V Alleu, p
plusieurs témoignages dignes de foi, il recommandait de tout faire pour les concilier avant de se résoudre à en rejeter un seul. Ce sont lu des règles que les bons esprits ont toujours suivies; il est donc inutile de s'y appesantir ; mais je voudrais montrer comment M. Fustel leâ applique; on saisira mieux de cette façon quelle était sa manière de travailler.
Il se propose de réfuter l'opinion de ceux qui placent le régime de la communauté des terres dans la vieille Germanie et qui regardent la « marche » indivise du xii® siècle comme le débris d'une a mark » originelle et primitive. Pour cela, il passe en revue tous les textes où se lit le mot « marca », depuis le vi^ siècle jusqu'au xii^; il les commente, il en fixe la signification exacte, et il aboutit à une théorie qui se résume ainsi : Au vi® et au VII® siècle, <( marca » a le sens de limite et indique la ligne séparative de deux fonds ou de deux royaumes voisins; au viii® et au IX®, le terme conserve encore ce sens-là, mais il commence déjà à s'étendre des bornes de la propriété à la propriété elle-même. Jamais, en
tout cas, la « marche » ne nous est signalée dans cette longue période .comme une terre commune à tous les habitants d'une contrée ; c'est tout au plus si ce mot fait parfois allusion a une sorte d'indivision partielle qui ne ressemble guère à un système de communauté agraire *. Ces analyses se comptent par centaines dans les ouvrages de M. Fustel, et presque toujours elles sont très probantes.
Un modèle du genre, c'est le chapitre où il définit ce qu'était l'alleu. « On a construit sur ce seul mot, dit-il, tout un système. On a supposé d'abord qu'il désignait une catégorie spéciale de terres qui auraient été tirées au sort. De cette hypothèse on a tiré la conclusion logique que les Francs avaient dû, à leur entrée en Gaule, s'emparer d'une partie des terres et qu'ils se. les étaient partagées entre eux par la voie du sort. D'où cette conséquence encore qu'il y aurait eu, à partir de cette opération ^ une catégorie de terres appelées alleux^ lesquelles auraient eu comme caractère distinctif
1. Recherches sur quelques problèmes d' histoire ^ p. 325 et suiv.
d'appartenir à des Francs, de leur a|)partenir par droit de conquête, d'être par essence réservées à des guerriers et de posséder certains privilèges, tels que l'exemption d'impôt. Ces déductions aventureuses ne sont pas de la science. » Et voici par quoi il les remplace. Il interroge successivement toutes les lois barbares — loi salique, loi des Ripuaires, loi des Thuringiens, loi des Bavarois, — puis les formules, puis les chartes, et il établit par Ik « que le sens du mot alodis à l'époque mérovingienne fut celui d'hérédité, qu'un peu plus tard il a signifié la propriété patrimoniale, que plus tard encore il s'est dit de toute propriété, mais qu'en aucun cas il n'a désigné une classe^ spéciale de terres ». Il remarque que l'alleu existait pour les Romains comme pour les Francs, pour les femmes comme pour les hommes, que la locution alodis était usitée dans toutes les parties de la Gaule, qu'en revanche elle était inconnue des Wisigoths, des Burgondes, des Lombards et des Saxons, qu'il n'est pas sûr dès lors « que les diflPérentes branches de la race germanique l'aient emportée de leur commune
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patrie », que, selon toute apparence, elle « était entrée dès les derniers temps de TEmpire dans la langue des praticiens de la Gaule, et qu'ensuite Francs et Romains s'en servirent également, par cette raison que l'héritage était chose également romaine et germanique * ».
Une discussion ainsi conduite peut mener à Terreur si l'auteur manque de perspicacité; mais il est clair qu'elle donne peu de place à la fantaisie et à l'imagination.
Partir des textes et revenir constamment aux textes, tel est le principe fondamental de M. Fustel. « Les textes ne sont pas toujours véridiques; mais l'histoire ne se fait qu'avec les textes, et il ne faut pas leur substituer ses opinions personnelles. Le meilleur historien est celui qui se tient le plus près des textes, qui n'écrit et même ne pense que d'après eux*. » Ce n'est pas qu'on doive accepter aveuglément tout ce qu'ils disent. M. Fustel savait mieux que personne combien ils abondent en lacunes et en erreurs, et il les maniait avec une extrême