‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 26 sur 32 · LA RÉPUBLIQUE DE L'AVENIR · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE DE L'AVENIR

d'autres couraient, une entrave au pied. En République point de faveur au départ, mais, une fois lancé, chacun galope avec ses jambes.

Comme l'entendent certains théoriciens, l'égalité est contraire à la conformation de la planète que notre race peuple ; le milieu moral répète le milieu physique. Écrasez les montagnes , remplissez les vallées, faites la plaine partout, et le globe périra. Les eaux privées de leurs pentes s'extravaseront au hasard ou tariront, n'étant plus assemblées par les cimes; des vents furieux balayeront cette boule dénudée et rendue inhabitable. Le monde social est exactement construit de même ; tout s'y étage d'après des lois que rien ne peut faire dévier. L'égalité absolue y serait aussi absurde que dans le monde matériel. Les idées , les richesses prennent leurs cours suivant les différences des niveaux et se distribuent d'elles-mêmes. Maintenant, doit-on guillotiner la montagne, cette aristocrate involontaire, sous prétexte qu'elle opprime la vallée ou qu'elle choque l'orgueil de la plaine? Ceci, bien entendu, n'empêche pas de combler les fondrières, de rectifier le cours des torrents, de dessécher les marais pestilentiels, au propre et au figuré; mais tout ce qu'on- tentera contre la constitution planétaire, physique et morale du monde oii nous vivons ne peut qu'amener d'affreuses et déplorables catastrophes.

Il y aura toujours parmi les hommes une aristo-

cratie que nulle république ne supprimera, celle des poètes ; par poète nous n'entendons pas seulement ceux qui assemblent des rimes, mais nous ramenons ce nom à son beau sens grec — ceux qui font ou qui créent. — Le conquérant, l'artiste, le législateur, le savant sont des poètes, lors([u'ils ont trouvé une idée, une forme, une vérité, un fait; autour de ces centres lumineux le reste de l'humanité s'équilibre et gravite avec le même plaisir impérieux (|ue le satellite autour de sa planète.

Pour nous, l'égalité n'existe donc qu'à l'état abstractif et politique; chercher à l'étendre au delà, c'est méconnaître les lois de la nature, les mathématiques générales et les volontés de Dieu, ce grand harmoniste qui produit l'unité avec la diversité.

Abaisser les barrières, ouvrir les portes, rompre les entraves, offrir à tous les mèniL'S facilités et le même entraînement, voilà ce que doit et peut la République. Là s'arrête l'action gouvernementale; l'action sociale bien dirigée aplanit encore quelques obstacles, mais il faut ensuite admettre l'action individuelle. La valeur de chacun fait le reste. Cette valeur, qui, prise isolément, peut paraître injustement distribuée, contribue, dans le balancement général, à la grande unité.

En République, la politesse la plus exquise doit régner, contrairement à l'idée de certains démocrates qui s'imaginent (|uc l'absence de formes, le tutoie-

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ment et autres grossièretés sont des signes d'indépendance ; il faut saluer dans chacun la possibilité de tout. Citoyen ne doit pas plus se dire que marquis, c'est une affectation inverse. Mojisleiir, ([ui veut dire : « Mon ancien, » manque de justesse, dit par quelqu'un de jeune. Les Espagnols, ce peuple monarchique, ont un beau mot que les républicains devraient bien adopter; ils s'appellent entre eux : hombre (homme).

Les bonnes manières, l'élégance et l'art s'accordent très bien avec la liberté. L'absence d'une cour a-t-elle pour résultat de supprimer le luxe, l'éclat, la beauté ? De ce quil n'y a plus de rois, nous n'inférons pas qu'il n'y aura plus de palais. Outre les grands édifices publics nécessités par la nouvelle vie sociale, tels que les chambres pour les Parlements, les forums pour les délibérations politiques et les élections, les habitations des hauts fonctionnaires, le peuple, devenu souverain, exigera pour tous les endroits où il se réunit une splendeur (jue nous appellerons encore royale en attendant que nationale ait pris le même sens. Nous croyons fermement que les artistes trouveront d'aussi nobles formes pour ces Versailles populaires qu'ils en ont inventé autrefois pour les fantaisies de Louis XIV.

Nous n'adoptons nullement pour idéal de la cité de l'avenir le symbole de la ruche. Nous espérons n'être pas réduits à la cellule uniformément hexagone de

l'abeille ; nous comptons bien qu'il y aura beaucoup (l'iiùtels sculptés et dorés sous la jeune République. Ce seront les chaumières qu'on abattra et non les châteaux.

Ces châteaux, se les Iransmettra-t-on par voie d'hérédité ? Pourquoi pas ? L'homme possède imprescripliblement deux choses : son âme et son corps, c'est-à-dire son intelligence et sa force ; de l'union de ces deux puissances dirigées par la volonté il résulte le travail qui produit tout ; un propriétaire n'est qu'un travailleur capitalisé ; toute propriété est le produit d'un travail, soit récent, soit ancien. Nous admettons môme, contre l'opinion de certains théoriciens modernes, que la conquête et la spéculation ont pu créer la propriété. La conquête, c'est la victoire, c'est la récompense d'efforts militaires; la spéculation, c'est souvent l'idée et parfois le bonheur, puissance distributive et mystérieuse dont on ne saurait nier le bon droit. L'héritage, « cette main tendue par le père à l'enfant à travers le mur du tombeau » relie les générations entre elles et établit le beau dogme de la réversibilité. D'ailleurs, n'héritons-nous pas collectivement des races antérieures? Cette civilisation dont nous jouissons n'est-elle pas le produit des efforts et des travaux de nos ancêtres? Cette terre fertile que nous foulons, ils l'ont défrichée. Le travail crée des valeurs qui n'existaient pas, sans rien prendre aux paresseux ni aux pauvres.

LA RÉPIRLIQUE DE L'AVKNIK. Ul

Jamais les riches n'ont ruiné personne ; ils ne sont que des pompes aspiranteset foulantes qui renvoient en pluie l'or (ju'ils attirent ; pour prévenir l'accaparement, la nature prévoyante donne au père avare un enfant prodigue, et tout se balance.

Le meilleur moyen pour ({ue les pauvres pi('tons du trottoir aillent un jour en voiture, c'est (ju'il y ait sur la chaussée beaucoup de calèches, de berlines, de coupés et de phaétons. A force de faire des carrosses pour les autres on finit par en garder un pour soi ; dans un avenir qui pourrait être fort prochain, personne ne marchera. Le transport en commun réalise déjà ce progrès sous de petites proportions.

L'humanité s'émancipe peu à peu. Aux esclaves ont succédé les serfs, aux serfs les ouvriers ou les prolétaires, comme on les appelle aujourd'hui. L'amélioration est sensible, mais bientôt l'ouvrier sera affranchi lui-même. L'esclave obéissait à son possesseur, qui avait sur lui droit dévie et de mort, le serf à son seigneur d'après certaines conditions ; l'ouvrier n'obéit ({u'au travail: mais voici qu'un esclave nouveau va le renqjlacer près de ce dur maître ; un esclave qui peut haleter, suer et geindre, marteler jour et nuit dans la flamme sans qu'on ait pitié de lui. Ces bras de fer remplaceront les frêles bras de l'homme. Les machines feront désormais toutes les besognes pénibles, ennuyeuses et répugnantes. L'homme s'occupera seulement de ce qui exige de la

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pensée, du sentiment ou du caprice, de tout ce qui doit recevoir, sous la ina^iiélisation immédiate de la main, l'impression dirccledu cerveau. L'artse généralisera à un point (pfon ne peut concevoir et donnera son cinpi'einle à une foule de produits.

Le républicain, grâce à ses ilotes de vapeur, aura le temps de cultiver son champ et son esprit. Tout ce qui ne sera pas artiste sera agriculteur. La terre ne demande pas mieux que de nourrir ses enfants. Ceux qui voudront se reposer auront la permission de le faire, c'est bien le moins; sous un régime de liberté, personne n'est oisif; consommer, c'est travailler; penser, c'est agir.

Nous la voulons fermement cette belle république athénienne, pleine delumière et de bourdonnements joyeux, chantée par le poète, sculptée parlestatuairc, colorée par le peintre, employant pour le bonheur de ses fds toutes les ressources des sciences et des arts, offrant à tous les pieds ses escaliers de marbre blanc et découpant, sur un ciel d'un bleu tranquille, les frontons de ses palais et de ses temples.

{Le Jounialy 28 juillet 1848.)

L'AÏELIER DE M. INGRES

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