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de Dieu, «acheva la ruine des vieilles croyances et des vieilles institutions.
Tel est, en résumé, le système développé dans là Cité antique. Nous avons là une sorte d! Esprit des lois restreint aux sociétés anciennes et conçu d'après une méthode beaucoup plus scientifique. Les vues de M. Fustel ont perdu une partie de leur originalité, parce qu'elles sont entrées pour la plupart dans le courant de l'histoire. Mais, à l'époque où il les exprima, elles étaient très neuves. S'il y a dans les ouvrages de ses devanciers* quelques indications eparses qu'il a peut-être utilisées, nulle part on ne rencontre une synthèse pareille à la sienne. Celle-ci est sortie tout entière de son cerveau, et pendant vingt-cinq ans elle n'a pas changé d'une ligne. En 1879, il soumit ce volume à une revision attentive. Or, si
1. Par exemple dans Yico. On a insinué quMl avait emprunté tacitement ses principales idées à VAncien droit de Sumner Maine, paru en 1861. Mais cet ouvrage n'a été traduit dans notre langue qu'en 1874, et en 1864 M. Fustel eût été incapable de le lire dans le texte original. Lettre du 15 avril 1864 à M. Perrot : « Je te félicite de l'heureuse idée que tu as eue de donner une traduction de Max MûUer, ou plutôt je t^en remercie, car c'est un service que tu nous rendras, à noua tous qui ne saisons pas Vanglai». »
Ton compare la septième édition qu'il publia alors, avec la première, on n'y relève que de légères variantes. Un chapitre a été ajouté ; les notes ont reçu plus d'extension ; plusieurs paragraphes ont été refondus, quelques affirmations atténuées ; mais le fond est resté immuable, et il en eût été de même, si M. Fustel avait pu remanier encore son œuvre, comme il en avait le projet. Dans ses leçons de l'Ecole normale, il a constamment reproduit ce qu'il avait dit dans la Cité antique, et chaque fois que dans ses écrits il a eu l'occasion de revenir sur ces questions, il a abouti à des conclusions identiques.
Il est permis de se demande^ si cetl^ confiance inébranlable qu'il avait dans la justesse de ses •théories était pleineinent fondée. Qu'il ait réussi à montrer la place énorme que la religion occupait dans la vie sociale des anciens, c'est ce qu'il serait puéril de contester; mais ce qui est plus douteux, c'est la parfaite exactitude du tableau général qu'il nous présente. « Nous avons fait, dit-il, l'histoire d'une croyance. Elle s'établit : la société humaine
se constitue. Elle se modifie : la société traverse une série de révolutions. Elle disparaît : la société change de face. » Il semble que ce soit là une loi beaucoup trop simple et que ces événements aient été amenés par des causesbien plus complexes.
Prenez la famille primitive des Grecs. D'après M. Fustel, son organisation dérive uniquement du culte des aïeux. Si le père a un pouvoir discrétionnaire sur les siens, c'est parce qu'il est l'intermédiaire entre eux et les ancêtres divinisés; si ce groupe a le droit de posséder une portion du sol, c'est parce qu'il a besoin d'un terrain pour y ensevelir ses morts ; si la propriété est indivise entre tous les membres, c'est parce qu'il importe que tous séjournent auprès du tombeau où ont lieu les cérémonies et qui les abritera à leur tour. Mais alors, comment se fait-il que des peuples où la religion des morts était encore très vivace aient rompu avec le régime de la propriété familiale, et qu'au contraire ce mode de propriété conserve toute sa vigueur dans des sociétés chrétiennes où les morts ne sont plus adorés?
A supposer que le sentiment religieux ait suffi pour engendrer cette institution, ce n'est pas lui qui Ta maintenu si longtemps en Grèce, c'est l'intérêt politique, c'est le désir de conjurer l'appauvrissement de la classe aristocratique. Il se peut même qu'à Sparte, comme chez les Slaves méridionaux, on ait vu là un excellent moyen de consolider la puissance militaire de l'Etat *.
Après plusieurs siècles de vie patriarcale, les familles se rapprochèrent et la cité naquit.
M. Fustel de Coulanges déclare qu'il est superflu de rechercher les raisons qui les réunirent; il se borne à constater que « le lien de la nouvelle association fut un culte * ». J'estime, au contraire, que cette recherche était indispensable; car, pour connaître la nature de l'État antique, le mieux est en somme d'examiner l'objet pour lequel il a été institué. Or il est notoire que les familles se rapprochèrent, non pour prier une divinité commune, mais
1. Cf. Sumner Maine, Études sur l'ancien droit et la coutume primitive (trad. fr.), p. 352.
pour se prémunir contre les maux dont elles souffraient, pour abolir ou restreindre les guerres privées, pour lutter contre leurs voisins, pour acquérir plus de force et plus de sécurité. La religion fut le signe bien plus que la cause de leur fusion, et, pour peu qu'on écarte ces apparences, on s'aperçoit que le vrai principe de cohésion fut ici encore l'intérêt.
Dans les villes grecques et italiennes il y avait des classes distinctes : c'est ainsi qu'à Rome il existait une plèbe en dehors du patriciat. M. Fustel veut à tout prix que la barrière infranchissable qui se dressait entre les patriciens et les plébéiens fût d'ordre purement religieux. Les premiers formaient, dit-il, une sorte de caste, seule agréée de la divinité, seule apte à l'honorer, tandis que les seconds étaient une masse confuse de gens impurs, dépourvus de religion, et exclus à la fois du culte public et de la cité. Il va même jusqu'à expliquer l'infériorité de quelques-unes de ces familles par cette considération qu'elles ne surent pas a créer des dieux, arrêter une doc-
trine, inventer l'hymne et le rythme de la prière * ».
Cette idée qu'il se fait de la plèbe est difficile à accepter. Si elle était exacte, on s'attendrait à Tencontrer un patriciat , de plus en plus étroit à mesure qu'on remonterait vers les siècles où la foi était le plus vive. Or c'est justement le phénomène inverse qui eut lieu.
Sous les rois, la classe patricienne s'ouvrit ù un assez grand nombre de familles étrangères, et elle ne se ferma qu'au début de la république.
Pour en pénétrer le motif; il n'est pas nécessaire de recourir à la religion; on n'a qu'à se rappeler que toute oligarchie tend à se rétrécir, lorsqu'elle est livrée à elle-même. La royauté, qui servait de contrepoids au patriciat romain, le contraignit d'abord à s'élargir; mais quand il n'eut plus besoin de compter avec elle et qu'il fut laissé libre d'obéir à ses instincts, il s'isola et éloigna les intrus.
M. Fustel nous dépeint le patriciat et la
plèbe comme deux classes qui ne demandaient' pas mieux que de se confondre, mais qui en étaient empêchées par la religion. « Les patriciens, écrit-41, défendaient quelque chose de
• plus fort, que l'intérêt, quelque chose qu'ils ne
croyaient pas avoir le droit d'abandonner, c'està-dire leur religion et l'hérédité de leur caractère sacerdotal *. » N'y a-t-il donc jamais eu dans l'histoire des aristocraties aussi ardentes que celle de Rome à veiller sur leurs privilèges, sans que la religion y fût pour rien, et ce souci ne se justifie-t-il pas assez par luimême? Qu'importe que dans les discours de Tite-Live les patriciens allèguent a tout propos des arguments religieux? N'est-il pas probable que, s'ils étaient souvent sincères, souvent
aussi ils les invoquaient pour pallier leur
égoïsme et le couvrir d'un prétexte honorable ?
Quant aux plébéiens, il est bien vrai qu'ils ne se glissèrent jamais dans le patriciat ; mais cela vient de ce que le patriciat était une noblesse