‹ Fustel de Coulanges (volume 2)Chapitre 14 sur 96 · La Cité antique, p. 3. Je cite d'après la V édition · texte numérisé non relu

La Cité antique, p. 3. Je cite d'après la V édition

2. Lettre du 25 octobre 1864 à M. Pcrrot : « Tu peux croire combien j'ai été surpris moi-même, lorsqu'en regardant de près à la religion des anciens, j'ai vu (ou du moins cru Yoir) deux religions, et non pas une. J'ai d'abord rejeté bien loin cette idée, je n'en voulais pas, je lui ai résisté de toutes mes forces. J'ai été pourtant contraint de l'admettre, et ce qui m'y a contraint, c'est une foule de faits, notamment de faits liturgiques, qui présentent la religion des morts comme absolument opposée à l'autre et sans aucun lien avec eux. Que les mêmes hommes aient eu ainsi deux religions, cela étonne; mais cela n'est pourtant pas invraisemblable. Prends le premier paysan d'aujourd'hui; tu en trouveras en lui au moins deux, et généralement trois. Un des points les plus importants de l'histoire ancienne est

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veau «se prêtait mieux que le culte des morts aux progrès futurs de l'association humaine* ». Il était, en effet, accessible à toutes les familles, et il pouvait par suite leur servir de trait d'union. C'est lui qui présida à la naissance des cités, en groupant autour d'une divinité commune des familles que leurs cultes particuliers avaient jusque-là isolées.

La cité se modela d'ailleurs sur la famille.

Elle eut son foyer, son dieu, son culte. Tout chez elle subit Tempreinte de la religion. Ses rois furent à la fois des prêtres et des magistrats. Ses lois furent « un ensemble de rites, de prescriptions liturgiques, de prières aussi bien que de dispositions législatives », et passèrent longtemps pour sacrées. La participation au culte officiel fut la principale prérogative du citoyen, et l'étranger fut regardé comme

un ennemi, par cela seul qu'il en était exclu. « La religion, qui avait enfanté l'État, et l'État, qui entretenait la religion, se soutenaient l'un

précisément cette série de transformations religieuses dans lesquelles une croyance n^ouvelle s'ajoute à une vieille croyance sans la détruire. »

Taatrc et ne faisaient qu'un ; ces deux puissances associées formaient une puissance humaine à laquelle Tâme et le corps étaient asservis. »

À la longue, pourtant, cet édifice si solide fut menacé et détruit. Il arriva, en effet, que la religion perdit de plus en plus son empire sur les esprits et cessa d'inspirer toutes les pensées. D'autre part, les classes qu'elle écartait du corps politique s'insurgèrent contre un régime qui leur ménageait trop peu de garanties et réclamèrent l'égalité. Alors commença une série de révolutions qui modifièrent graduellement les règles du droit privé, l'état des personnes et des terres, les principes du gouvernement, les mœurs publiques, et qui firent succéder l'oligarchie à la royauté et la démocratie à l'oligarchie.

On alla encore plus loin : sous l'action de la philosophie, les idées s'élargirent ; on s'aperçut que « les êtres différents qu'on appelait du . nom de Jupiter pouvaient bien n'être qu'un seul et même être * », et la fusion des divi-

nités locales prépara insensiblement la fusion des cités, L'esprit municipal, jadis si rigoureux parce qu'il procédait de la religion, fut remplacé, du moins en Grèce, par une sorte de cosmopolitisme qui embrassait jusqu'aux barbares. L'individu tendit à s'émanciper du joug de l'Etat; il comprit qu'il y avait ce d'autres vertus que les vertus civiques », et son âme « s'attacha à d'autres objets qu'à la patrie * ». De toutes manières, « on était entraîné à l'unité » ; on se sentait à l'étroit dans l'enceinte de la cité, et l'on aspirait à créer des sociétés plus vastes. Rome profita de cet aflfaiblissement du patriotisme pour conquérir le bassin de la Méditerranée. Par là, toutes les cités disparurent une à une, et « la cité romaine, la dernière debout, se transforma elle-même si bien qu'elle devint la réunion d'une douzaine de grands peuples sous un seul maître ' ».

Enfin le christianisme, en séparant la religion di^ gouvernement, en fondant la liberté intérieure, et en proclamant le dogme de l'unité

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