‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 9 sur 32 · ILS AIN S ET E AT \- KO UT ES · texte numérisé non relu

ILS AIN S ET E AT \- KO UT ES

devieiiiienl cuiiiplèteineiit insensibles aux beautés sauva}i;es du lieu. Les habitants de mœurs incomuies et les plus l'éroces quadrupèdes leur deviennent de médiocres curiosités. Ils oublient de prendre note des plus rares productions végétales, et on en a vu dans cette position déplorer leur voyage en termes amers.

S'ils approchent ensuite d'une ville curieuse et monumentale, ils se hâtent pour s'y reposer. Ils y passent deux jours à dormir, à se rétabUr, et le troisième une place prudemment retenue à la diligence les oblige à partir. On sait combien les influences physiques modifient les élans de l'esprit; combien les soulîrances du corps rendent insensible aux chefs-d'œuvre des arts. Or, jamais les voyageurs dont nous parlons ne les ont autant méprisés que durant cette période culminante de leur enthousiasme. Ils n'ont jamais voulu voir et jamais moins vu (|ue durant le seul temps de leur vie où ils ont voyagé exprès. Ils sacrifient volontiers une belle catliédrale à un bouillon d'auberge. Ils abandonnent un superbe site pour une demi-heure de sommeil, et les plus magnifiques murailles s'abaissent à leurs yeux à une si piètre valeur, qu'ils se refusent à faire douze pas pour y aller. Ils achèvent ainsi leur voyage et reviennent chez eux avec un fonds de récits d'autant plus inépuisable qu'ils n'ont rien vu et qu'ils peuvent parler de tout sur le même pied.

Il y a ensuite la catégorie des touristes littéraires à qui leurs moyens permettent malheureusement (le visiter plus exactement l'étranger pour n'en rien dire et n'en rien savoir de plus. Ceux-là voyagent en poste, s'arrêtent juste aux lieux signalés et étudient fructueusement les mœurs du pays sur leur postillon, qui est généralement Français. De plus, on ne leur parle (|ue français, on ne les sert qu'à la française ; il ne leur est môme pas donné de reconnaître les barbarismes employés en citations dans leurs livres. On sait d'ailleurs à quelles tristes réalités se sont allées heurter leurs imaginations. On sait combien de ciels Meus se sont trouvés gris, sous combien de soleils de j^lomh ils ont été se morfondre comme nos soldats d'Afrique. On sait quelles terribles fautes ils ont pu découvrir dans les ouvrages antérieurs, car les mœurs locales sont mortes. Les villes d'Italie ont de grandes affinités avec nos boulevards ; il y gèle et il y pleut, contrairement à l'opinion ordinaire. On n'y sait pas ce que c'est qu'un stylet, et le meurtre y est puni de mort. Il y a en général moins de brigands qu'à Paris; et l'on n'est pas plus souvent arrêté en Calabre que dans la rue du Grand-Hurleur.

Venise, cette reine de l'Adriatique, baigne les pieds de marbre de ses' palais dans une eau aussi bourbeuse que le canal de la Villette ; ses gondoliers y chantent par les belles nuits sur les lagunes :

« Gnernadier, que in m'af/llges, » et l'on ne voit sur la place Saint-Marc que quelques voyageurs munis de passeports sous leurs manteaux, qui se font peur les uns aux autres en grommelant quelques tirades du Bravo de la Porte-Saint-Martin.

Naples, celte magnifique indolente couchée sous son beau ciel, n'offre guère plus d'attraits exotiques que les vaudevilles de M. Scribe et un quatrain de M. Delavigne sur le livre de l'Ermite du Vésuve. On n'y parle après le français qu'une langue étrangère, qui est l'anglais. Les pêcheurs y sont convenablement vêtus et dorment plus volontiers à l'ombre qu'au soleil. La mandoline y est inconnue, et l'on n'y danse guère, au lieu de la tarentelle, qu'un demicancaoi qui serait réprouvé comme d'une austérité ridicule à la barrière des Deux-Moulins. Quant à la Suisse, on sait qu'on n'y va plus qu'en négligé du matin et qu'on y rencontre ses amis comme au bois de Boulogne.

Cet affaiblissement des mœurs originales devait rendre la tache des voyageurs inutile, 'et pourtant ils ne l'en ont pas moins si bien faite, que grâce à eux nous savons beaucoup mieux que les Italiens et les Orientaux ce qui se passe chez eux, et ce qui ne s'y passe pas, et ce qui devrait s'y passer. Il y a eu complet échange. Plus les étrangers devenaient Français, plus nous sommes devenus étrangers, et, par les modes littéraires qui courent, les nations

voisines, qui ignorent leurs mœurs, trouveraient à s'en instruire exactement ici. On fume beaucoup plus de tabac levantin dans nos estaminets qu'en aucun caravansérail d'Orient. On boit plus de thé dans la Chaussée-d'Antin que dans tout le Céleste Empire. Les cabinets des amateurs renferment plus d'ustensiles curieux et de babioles exotiques qu'il ne s'en est jamais fabriqué dans aucun pays. C'est là que les fines Andalouses retrouveraient les dards de guêpe qu'elles ne portent plus, et les Chinoises leurs mignonnes pantoufles, perdues comme celle de Cendrillon. C'est là que les hraii pourraient connaître les longs stylets avec lesquels ils n'ont jamais tué personne ; il n'y a plus que nous qui nous en servions, ou plutôt qui ne nous en servions pas, comme il n'y a plus que nous qui fumions de l'opium ; nous avons déshabillé tout le genre humain pour nous travestir en carnaval.

Nous avons dépouillé tous les bandits des Apennins et leur défroque pend en trophée à nos portemanteaux. Nous avons pris les burnous arabes pour faire des couvre-pieds, des turbans d'Egypte pour faire des rideaux et des résilles d'Espagne en guise de bonnets de coton. Nous coupons notre pain avec des criss de Java, nous portons des amulettes indiennes en breloque de montre, et on danse la cachucha sur nos théâtres et aux bals Musard. Que diable reste-t-il donc aux voyageurs à nous dire? Que n'ignorons-nous

pas de notre pays, et que ne savons-nous pas des autres, de façon à y suppléer, tant ils se ressemblent tous !

Cela est si vrai que les touristes consciencieux, qui ont voulu n'écrire que ce qu'ils voyaient, n'ont rapporté de leurs voyages que des récits d'une extrême pâleur. Ils en sont tous réduits , pour la plupart , à moins qu'ils ne se jettent dans la statistique , à compter les arbres de la route, à rapporter les enseignes des auberges, à consigner leurs dialogues avec les servantes, les postillons et les mendiants de grand chemin. Leurs descriptions ne dépassent pas ordinairement le cadre d'un store ou d'une fenêtre. S'ils signalent un objet curieux, c'est ordinairement un nouvel appareil d'usine, ou une cheminée de fonderie de nouvelle invention.

Entre Milan et Florence, ils découvrent une femme qui allaite son enfant sur le seuil de sa porte. La maison est crépie à la chaux , le toit est en tuile, l'enfant est rouge, le sein noir, à peu près comme en France. Plus loin, c'est un homme qui sarcle une vigne ; cet homme est à peu près vêtu d'une chemise blanche et d'un pantalon noisette ; la vigne est verte comme en France. Du reste, les habitants sont blonds et bruns, les paysannes sont laides, les aubergistes vous volent, le ciel est bleu ou gris, la route est pavée , les champs sont cultivés , les pauvres sont pieds nus, il fait chaud ou il fait froid,

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absolument comme en France. Ce que pressentant sans doute, mille rapins littéraires, que d'excellentes raisons empêchent de faire de longs voyages, et qui n'en ont pas moins envie de les raconter à l'instar des maîtres , se sont répandus à la haie dans la banlieue de Paris, avec leurs plumes et leurs crayons.

Ceux-là vont à Xeuilly, à Belleville, à Saint-iMandé et même jusqu'à Pantin, selon que leurs moyens le leur permettent. Ils décrivent, dès la barrière, l'altclage d'une charrette de roulage qu'ils ont vu passer; ils immortalisent parleurs écrits les beautés de Gentilly ou des Prés-Saint-Gervais; ils se passionnent 'pour les potagers voisins ; ils s'enivrent d'air, de soleil, de pittoresque, passent quinze jours sous ce beau ciel, en pension chez un nourrisseur, et reviennent conter leurs longs pèlerinages aux foyers amis.

D'autres ont encore trouvé le moyen d'assouvir leurs nobles instincts plus largement et à moins de frais. Nous voulons parler de cette classe intrépide et hardie déjeunes voyageurs qui s'enferment tout simplement dans leurs chambres, et qui y écrivent un voyage à Smyrne ou en Palestine. Voilà les vrais, les consciencieux voyageurs, ceux que nous aimons et que nous estimons. Que de recherches ! que de notes! que de versions comparées et qui valent cent fois mieux que le simple aperçu d'un seul lionnne 1

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Il Vient de nous en tomber un exemple sous les yeux ; un jeune homme, dès longtemps séduit par les tournées de Byron, de Chateaubriand et de Lamartine, disparut tout à coup. Ses amis inquiets s'informèrent ; il avait annoncé un long voyage et son logement était vide; on le crut parti ; il était parti, en effet, mais il s'était arrêté rue de la Roquette, où le portier avait ordre de le tenir aussi écarté de tout visage compatriote que s'il était en pleine Méditerranée. Il demeura là six mois, cloîtré comme un cénobite et guère mieux nourri , sans aucune distraction des magnifiques spectacles qui se déroulaient devant lui. Après quoi, il sortit de sa mansarde. Il avait achevé heureusement son voyage, qu'on annonce ces jours-ci sous ce titre : Souvenirs et impressions de voyage en Italie, en Sicile et en Orient. On dit ce voyage empreint de la véritable couleur des lieux et tout semé d'observations fraîches et palpitantes. Nous l'examinerons avec fruit à son apparition.

{La Charte de 1830, 6 janvier 1837.)

L'on prétend aujourd'hui que rien n'est plus facile que de faire des vers ; que tout le monde en fait, et de très passables; qu'il n'y a pas d'écolier de rhétorique qui n'ait en poche un volume de mélodies, d'harmonies, de désolations, de révélations, de préludes, d'essais, et autres mélanges plus ou moins insipides ; cela est vrai comme de dire que tout le monde a de l'esprit, autre assertion fort à la mode, et qui explique pourquoi l'on ne voit paraître et l'on n'entend dire que des sottises.

Il n'est pas facile de faire des vers. Des gens de beaucoup d'esprit, de beaucoup de science, ou pour parler comme maintenant, des gens de grand cœur et de grand style, n'ont jamais pu réussir à tourner comme il faut un distique ou un quatrain. Outre l'abondance d'idées, la connaissance de la langue et

le don de l'image, il laul un certain sens intime, une disposition secrète, quelque chose qui ne s'acquiert pas et qui tient au tempérament propre et à l'idiosyncrasie ; car si les sciences finissent toujours par ouvrir les portes de leur sanctuaire à qui vient y frapper souvent, la poésie, la musique et la peinture font voir un goût plus dédaigneux et ne se livrent qu'à certaines organisations d'élite. Ce qui ne veut pas dire que l'on devient un grand artiste sans travailler, mais que les plus profondes études qui feraient de vous un savant n'en feront pas un artiste.

C'est pourquoi les arts sont au-dessus des sciences, car il faut joindre aux connaissances acquises un don naturel, une espèce d'intuition instinctive que rien au monde ne peut remplacer, et qui ne se trouve dans aucune académie ni sur aucun marché ; je fais en général assez peu de cas des savants ; mais j'ai une vénération profonde pour l'artiste véritable, je l'admire comme une belle femme ou un homme heureux. Génie, beauté, bonheur, rayonnante trinité, magnifiques présents que Dieu seul peut faire, qui sont au-dessus de la générosité des rois et que ne sauraient atteindre les plus constants efforts de la volonté humaine.

C'est une vérité que les prosateurs cherchent en vain à se dissimuler sous l'éclat oriental de leur style; ils ne peuvent écrire en vers. Le poète, au

coiilraire, écrit en prose ([uand il veut descendre à cette besogne, avec une perfection ciselée dont aucun prosateur n'approche. Un chanteur sait parler, mais un orateur ne sait pas chanter. Les oiseaux volent et marchent ; les chevaux, si fringante et si fière que soit leur allure, ne peuvent que courir, et le galop du plus fin coureur anglais ne vaut pas le vol d'un aigle; la double nature du poète tient de celle de Thippogriphe ; nul animal de la terre ou du ciel ne peut le devancer à la course ou au vol ; son aile a l'envergure plus large et fouette plus vigoureusement l'azur de l'éther que l'aile du condor ou du fabuleux oiseau rock. Son sabot, plus léger que la plante du pied de la légère Camille, fait à peine ployer la pointe des herbes.

Pour preuve de ceci, nous apporterons un nom illustre, un nom éclatant et reconnu de tous, le nom du patriarche de la littérature moderne, le nom de M. de Chateaubriand ; assurément, si jamais quelqu'un au monde posséda la grandeur épique, le mouvement, la chaleur, la passion, la magnificence, la puissance d'image et toutes les hautes qualités de la poésie, c'est l'auteur des Martyrs, d'Âtala et de i^^/^^' ; jamais prosateur n'eut plus l'apparence d'un poète, et en lisant les belles pages du (Té?iie du chrlstianisme, tout le monde se dit involontairement que l'on ferait de beaux vers avec cela ; il n'y manque que la rime.

Les poètes sont donc injustement déprécies par les faiseurs de feuilleton et de pathos utilitaire, et autres petits esprits, qui, parce qu'ils sont stériles et incolores, se croient exacts et judicieux. Les poètes, (luand ils voudront, composeront des jJvemie^'S'- Par'is d'une portée et d'un style bien au-dessus de tout ce que ces messieurs ont confectionné de plus transcendant ; ils feront delà politique, sans les mauvaises figures de rhétorique qui font toute l'éloquence de nos Montesquieu au petit pied.

Ils sont bons à autre chose qu'à rimer des vers, quoique je ne voie pas trop ce qu'on pourrait faire de mieux que de bons vers; votre prose ne vaut pas la leur, et à vous tous, vous n'êtes pas capables de trouver une de leurs strophes, et votre dédain ressemble un peu trop à celui du renard qui n'avait pas de queue ; car je ne saurais expliquer d'une autre manière l'acharnement de la critique contre la poésie.

En effet, le grand et large style, qui coule comme un fleuve d'Amériiiue en charriant des îles de fleurs dans son cours harmonieux et lent, ressemble à s'y méprendre à de la poésie ; ces vagues de phrases limpides et sonores font penser aux divines paroles qui abondaient dans la bouche d'Homère, comme dit le poète grec André Chénier. La période est métrique, cadencée, avec des repos et des chutes ménagées a loisir ; ce sont presque des vers blancs ; pour

EXCELLENCE DE LA POÉSIE. ".l

que ce soit tout à fait des vers, pour que le livre devienne un poème et la parole un chant, il ne faut plus que la rime. Rien, moins que rien, trois lettres ou môme deux au bout de chaque ligne, qu'est-ce que ça? Barthélémy séparé de Méry, son frère siamois, fait trois cents vers par semaine; il en ferait six cents au besoin.

Cependant M. de Chateaubriand, avec son talent biblique, homérique, cJievaïeresqîce et royal, n'a jamais pu parvenir à souder convenablement ces trois malencontreuses lettres au bout de sa phrase et a vainement essayé d'ajouter cette pointe aux javelots épiques qu'il décoche de son arc d'argent pareil h celui de Smynthée-Apollon. M. de Chateaubriand a fait des vers, j^^'oh imclov! des vers mal rythmés, durs et flasques, prosaïques, incorrects, emphatiques, prétentieusement naïfs, des vers d'académie de province !

Sa tragédie de Moïse rappelle en beaucoup d'endroits \0 nuisis de Baour-Lormian et \ Abu far de Ducis, et, malgré la profusion orientale de chameaux, de gazelles et de palmiers, n'a rien de biblique que le nom. Les vers sont pour M. de Chateaubriand ce que sont au soleil les taches noires que les astronomes découvrent avec leur télescope ; le soleil n'en est pas moins le soleil, et M. de Chateaubriand M. de Chateaubriand. — Cependant les taches sont des taches, et les mauvais vers sont de mauvais vers,

quand ce serait Phœbus ou Dieu lui-même qui les aurait faits, et je crois que Ton peut dire, avec tout le respect que l'on doit à une magnifique renommée et à un immense talent, que M. de Chateaubriand, ce grand prosateur poétique, est un exécrable et ridicule poète.

M. Jules Janin, qui, malgré l'effroyable gaspillage qu'il fait de son talent, n'en est pas moins un des littérateurs les plus distingués de l'époque, a eu plus de bonheur ou plus de prudence que M. de Chateaubriand ; il n'a jamais pu faire de vers ou du moins je n'en connais pas un seul de lui ; quand il a eu besoin de quelques strophes dans ses romans, il les a tout bonnement demandées à ses amis, à Frédéric Soulié le Dramatique et à Barbier l'iambique. Et pourtant M. Jules Janin, avec sa phrase souple, nombreuse, colorée, toute diaprée d'images, paraît avoir tout ce qu'il faut pour faire un poète ; mais les perles qu'il égrène à pleines mains ne sont pas percées et ne peuvent être réunies par le fil d'or du rythme.

George Sand, l'écrivain hermaphrodite, dont les romans sont d'une poésie si exaltée, a mis dans Lélia, cette grande ode, un hymne intitulé Inno Ehrioso, ce qui veut dire en style moins prétentieux, chanson à boire. Cet hymne , ou cette chanson, comme on voudra, est parfaitement détestable. Quelques-uns l'attribuent à M. Gustave Planche, ce qui ne ferait que déplacer la question ; car M. Gustave

Planche, malgré une S(''eheresse sévère qui lui est propre, est un prosateur distingué et un critique d'un goût assez fin, qui sait mieux que personne comment ne se font pas les mauvais vers, s'il ne sait pas comment se font les bons. On sait aussi ce qu'il est advenu lorsque le grand mystique Edgard Quinet, le chantre d'Ashaverus, s'est mis à rimer pour avoir l'auréole complète.

Les exemples contraires sont très nombreux. M. Hugo, le poète des Odes et hcdlades, des Orientales, iïHernani, de Mar ion Del orme, l'homme qui a le plus approché de Corneille, et qui est incontestablement le premier lyrique français, a une prose non moins belle que ses vers, une prose sculpturale, d'une fermeté et d'une vigueur qui ne sont surpassées par personne; il quitte indifféremment la lyre pour la plume et la plume pour la lyre. Sa phrase est aussi belle que son vers, proportion gardée de la différence des matières qu'il travaille ; le diamant vaut toujours mieux que le cristal. Le diamant coupe le cristal, ce que le cristal ne saurait faire au diamant, quoiqu'il ait en apparence la même eau, la même limpidité et les mêmes feux.

M. de Lamartine écrit en prose avec éloquence et facilité; l'auteur d^ Joseph Belorrne et des Consolations se distingue par le vétilleux travail et l'acutesse délicate de sa phraséologie. M. Alfred de Vigny à fait Cinq-Mars, qui vaut bien Eloa. Les co-

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médies en prose de M. Alfred de Musset ont tout le laisser-aller, toute l'élégance insolente et le caprice spirituel des Contes cV Espagne et cV Italie. On pourrait pousser ce rapprochement beaucoup plus loin et citer bien d'autres noms; mais je pense que ceuxci suffisent, et de reste.

Quand même de la belle prose vaudrait de beaux vers, ce que je nie, le mérite de la difficulté vaincue doit-il être compté pour rien? Je sais que beaucoup de gens disent que la difficulté ne tait rien à la chose ; cependant qu'est-ce que l'art, sinon le moyen de surmonter les obstacles que la nature oppose à la cristallisation de la pensée, et si cela était facile, où seraient donc le mérite et la gloire? Nous réclamons donc pour le poète le trône le plus élevé dans l'Olympe des supériorités de la pensée humaine; le poète absolu et arrivé au degré le plus inaccessible de perfection serait aussi grand que Dieu, et Dieu n'est peut-être que le premier poète du monde.

{La Charte de IS'30, IG janvier 1837.)

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