Lettre du 22 mars 1865 a M. Perrot
calme, mieux disciplinée, plus laborieuse ' », elle s'était vu enlever au mois de juillet précédent son directeur, M. Dubois, de qui le gou-^ vernenient ne pouvait attendre la moindre complaisance pour l'exécution de ses desseins; car on savait u qu'il était un point où le respect de la liberté lui paraissait chose sainte et sacrée, c'était en tout ce qui touche aux droits de la conscience religieuse ou philosophique '. » Il fut remplacé par M. Michelle, ancien élève du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, catholique ardent et sincère, très lié jadis avec le cardinal de Rohan, qui avait essayé de l'entraîner dans le clergé.
M. Michelle eut pour consigne de rendre l'Ecole « chrétienne », et cette tache répondait si bien à ses convictions intimes qu'il y apporta toute la résolution qu'exige l'accomplissement d'une mission religieuse. Bientôt débarrassé de son sous-directeur, M. Vacherot, puis, après le 2 décembre 1851, vigoureuse-
[. Vacherot, dans le Compte rendu des séances de tAcamie des sciences morales, t. ClII (1876), p. 581. 2. Ibid., p. 577.
ment encouragé par le ministre Fortoul, il appliqua dans toute leur rigueur, s'il ne les inspira pas, le décret du 10 avril 1852 et les règlements des 15 et 16 septembre, qui inau* guraient à l'Ecole ce qu'on a appelé « l'ère de la mortification », et qui avaient pour but avoué de faire de ces trois années d'études « un pénible noviciat », d'où sortiraient « de modestes professeurs », dépourvus de toute indépendance de pensée et de toute ambition intellectuelle *.
M. Fustel n'était guère d'humeur à accepter une pareille servitude. S'il se résigna, par prudence, à courber la tète, s'il garda jusqu'au bout les apparences de la docilité ', il s'arrangea de manière à assurer autant que possible la liberté de son travail. Attaché au service de
1. La plupart de ces détails sont tirés d'une notice publiée par M. Gréard dans le Centenaire de V École normale sur « La crise de 1850 d.
2. En 1852, trois élèves de sa promotion (dont un <ètait M. Accarias) furent arbitrairement renvoyés de l'École. On lit à ce sujet dans les notes trimestrielles d'un surveillant : « M. Fustel s'est montré ému de l'exclusion de ses camarades, et peu convaincu de la légitimité de cette mesure. Est-ce un indice que, s'il s'est soumis, ce n'est pas sans faire des réserves .' Je m'abstiens de me prononcer, o
la bibliothèque, et éloigné par là des salles communes, il était mieux placé que ses camarades pour échapper à toute inquisition, pour distribuer son temps à sa guise, surtout pour lire les ouvrages que l'administration avait en sus-^ picion, et elle tenait pour suspects tous ceux qui éveillaient Tintelligénce.
Il usa largement de ce privilège. D'ailleurs les professeurs eux-mêmes étaient presque tous les complices des élèves, a Ils n'encouragent pas publiquement nos résistances, écrivait Prévost-Paradol, mais ils ne les combattent pas non plus, et je crois bien qu'au fond ils y applaudissent ^ » On avait beau destituer M. Jules Simon pour refus de serment, et écarter M. Berger, accusé d'être républicain; le vieil esprit libéral de la maison subsistait en dépit de tout. C'est une entreprise chimérique que de vouloir soumettre ces jeunes gens d'élite au joug d'un dogmatisme qu'ils répudient. Le seul enseignement qu'ils tolèrent est celui qui les pousse à la réflexion et qui favorise le