les plis splendides de la riche étoffe qui bouffe encore ; un de ses coudes s'appuie sur son genou ; sa main droite joue négligemment avec un éventail fermé ; la gauche, demi-repliée, eflleure presque son menton. L'œil brille, éclairé par une repartie prête à jaillir de ses lèvres. C'est une conversation spirituelle, commencée dans la salle de bal ou au souper, qui

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se continue ; on entendrait pres^iue ce que dit l'interlocuteur hors du cadre.

La coiffure se compose d'un bcret de velours noir qu'accompagne gracieusement une plume blanche. — Cet Athénien de la rue Mazarine a eu la coquetterie de mettre son grand goût au service du journal des modes, et ce béret, que signerait M'""^ liaudrand, est, malgré son exactitude, du plus beau style grec.

Lorsque le temps aura passé sa patine sur cet admirable portrait, il sera aussi beau de couleur qu'un Titien. Dès à présent, il a une vigueur et un éclat de ton que n'atteindraient que difficilement les coloristes les plus vivaces de notre école.

Jamais M. Ingres n'a fait rien de plus simplement hardi, de plus vivant, de plus moderne ; dégager le beau du milieu oii l'on plonge est un des plus grands efforts de l'art.

Un autre portrait, encore à l'état d'ébauche, surprend par la fierté de l'ébauche et la suprême majesté de l'altitude. Cette femme impériale et junonienne a été sculptée en quelques coups de pinceau dans cette toile blanche, qui ressemble à du marbre de Carrare.

Mais quand M. Ingres le terminera-t-il, lui qui attend, hôte respectueux, que l'inspiration vienne le visiter sans l'aller chercher si elle tarde à venir, de peur de la contraindre, cette belle vierge hautaine

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à qui les artistes convulsit's de notre époque précipitée ont si souvent fait violence ?

Non loin de ce portrait, une répétition Je la ^Slratonice^ sur des dinieusions plus jurandes et avec quelques variantes, altend la suprême touche. Rien n'est fini, et le tout le serait dans un jour. 11 n'y a plus que l'épiderme et la fleur à poser.

(L Événement, 2 aoùl 1848. J

A PROPOS DE BALLONS

A PROPOS DE BALLONS

j)imanche dernier, vers les cinq heures, par le plus magnifique temps du monde, le ballon de Green s'est élancé de l'enceinte de l'Hippodrome dans les bleus abîmes de l'air.

Certes, l'ascension d'un ballon n'a plus aujourd'hui rien de rare ; cependant un aérostat comme celui de Green sort de la classe ordinaire; ses dimensions colossales, le soin parfait avec lequel il est confectionné, la confortabilité de son installation, si Ton peut s'exprimer ainsi, en font la merveille de la navigation aérienne et le placent au rang d'un vaisseau de cent canons; à le voir, gonflant son énorme capsule de taffetas sous le réseau de cordelettes qui soutiennent la nacelle doublée de velours rouge, on se sent tout à fait rassuré sur les chances malsaines du voyage à travers les espaces. Il semble qu'il doit

offrir moins de dangers qu'une excursion en diligence ou en chemin de fer.

Admis dans l'enceinte réservée, nous avons vu le départ de près. Rien n'est plus paisible et plus débonnaire. iM. Green en habit noir et cravate blanche, comme un gentleman qui va dîner en ville, monte dans son cabriolet, dans son ballon, voulons-nous dire, avec le flegme leplusbritannique. Une Anglaise charmante, accompagnée d'une amie, avait déjà pris place dans la nacelle ; elle était calme et souriante ; un léger nuage d'animation colorait ses joues roses; mais il venait plutôt de l'aimable embarras de voir tant d'yeux lixés sur elle, que d'une crainte quelconque. Sa physionomie intelligente et pure respirait cette confiance dans les inventions du génie humain, qui caractérise la race anglaise et américaine. Une Parisienne eut jeté les hauts cris.

Le ballon, retenu par des cordes, palpitait et se balançait comme un oiseau Piock près de prendre l'essor. La comparaison est faible, mais nous n'en avons pas d'autre. Et, en effet, qu'est-ce que l'oiseau Rock des contes arabes, qui peut à peine enlever un pauvre prince cousu dans la peau d'un mouton, à coté de cet oiseau de soie gonflé de gaz qui emporte quatre personnes dans ses serres de cordelettes 1

Une forte corde le retenait encore à la terre ; mais bientôt, sur le signal de Green, l'amarre fut coupée

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et le vaisseau aérien s'éleva majestueusement, avec un mouvement doux et puissant d'une majesté infinie. Autant la locomotive a l'air infernal, autant le ballon a l'air céleste, tout jeu de mots à part : l'une emprunte ses moyens au fer et au charbon, au feu et à l'eau bouillanle, l'autre n'emploie que du taffetas et du gaz, une mince étoffe remplie d'un souffle léger ; la locomotive avec des glapissements affreux, des raies stridents et de noirs jets de fumée, court sur des tringles inflexibles, s'enfonce dans les ténèbres des tunnels et semble aller retrouver le diable qui Ta inventée ; le ballon, sans tapage et sans effort, quitte la terre où les lois de la gravité nous retiennent, et remonte tranquillement vers Dieu. Malheureusement, comme l'inspiration, le ballon va où le vent le pousse, ainsi que chacun le sait, splritus /lai vM tult, et la locomotive comme la prose va droit son chemin.

Green et son ballon dominaient déjà Paris et tout son horizon ; de longues fusées de sable, lest qu'il rejetait pour s'élever plus haut, rayaient le ciel de leurs traînées blanches et, par le temps qu'elles mettaient à descendre, prouvaient la hauteur où l'intrépide aéronaute était parvenu en quelques minutes. Il avait disparu que la foule cherchait encore à le discerner dans les profondeurs azurées de l'atmosphère. Que de là-haut, l'arc de l'Étoile et la ville géante avec ses noires fourmis devaient, illuminés par le soleil du

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soir, lui offrir un spectacle splendide et magnifique ! Quelle grandeur et en môme temps quelle petitesse, et comme de cette distance les soins et les ambitions terrestres doivent paraître mesquins !

Tout en regardant avec les autres, un monde de pensées tourbillonnait dans noire tète; le ballon, à qui Ton a voulu faire jouer un rôle utile dans la bataille de Fleurus et au siège de Toulon, n'a guère jusqu'à présent été considéré que comme une expérience de physique amusante ; on le fait figurer dans les fêtes et les solennités, car la foule, qui a le sentiment des grandes choses, plus que les académiciens et les corps savants, éprouve pour les ascensions un attrait qui n'a pas diminué depuis les premiers essais de Montgolfier. C'est un instinct profondément humain que celui qui nous pousse à suivre dans l'air, jusqu'à ce qu'on le perde de vue, ce globe gontlé de fumée qui porte les destinées de l'avenir.

L'honmie, roi de la création par l'intelligence, est physiquement assez mal partagé. 11 n'a ni la rapidité du cerf, ni l'œil de l'aigle, ni l'odorat du chien, qui est presque une âme, ni l'aile de l'oiseau, ni la nageoire du poisson, car tout chez lui est sacrifié au cerveau. Il faut qu'il s'ajoute toutes les facultés qui lui manquent: le cheval, la voiture et ensuite la locomotive remplacent chez lui la vitesse ; le télescope et le microscope valent l'œil de l'aigle ; la boussole le fait se diriger presque aussi bien qu'un chien ; le

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navire, le bateau à vapeur, la cloche à plongeur lui ouvrent le domaine des eaux. Restait celui de l'air, où l'oiseau nous échappait, poursuivi seulement à quelques centaines de pieds par la flèche et le fusil, moyens ingénieux de rapprocher les distances. Il . semble vraiment que Dieu aurait bien pu nous donner des ailes comme les peintres en prêtent aux anges ; mais l'homme, c'est là ce qui fait sa beauté et sa grandeur, ne doit pas posséder ces appendices gênants, pas plus qu'il ne doit être embarrassé de nageoires. Avec la pensée et la main, cet admirable outil, il faut qu'il trouve hors de lui toutes ces puissances.

L'idée de s'élever dans les airs n'est pas nouvelle; ce n'est pas d'aujourd'hui que Phaéthon a demandé à monter dans le char de Phœbus, et que Dédale a lancé du haut d'une tour son (ils Icare. Leurs chutes sont des ascensions manquées. Ils sont les Pilastres de Rozier de l'époque fabuleuse. La chute d'Icare semble môme être la suite d'une explosion venant de la trop grande dilatation du gaz aux rayons du soleil, ce que la mythologie explique par la fonte à la chaleur de la cire qui retenait les plumes de ses ailes. Le char de feu qui emporte Élie au ciel a bien la mine d'un ballon réussi, et les aigles qui enlèvent Ésope pour bâtir en l'air le palais du roi Nectanébo ne sont pas si chimériques que l'on pense. Les griffons, les hippogriffes, les pégases, les talonnières, la

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flèche d'Abarys, le tapis des quatre Facardins témoignent de la persistance de celte idée. La nuit, le rêve ne nous délivre-t-il pas des loisdela oesanteur? ne nous doiuir-l-il pas la iaeuUi' d'aller, de venir, et de voltiger sur la cime des choses ou de nous perdre dans les hauteurs infinies ? Ce songe général et persistant, et qui exprime le désir secret de l'humanité, n'a-l-il aucun sens prophétique? Peut-être le scepticisme moderne traitait-il trop légèrement les intuitions de ces volitions de l'àme débarrassée temporairement du contrôle un peu grossier de la raison et des sens. L'onéiromancie, si religieusement écoutée des anciens, pourrait sans doute expHquer la signification de ce rêve toujours reproduit ; pour nous, nous y voyons la réahsation prochaine de la navigation céleste : toute idée formulée est accomplie, tout rêve passe dans l'action. L'idée de ce rêve, ce sont les formes immatérielles des choses, et rien ne peut se concevoir qui ne soit , pas même les aberrations les plus monstrueuses ; on n'invente que ce qui existe ou peut exister. L'arabesque la plus fantasque est vaincue par la nature ; les restes antédiluviens, la zoologie de la Nouvelle-Hollande, et le monde fourmillant du microscope solaire sont des copies de toutes les chimères fleuries et animales.

On a l'idée de voler en l'air, envolera ; le problème n'est plus à résoudre, et, depuis Cyrano de Bergerac, ce matamore de génie, qui, le premier a fait dans

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son voyage à X Empire et EsiaU du Soleil la description complète d'un aérostat de son invention parfaitement conforme aux lois de la physique et très exécutable, la question a fait bien du chemin. Avec cette étonnante simplicité des choses naturelles le miracle s'opérait chaque jour dans l'être sans qu'on y fît attention, toutes les fuis que la fumée enlevait hors du tuyau un morceau de papier brûlé; il a fallu six mille ans pour tirer la conclusion de ce fait. Le ballon flotte comme l'huile sur le vin, comme le liège sur l'eau, comme le boulet de canon sur le mercure, par des relationsdepcsanteur et de légèreté : une seule loi partout.

Par malheur le ballon n'a encore ni aile, ni queue, ni cou, ni pattes, rien de ce qui peut servir à le diriger ; c'est un vaisseau sans voiles et sans gouvernail, un poisson sans nageoires, un oiseau sans plumes ; il flotte, voilà tout ; c'est immense, et ce n'est rien ; il est si jeune qu'il ne sait pas son chemin et va au hasard, comme un enfant.

Nous ne concevons pas que tous les inventeurs, savants, mécaniciens, chimistes, poètes, ne s'occupent pas perpétuellement de la solution de ce problème de la direction des aérostats, et qu'on passe ce temps à faire des révolutions plus ou moins opportunes, tant que cet important problème n'est pas vidé.

Il est honteux pour l'homme d'avoir trouvé l'hip-

pogriiïe qui le transporte dans les réglions célestes, et de ne pas savoir le conduire ; et cependant, tout le jour les oiseaux vont et viennent avec une légèreté facile comme pour nous instruire et nous narguer. L'air, tout fluide qu'il est, offre des points d'appui pour des propulsions, puisque le condor, comme les moineaux, monte, descend, va à droite et à gauche, vite ou doucement, selon qu'il lui plaît. — L'autre jour, nous lisions dans une feuille publique qu'un Espagnol de Cadix se proposait de partir en ballon de sa ville natale, d'aborder à Madrid au balcon de la reine et d'y baiser la main à Sa Gracieuse Majesté.— Un autre journal affirmait qu'il avait exécuté son programme. C'était un puff, un canard, comme on dit, mais il faut qu'un jour le canard soit une vérité. Le canard, ce paradoxe anecdolique, n'est qu'un fait prématuré. Il raconte ce qui sera. S'il pouvait créer quelque chose de rien, le canard serait un dieu. Le gouvernement devrait promettre un prix de vingt-cinq millions à celui qui aurait trouvé moyen de diriger les ballons, et subventionner une vingtaine de savants pour faire des expériences dans ce sens. Ce serait de l'argent bien employé; il faudrait se dépêcher, la chose est urgente ; on va dépenser un ou deux milliards, peut-être davantage, pour l'achèvement des chemins de 1er; c'est une prodigalité qu'on pourrait s'épargner ; le chemin de fer à côté de l'aérostat n'est qu'une invention grossière et bar-

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bare, et d'ailleurs eonlraire à la coiiformalion de la planète que nous habitons ; la preuve en est dans les immenses travaux que nécessite la moindre voie ferrée ; terrassements, remblais, ponts, viaducs, tunnels, c'est à n'en pas finir, et tout cela pour faire avec mille dangers dix misérables lieues à l'heure. Le chemin de fer viole évidemment la configuration terrestre; il égratigne trop violemment la face de sa mère pour n'être pas une imagination subversive et transitoire ; non que nous voulions le déprécier ; il est venu à son temps et sert à faire prendre patience à l'humanité en satisfaisant son désir de vélocité. Aller en chemin de fer, c'est voler par terre; mais il est temps de ({uitler le sol ; la Providence nous ménage à coup sûr cette ironie. Le jour oij le réseau de fer sera complet, oi^i l'on viendra déposer le dernier raihvay, un inconnu, un rêveur, un enfant, un fou se présentera avec le gouvernail et l'aile du ballon, et ce sera si simple, si frêle, si facile, si peu coûteux, que tout le monde s'écriera : Mais je l'aurais trouvé! Les chemins de fer alors serviront decliemins vicinaux et transporteront seulement les marchandises lourdes et qui n'ont pas besoin d'aller vite, les rentiers à rentes viagères, les douairières craignant pour leur chien et autres gens de mœurs timides et d'esprit obtus, qui maintenant vont à Versailles en gondole et à Rouen en diligence. Ce temps -là est si prochain que nous espérons

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bien le voir. Ce sera un l)eau temps! l'homme deviendra vraiment maître de sa planète et aura conquis son atmosphère. Plus de mers, plus de fleuves, plus de vallées, plus de montagnes, plus de murailles pour l'arrêter . Ce sera le vrai règne de la liberté! Par ce seul fait de la direction des aérostats, la face du monde changera immédiatement. Il faudra d'autres formes de gouvernement, d'autres mœurs, une nouvelle architecture, un système de fortification tout différent ; mais alors les hommes ne feront plus la guerre. L'octroi, la douane, les places fortes se supprimeront d'eux-mêmes. Visitez donc des ballons à dix mille pieds en l'air ! Que feront les lunes, les demi -lunes, les fossés et les contrescarpes, à une armée aérienne? Plus de passeports! aucun gendarme ne pourra demander à M. Green ce banal certificat de moraUté dont les voleurs seuls sont pourvus. Les allures des Don Juan seront toutes différentes; ils descendront du ciel au lieu de venir de l'enfer, et les Bartholo, pour garder leur Iiosine, feront griller ettreillager leurs jardins, comme des volières; les palais, au lieu de cour d'honneur, auront des toits de cérémonie, sur lesquels les ballons armoriés du corps diplomatique posséderont seuls le privilège de s'abattre.

Le voyage aérien, on le reconnaîtra bien vite, est le plus doux, le plus rapide et le plus sûr. Aucun obstacle à surmonter; on se meut dans un milieu

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vague, fluide, élastique, qui se déplace devant vous et se referme après votre passage. Tout ce que Ton peut craindre, c'est que le ballon ne se déchire, que les cordes de la nacelle ne cassent ; il est facile de l'éviter. Les tempêtes ne sont pas à redouter, puisqu'elles s'étendent à peine à une ou deux lieues au tour de notre globe, et qu'en dépassant la sphère des nuages, on retrouve, par le temps le plus alTreux, l'air immobile et bleu et le soleil qui brille placidement.

Quel charmant spectacle ce sera de voir se croiser dans l'air, à différentes hauteurs, ces essaims d'aérostats peints de couleurs brillantes, dorés le jour parla lumière, et la nuit faisant l'effet, avec leurs lanternes d'étoiles, de courir la prétantaine!

Alors les ascensions sur les plus hautes montagnes ne seront qu'un jeu. On pénétrera dans la Chine, on ira à Tombouctou conmme à Saint-Ouen ; les déserts de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique seront forcés de livrer leurs secrets. On poussera jusqu'au bord de l'atmosphère qui nous environne, on visitera la création dans tous ses recoins.

Il y aura des ballons de place et des ballons de maître, et pour vanter le luxe de quelqu'un, on dira: 11 est riche, il a un ballon de trente-quatre mille pieds cubes de gaz, ce qui équivaudra à une calèche à quatre chevaux.

Quand ce rêve sera réahsé, on tentera l'exécution d'un autre déjà formulé par les poètes. L'homme,

arrivé aux limites extérieures de son atmosphère, voudra sedésorbitcr et quitter sa planète; ou tentera sérieusement le voyage à la lune d'Astolfe et de Cyrano, et nous ne craignons pas de le dire, on réussira dans cette entreprise. Toute planète lunigère a le droit d'aller visiter son satellite, et les communications aromales ne seront pas toujours suffisantes; on a des choses plus intimes à se dire. Aller dans la lune et conquérir Phœbé, cet astre malade et qui a besoin de grands travaux d'assainissement, tel sera le rêve et l'occupation de nos neveux. Cette conquête est au-dessus des forces de l'humanité actuelle; les années du monde sont de mille ans chacune. L'humanité n'a donc, à l'heure qu'il est, que six ans. On ne peut pas exiger grand'chose d'un enfant si jeune et qui n'a pas beaucoup de dispositions ; maintenant il apprend à manger, à marcher, à nager, à voler; plus tard il pensera et fera de belles choses, mais nous ne serons plus là pour les voir.... Hélas !

(Le Journa/, 2o soplcnibre ll^'•i8.)

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