Le Centenaire de l'École normaley p
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plein développement de leurs facultés. En vain le ministre et son représentant prescrivaientils d'éviter en histoire « toute recherche d'érudition », et de s'attacher en philosophie aux doctrines « les plus approuvées ». On laissait dire M. Michelle et M. Fortoul, et chacun suivait, non pas la volonté de ses chefs, mais ses inclinations naturelles.
Le régime nouveau ne fit violence aux normaliens que sur un point. Les agrégations spéciales ayant été supprimées, ils durent tous prendre part aux mêmes exercices et fabriquer sans relâche des dissertations latines et françaises, des vers latins, et des thèmes grecs. Cette culture purement formelle de l'esprit répugnait à beaucoup d'entre eux *, et M. Fustel était du nombre. Arrivé à l'Ecole avec une prédilection bien décidée pour l'histoire, il regrettait les heures qu'il n'y consacrait pas. Les règlements officiels et la préoccupation de
1. Lettre de Prévost-Paradol à Taine (21 février 1852) : « 11 y a de quoi rendre fous ceux que ce régime n'abrutit pas... Je voudrais bien sauver à la bâte, par des études plus libérales, ce qui me reste d'intelligence, le peu de force et d'élévation d'esprit qui a jusqu'à présent écbappé. » (Gréard, Prévost-Paradol, p. 191.)
son avenir professionnel le forcèrent de se plier h la contrainte qui pesait sur tous. Mais il est visible qu'il se déroba le plus possible h des obligations qui n'étaient pas de son goût. Ses professeurs de littérature ne constatèrent jamais chez lui de progrès bien sensibles, et plus d'un devina qu'il ne leur sacrifiait qu'une faible partie de son activité. En revanche, il réussit d'emblée à se signaler par ses aptitudes historiques. Il avait déjà l'amour des recherches approfondies, le souci de remonter aux sources, l'ambition de s'attaquer aux questions ardues, et si on lui reprochait parfois d'obéir à l'esprit de système, ce défaut n'était guère que l'exagération d'une qualité peu vulgaire *.
1. Jugement de M. Ghéruel sur M. Fustel en 1851 : « Ses devoirs écrits attestent des connaissances étendues, une let!ture attentive des sources, une intelligence historique remarquable. Mais il y a quelquefois dans ses compositions tendance à l'esprit de système ou à la confusion. Sa parole manque de netteté, a Le même professeur disait en 1852 : (c M. Fustel ne sait pas assez le cours et ne parait pas assez pénétré de la nécessité de le savoir. Il donnerait volontiers tout son temps à des recherches d'érudition, et il néglige l'essentiel, l'indispensable, c'est-à-dire ce qu'il doit savoir pour l'examen et ce qu'il doit un jour enseigner anx élèves. » Voici, à titre de curiosité, l'appréciation générale que portait sur lui en 1853 M. Jacquinet, à la fois professeur de littérature française et directeur des
Malgré les circonstaDces défavorables où il se trouvait, ses trois années d'Ecole furent très fécondes pour lui. Il se plut à le déclarer en ces termes devant ses confrères de l'Institut, lorsqu'il inaugura ses fonctions de président le 21 avril 1888 : « M, Vacherot ne traitait pas avec nous telle ou telle science; mais... sa seule présence parmi nous nous disait qu'il faut penser librement et marcher droit dans la vie. M. Chéruel nous enseignait les conditions rigoureuses par lesquelles on obtient l'exactitude; il nous habituait à aimer la vérité, quelle qu'elle puisse être, conformie ou contraire à nos opinions personnelles, à la chercher sans idées préconçues, à la voir telle qu'elle est et non pas telle qu'on désire qu'elle soit.... M. Jules Simon m'a expliqué, il y a trentehuit ans, le Discours de la méthode de Des-
études : « Esprit assez vif, mais léger, sautillant. Tous les efforts de ses maîtres pour lui donner ce qui lui manquait, le jugement, la netteté, la méthode, n'ont qu'imparfaitement réussi. Il se perd dans les subtilités et les divagations, ou bien, quand il se surveille et fait effort pour se contenir et se conduire, il tombe dans une sécheresse voisine de la stérilité et se réduit presque à néant. Ses études, son éducation sont loin d'éj;re finies. » <
cartes; de là sont venus tous mes travaux; car ce doute cartésien qu'il avait fait entrer dans mon esprit, je l'ai appliqué à l'histoire *. »
Il est encore une influence qui agit alors sur lui, bien qu'il ne l'ait pas mentionnée, c'est celle de Bacon. J'ignore si M. Fustel avait beaucoup pratiqué le Nos^um organum ; mais il est indubitable que ce qu'il savait des doctrines du penseur anglais l'avait vivement séduit et qu'il n'hésitait pas à le placer audessus même de Descartes. C'est à lui principalement qu'il attribuait le mérite d'avoir fondé la philosophie moderne par la création de la méthode propre aux sciences d'observation. Quelques pages qu'il écrivit sur lui à l'Ecole normale sont un perpétuel dithyrambe en son honneur. On y sent à chaque ligne l'admiration enthousiaste d'un disciple pour le maître préféré. On croirait presque entendre Lucrèce saluant dans Epicure un bienfaiteur de l'humanité.
Au mois de novembre 1853, M. Fustel de
1 . Compte rendu de V Académie des sciences morales, t. CXXX, p. 300-301.
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Coulanges partit pour l'École d'Athènes. Il n'apporta en Orient ni le dilettantisme d'un touriste, ni la curiosité d'un archéologue ; il y fut simplement historien. Ses fouilles de Chio furent peu fructueuses. Par contre, il explora avec soin le pays, il recueillit sur place de précieuses informations ', il y consulta des documents rares ou inédits, et de là sortit un long mémoire sur l'histoire de l'île.
C'est un travail excellent de tous points, complet, véridique, bien ordonné, remarquable par la justesse et la précision du style, bourré de faits et d'idées, mais sans surcharge, où perce par endroits une pointe d'originalité et de paradoxe. Chose singulière ! la pensée qui d'un bout à l'autre guide l'auteur est une de celles qu'il repoussa dans la suite avec le plus d'énergie. D'après lui, les Chiotes ont toujours conservé à travers les âges les mêmes traits de caractère. Les guerres, les révolutions, la domination étrangère, rien n'a pu les changer, et
1. Les entretiens qu'il eut avec les habitants lui apprirent qu'en 1822, au moment de l'insurrection grecque, les Chiotes firent une tentative pour se donner à la France. [Questions historiques, p. 394.)
ils ont paru sous les Génois et âous les Turcs tels qu'ils étaient déjà dans Tantiquité la plus reculée, sages, positifs, laborieux, âpres au gain, et probes, au moins par calcul. M. Fustel cessa bientôt de croire à cette permanence des qualités et des défauts chez les peuples ; il se persuada de plus en plus que leur tour d'esprit et leur manière de sentir étaient l'œuvre à peu près exclusive du temps, et que l'état moral de la race, loin de demeurer immuable, se modifiait constamment sous l'action des événements.
Après son retour de Grèce, il fut nommé professeur de seconde au lycée d'Amiens (juillet 1855). La, il se vit forcé de se préparer à l'agrégation des lettres, la règle interdisant alors de passer cet examen à la sortie de l'École normale; il fut reçu en 1857, après un premier échec. Une fois agrégé, on le transféra dans la chaire d'histoire, et le 10 avril 1858 il soutint à Paris ses thèses de doctorat. La thèse latine avait pour titre : Quid Vestœ eultus in institutis s^eterum privatis publicisque valuerit. C'est assez la vanter que rappeler qu'elle
renferme en raccourci toute la Cité antique.
Quant à la thèse française sur Polybe, elle avait pour objet de montrer <i comment au II® siècle avant Jésus-Christ le cœur d'un Grec était disposé à se laisser conquérir et comment Rome faisait ses conquêtes ». Un témoin ocu* laire atteste que le candidat se défendit vaillamment et que la Faculté loua fort « la solidité de son érudition, le choix de ses preuves, la cFarté et la fermeté de ses pensées et de son style, la facilité de sa parole^ ».
Quelle qu'en soit la valeur, l'étude sur Polybe trahit encore l'inexpérience d'un débutant. Représenter le corps hellénique comme divisé à cette époque entre deux confédérations hostiles, l'une, la ligue achéenne, aristocratique et amie de Rome , l'autte, la ligue é.tolienne, démocratique et amie de la Macédoine, c'est jeter la lumière sur cette histoire si confuse, mais c'est aussi la fausser par l'esprit de système. Un examen plus attentif conduit en effet à cette conclusion que ces deux états « n'ont