‹ Fusains et eaux-fortesChapitre 8 sur 32 · SCENES POPULAIRES · texte numérisé non relu

SCENES POPULAIRES

DE IIEXRI MONNIER

Les Scènes populaires de M. Monnier nous appartiennent et rentrent nécessairement dans notre cadre par la forme dramatique que leur a donnée l'auteur. M. Monnier, observateur original, exprimant par des rapports extérieurs des observations souvent profondes, après avoir poursuivi certains types de ridicule dans ses dessins et dans ses livres, a flni par se faire acteur pour les traduire sur la scène. Aussi, les types qu'il a choisis et qu'il présente sont-ils devenus populaires. La sottise suffisante de Prudhomme, professeur d'écriture, expert assermenté près les cours et tribunaux, élève de Brart et Saint- Omer, la coquetterie surannée de l'amant de la Gaussin ont été applaudies par tout le monde.

Le second volume des Scènes jiopnlaires contient trois petites comédies : le Voyage en diligence, la Garde-malade et Un Intérieur de bureau.

Dans le Voyage en ^///^<?;^6^^ quatre drames simultanés se passent sur l'impériale, dans le coupé, dans l'intérieur et dans la rotonde ; comme l'espace que nous nous sommes réservé ne nous permet pas de reproduire tous les détails par lesquels l'auteur met ses personnages en scène, nous nous contenterons de donner les portraits gravés des principaux voyageurs. Nous connaissons déjà M. Prudhomme.

M. Prudtiomme arrive trop tard, il court, il n'a pas îcn fil de sec; les voyageurs, le conducteur le gourmandent; M. Prudhomme marche sur le pied d'un de ses compagnons. Il lui demande nn million de 2^ardons ; s'il lui a écrasé les pieds, c'est par un iîas fortuit, bien indépendant de sa volonté. Le voyageur continue à se plaindre. M. Prudhomme ajoute : Ceci est ime leçon pour moi, monsieur, une Men grande leçon.

Voici la tête de M. Bourdin fils, jeune commis épicier, qui était venu à Paris pour s'amuser.

Nous vous présentons maintenant une vieille dame, son chien et sa bonne; M. Mignolet, propriétaire; M. Adrien, commis voyageur, bon garçon, sans souci, sans façon, sans esprit, très connu sur la route, tutoyant les postillons et sachant le nom de leurs enfants et celui des chevaux ; il est fort lié avec un

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certain mendiant crétin auquel il l'ait l'aire mille singeries.

Une foule de mots vrais , de scènes comi(iues charment, du moins pour le lecteur, l'ennui du voyage; aucun des incidents fâcheux n'est oublié ; il y a de quoi faire ajourner indéfiniment au lecteur le plus agréable voyage. Plus d'un bourgeois, après celte lecture, attendra pour aller vou' la mer que ses moyens lui permettent d'avoir une chaise de poste.

La Garde-malade est un tableau à la fois triste et grotesque des derniers moments d'un pauvre homme livré à l'indifférence d'un médecin et à la haine d'une garde-malade qui lui reproche de ne pas mourir assez vite.

h'Tntérieiir de hurean n'est pas moins vrai que les autres tableaux; mais une analyse ne donnerait qu'une fausse idée de ces petites scènes dont les détails sont à la fois si fins, si charmants et si cruels , et nous conseillons au public de tout lire, car il nous faudrait tout citer.

Une observation générale que l'on peut faire sur les comiques de grande portée, c'est qu'il y a toujours quelque chose de triste au fond de leurs ouvrages. Il suffit d'une blessure au cœur ou à l'esprit pourqu'un écrivain, en reproduisant ses impressions, fasse répandre des larmes; mais tout le dédain et le mépris pour l'humanité des auteurs comiques dont les écrits doivent rester ont été achetés par bien des

déceptions et l)ieii des douleurs. Il y a quelque chose d'acre sous certains rires (jui fait plus de mal cent fois que les douleurs cadencées de l'élégie.

La première chose qui s'offre aux yeux en ouvrant le premier volume d'Henri Monnier, c'est la signature et le parafe de M. Joseph Prudhomme.

Ce parafe est un caractère tout entier et pourrait, dans l'écriture hiéroglyphique, devenir le signe représentatif d'imbécile et de maître d'écriture. Comme ces traits laborieusement enchevêtrés les uns dans les autres représentent la phraséologie embarrassée et diffuse du digne expert assermenté près les tribunaux! Toute l'éloquence de M. Prudhomme est contenue dans cette volute, qui fait de si longs et si complaisants retours sur elle-même ; ces cinq points, pesamment appuyés entre deux barres, symbolisent très finement la solennité et l'importance que l'élève de Brart et Saint-Omer attache à ses moindres actes ; le zigzag, si capricieusement erratique, décrit par le. bâton du caporal Trimm me paraît seul pouvoir lutter avec ce merveilleux parafe. Il n'y avait que Sterne qui pût dessiner l'un, et il n'y avait que Henri Monnier qui pût jeter l'autre à main levée sur

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papier à ministre, et avec un bout d'aile du côté droit. Xous avons vu la signature, voici l'homme : c'est déjà une vieille connaissance. Derrière ce majestueux col d'habit, si soigneusement brossé, s'élève un mur de toile empesée, un triomphal etgigantesque col de chemise d'une construction cyclopéenne, plus démesuré à lui seul qu'un col d'épicier, de garde national et de marchand de bougies sebacïares ensemble ; un col titanique!... Et puis, en cherchant bien, on découvre un nez chargé de lunettes à doubles branches et une manière de figure qui est l'accessoire de ce col; quelques cheveux, capricants et biscornus, se hérissent fantasquement au sommet de l'édifice, dont ils sont comme les broussailles et les plantes parasites; tout cela réuni compose M. Joseph Prudhomme.

Cette chauiTerelte, ce las de jupons, tous ces fichus superposés les uns sur les autres, ce bonnet dont la garniture pend comme une feuille de chou flétrie, ou comme l'oreille d'un éléphant; cette griffe qui tient un livre gras, déchiré, décousu, rompu à tous ses plis; ces besicles de corne, posées à cheval, vous représentent au naturel la brave M™^ Desjardins , portière, lisant à haute voix, comme ayant l'haleine la plus forte de la société, un très célèbre et très récréatif roman, intitulé : Cœlina ou \ Enfant dit ministère', elle a l'air convenable et digne; elle est décorée du cordon de son ordre. En ce moment, elle

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cpelle un mot difficile, un mot d'auteur, comme elle les appelle, et c'est ce qui lui donne un air un peu soucieux.

Ne crains rien, fidèle carlin, on ne te séparera pas de la maîtresse : lu es un type aussi, honnête chien, ni plus ni moins que M. Prudhomme; que ton museau est noir et que tes babines sont foncées et pcaussues! quelle mine insolente et plate tu as en même temps! tu as presque l'air d'un homme ; Ion cou est chargé d'un triple pli, ta poitrine est si large et ton ventre si hippopotamique, que tes petites jambes grêles et courtes s'afTaissent et s'écartent sous ton poids ; tu ressembles à un tonneau posé sur quatre allumettes; tu sues la graisse par tous les pores, et il faudra bientôt faire des crevés à ta peau, comme à un pourpoint espagnol, si l'on ne veut pas que tu y pètes. Maintenant que Ton t'a vu et que tu as fait le beau devant le monde, tu peux l'aller coucher.

Voici le jeune M. Adolphe Desjardins, héritier présomptif de la couronne ; il est plus connu sous le nom de Dodofle. Il n'est pas besoin de vous dire que ce charmant enfant est le plus grand vaurien du monde : sa casquette est posée de travers, son gilet lui remonte jusque sous le menton, sa culotte est la parfaite antithèse de son gilet ; elle est à moitié boutonnée et semble près de choir; une chemise fort sale profite de l'interstice pour mettre le nez à la fenêtre. Le parement de sa veste, gras et luisant comme s'il était

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verni, fait conjecturer que son mouchoir doit être très propre.

Ne vous étonnez pas de voir M"*^ Reine dans la loge : monsieur dîne en ville. M"»^ Reine est gouvernante d'un homme seul. C'est une personne qui a trente ans peut-être, mais qui, à coup sûr, n'en a pas plus de trente-cinq; elle est grassouillette, proprette, discrète, parlant peu, souriant souvent, bien chaussée, bien corsée, bien frisée, mais tout cela d'une manière modeste et convenable, ainsi que doit être la gouvernante d'un homme qui reçoit M. le curé.

Cette redingote i\ la propriétaire, d'où sort une voix de basse-taille, est celle de M. Joseph Prudhomme, qui ne peut parvenir a traverser la cour avec son rat allumé, mais qui s'en console en songeant que tout finit par s'éteindre dans la nature et que le rat est Timage de la vie. Idée philosophique, neuve et profonde.

Maintenant, si nous sortons de la loge et que nous allions dans la rue, nous y rencontrerons d'abord M. Lolo, gamin de Paris de son état et employé aux trognons.

Un an plus tard, le jeune Lolo a dû immanquablement être un héros de Juillet et faire partie de la Sainte canaille, célébrée par M. Barbier. Le premier pavé arraché doit l'avoir été par lui; c'est lui qui a coupé la ficelle de la première lanterne brisée: le

premier gendarme tué, c'est lui (jui Ta tué, car il a une vieille dent contre le gendarme, quoiqu'il l'appelle mon officier et se dise son protégé; il a un IxMind de police très renversé en arrière, des anneaux aux oreilles, des souliers éculés, un tablier proiondè'uient dentelé; il se balance sur ses reins avec un léger mouvement de cancan ; il a les coudes en dehors et figure avec ses mains une des passes de la savate où il est maître juré; sa lace est ramassée, pétulante et cynique, et la protubérance batailleuse est très développée chez lui; il est légèrement artiste et charge les murs d'une foule de croquis anacréontiques. Fouillez dans sa poche, vous y trouverez un morceau de crayon rouge avec quoi il écrit derrière tous les corps de garde : Credeville voleur. Vous devinez sans doute ce qu'il dit, à l'expression de sa figure; il appelle son camarade : Ohé Titi! et rinvite à aller voir guillotiner.

Centrons à la maison, et montons chez M. Jolv.

Il a Tair pensif et soucieux, ce bon M. Joly ; il tient d'une main sa tabatière et de l'autre une prise de tabac qu'il a fortement comprimée entre le pouce et l'index. 11 est cinq heures, et la tourte commandée chez le pâtissier du coin n'est pas encore arrivée. Les manches de sa chemise sont retroussées jusqu'au coude, car il a fallu déménager la chambre à coucher de M""^ Joly pour en faire un salon ; c'est lui qui a démonté le lit et emporté la commode; aussi

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est-il fort las et envuie-t-il tout bas sa femme et ses convives à tous les diables.

Vous voyez là une petite fille, Fanny, etunegrande dame, M'"^ de Saint-Hippolyte, rien moins que cela. Cependant, si aristocrates que nous soyons, cette fois, nous commencerons par la petite. Nous ne sommes pas du goût de M. Charles, et nous préférons de beaucoup celle-ci à lautre, bien qu'elle écrï\e des lettres carrées sur du papier à écolier, fermées de trois pains à cacheter et remplies de fautes d'orthographe. Elle estfort charmante avec son petit bibi, son chàle tartan, son tablier de taffetas noir, son bas de coton bien tiré et ses petites mains sans gants croisées sur sa modestie. Elle duit être ou mercière, ou brodeuse, ou lingère. ou quelque chose comme cela. Elle grasseyé en parlant, dit /acé pour fâché et :e pour je, petites façons d'enfant qui lui vont fort bien, parce que ce n'est en effet qu'une enjant. Il y a longtemps que M°^^ Saint-Hippolyte ne l'est plus ; elle a l'air ignoble et effronté ; sa toilette est d'une richesse lourde et mal entendue. L'on voit à son cou la grosse chaîne d'or qui a fait une si profonde impression sur le cœur de Charles. Elle est en toilette de bal, prête à recevoir son monde. C'est une singulière maison que la sienne. On y trouve à toute heure une population de je ne sais qui. venant je ne sais d'où, qui y font je ne sais quoi, et que reçoit également bien le débonnaire M. Duflot, maître de céans.

Cet homme qui laisse choir si désespérément sa tète sur sa poitrine, et dont la lèvre inférieure lait une si piteuse saillie, c'est M. Laserre, employé, supprimé pour opinion, la victime du corridor. Il est en butte à Tinimilié de la célèbre M'"'^ Potain, qui a été élevée chez les MM. de Montigny. Il vient de recevoir l'injonction de ne plus mettre son fourneau devant sa porte et d'oter son petit jardin de dessus sa fenêtre ; où mettra-t-il son jardin et son fourneau ? Sur son lit, sur sa chaise?oii se mettra-t-il lui-même? Voilà ce que c'est que d'avoir voulu continuer à prendre votre lait chez la même laitière. Au reste, lecteur et lectrice sensibles, ne vous affectez pas trop du chagrin de ce pauvre homme ; une reconnaissance finale arrangera tout, et il ne sera pas forcé d'arracher ses capucines et ses giroflées.

Le volume se termine par un proverbe intitulé: \^?, Bourgeois campagnards où II ne faut pas sautef piJ us liant que les jambes. Il n'y a malheureusement pas de vignettes. Il est vrai qu'il peut s'en passer, car tout y est si finement observé et rendu, qu'il vous semble voir et entendre les personnes mêmes. Je ne crois pas que l'on ait jamais rien fait de plus nature, dans la stricte acception du mot, que les Scènes de Henri Monnier. Au premier aspect, cela ne vous paraît pas plus drôle ni plus amusant que ce que l'on entend tous les jours, et l'on se demande pourquoi un homme de tant d'esprit écrit de pareil-

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les choses. En poursuivant sa lecture, on se trouve saisi par cet accent d'inimitable vérité, au point que l'on n'ose plus parler, de peur de voir sa conversation s'imprimer toute seule à la suite du volume. J'avoue qu'il m'est impossible de comprendre la façon dont Henri iMonnier procède et le point de vue où il se met. Ce qu'il fait n'est ni lyrique ni dramatique, ni comique même. C'est la chose, rien de plus, rien de moins. Un écho ne serait pas plus juste. Je ne pense pas que M. Monnier ait jamais été épicier et maître d'écriture, portière ou fille entretenue, que je sache, du moins. Alors, je pense qu'il a le diable au corps. C'est la solution la plus satisfaisante que je puisse trouver à ce problème.

Le Monde dramatique, 23 et 30 mai 1835.)

Nous avons en France une certaine manie d"imiiation et de vogue qui a de tout temps nui aux. mouvements progressifs de l'esprit, dans tous les sens. Pour ne parler ici que de la littérature, si nous remontons un peu haut, nous la verrons procéder par phases, par systèmes toujours bien tranchés, toujours exclusifs et toujours universellement suivis. Le xvn^ siècle et assez d'autres ont développé ces catégories avant nous. Le xvir- siècle nuus apparaît avec sa poétique complète renouvelée des Grecs. L'inspiration est uniforme. La Fontaine imite Phèdre, Boileau imite Juvénal. Depuis le chansonnier jusqu'au poète épique, tout le monde chausse la sandale sous ses canons, ajuste un lambeau de pourpre à son rabat, et pose un laurier mythologi(jue sur sa perruque. Le grand roi lui-mèrne, sur les gravures

de frontispice et sur les monuments publics, dissimule son haul-de-cliausses sous une coltc de mailles romaine. Les génies excentriques s'étouiïent ou subissent la loi commune, et toute fantaisie originale se perd. Le xvm'^ siècle arrive, un branle nouveau est donné aux esprits, et tout s'imprègne de la philosophie nouvelle ; elle monte sur le théâtre, elle se glisse dans le roman, elle envahit l'épopée, elle montre le nez juscjue dans les alcôves des petits contes licencieux. Le poète, le rhéteur, le grammairien, l'historien, tout le monde est philosophe, tout le monde n'a plus qu'une idée; nous passons les modes de détails; les engouements passagers, les petits vers, les petits livres, les petits écrits sont fondus dans un même moule.

Nous voici à la littérature de la Révolution, littérature antithétique, s'il en fût, littérature sensible et philanthropique en raison de la fureur des égorgements au dedans et au dehors. Ici, et tandis qu'on se massacre aux prisons, qu'on se dénonce aux comités, qu'on se mitraille dans les plaines, surgit, avec M. Bernardin de Saint-Pierre et M. Bouilly,une série de drames vertueux, de (ils reconnaissants, de serviteurs fidèles et d'excellents parents à tous les dégrés. C'est un déluge de pleurs. Les auteurs et les héros, à défaut d'autres, méritent le prix iMontyon ; les héroïnes sont des rosières, et la morale en action est la seule esthétique connue. Nous traversons

ensuite, pour arriver à la notre, des périodes si ternes que la couleur échappe. Remarquons seulement en passant que, pendant que nous nous laissons aller à des routines si désastreuses, l'Allemagne, libre dans ses allures, nourrit des élans divergents qui la couvrent à la fois de productions magnifiques et originales. A prendre notre littérature, en 1832, nous pouvons encore laisser à part l'école intime, Yé(io\Q j^asslonnée d'Ânlon?/, l'école cadavre, pour nous arrêter à la fièvre du moyen âge, qui a engendré la coidenr locale, qui a engeudré les voyages dont il s'agit ici.

Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de connaître les lieux pour en parler, comme disait Figaro et comme l'ont prouvé beaucoup de voyageurs, les plus consciencieux d'entre les auteurs qui n'avaient jamais quitté la rue Tirechappe ou le quai Malaquais ont jugé convenable de s'assurer enfin si les pays dont ils parlaient si souvent existaient en effet.

Des contrées jusqu'alors caressées par les imaginations ont attiré d'illustres pèlerinages. Les classes lettrées ont inondé les routes comme les familles anglaises. Il est entré un ou deux hommes de lettres dans la composition de toute diligence, comme il y entre un commis voyageur, et avec une mission à peu près pareille. Ace besoin d'aller chercher loin des impressions qui impliquent qu'on en manque où l'on est, à ce pitoyable engouement de pitlores'

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que et de coideur locale dont notre époque est ailligée, s'est bientôt jointe la curiosité naturelle qui pousse aux voyages, et dès lors les émigrations ont été générales. Tout le monde est parti pour aller se draper en Child-Harold aux lieux célèbres, les uns en patache, les autres en voilure de poste et beaucoup à pied.

Il s'est levé à cette occasion une nuée de touristes de bas étage en proie aux monomanies artistes, qui s'est abattue sur les campagnes comme une plaie d'Egypte, et dont il serait aussi urgent de purger les routes royales que des malfaiteurs et des vagabonds. Des garçons perruquiers en tour de France, des poètes de département et des peintres en bâtiment se sont imaginé qu'il suffisait de s'enjuponner d'une blouse, de manger du fromage aux hôtelleries et de n'avoir pas un sou dans sa poche pour voyager en artistes. On rencontre sur toutes les routes de pauvres jeunes gens qui se sont crus obUgés, par amour de l'art, de quitter leur foyer et d'aller braver au loin les plus cruelles extrémités, avec un album littéralement blanc sous le bras. L'autorité n'y veille pas assez ; ce titre d'artiste, à la façon dont on l'entend, peut servir à déguiser les désordres et les professions les plus funestes, et l'on devrait dûment mener à la prison la plus proche les piétons mal vêtus qui n'en ont pas d'autre. Cela serait souvent un bien dans tous les cas. A défaut de la gendar-

merie trop tolérante, la Providence, qui veille sur tous, prend soin de ces enfants prodigues de grand chemin, qui heureusement n'ont jamais rien peint ni rien écrit. Les éléments conjurés mènent ordinairement à mal leurs échappées de la maison paternelle, et leurs i7npressions se réduisent à la soif, à la faim, le froid, le chaud, et mille autres qu'ils se garderaient d'imprimer. Ils sortent un matin de chez eux, armés de toutes pièces, sac au dos, guêtres aux pieds, et gagnent la rase campagne comme Don Quichotte à sa première sortie dans la plaine de Montiel ; car c'est là le véritable don quichottisme de notre temps; rien n'y manque, ni les moulins pris pour des géants, ni les pigeonniers pris pour des donjons. A peine en plein air, ils tombent en extase devant ce ciel, bien plus pur que celui des capitales ; après quoi, il se ferait autant de volumes de leurs mésaventures que de celles du bon chevalier. Une première pluie les refroidit. Les œufs pourris d'un cabaret les restaurent peu. Les matelas du routier les rétablissent mal.

La fatigue leur voile à demi les charmes du paysage, une chute dans un bourbier les leur dissimule totalement. L'argent et l'enthousiasme diminuent peu à peu. L'enthousiasme surtout est sujet à se transformer en sensations plus poignantes. S'ils sont surpris la nuit et égarés dans un marais, ici leur poésie tourne au lugubre et à l'élégiaque ; ils

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