‹ Fustel de Coulanges (volume 2)Chapitre 66 sur 96 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les idées de Fustel de Goulanges sur la philosophie de l'histoire.

M. Fustel de Coula iiges se montrait volontiers sévère pour les systèmes qu'a enfantés la « philosophie de l'histoire ». Alors qu'on est souvent tenté d'en admirer la profondeur, l'originalité et la finesse, lui ne cessait de s'en plaindre et s'en irriter. Il avait pour eux la même aversion que les positivistes pour les concepts purement métaphysiques. L'influence de la race, J'action du milieu géographiqije, l'idée du progrès, le fatalisme, l'intervention de la Providence dans les affaires humaines entendue à la façon de Bossuet, tout cela était

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pour lui sans grande portée. Dans la rivalité d'Athènes et de Sparte il voyait autre chose qu'une lutte entre l'esprit ionien et l'esprit dorien< Les efforts de Taine pour expliquer le caractère anglais par le climat et le mode d'alimentation le faisaient sourire. Il décrit à merveille l'évolution des idées et des sentiments qui animent les sociétés, mais nulle part il ne

' se demande si leur histoire suppose une amélioration graduelle de l'âme humaine. Son intelligence était libre de toute croyance au surnaturel, et il n'interrogeait jamais que la raison pour rendre compte des événements. Il n'admettait pas que les destinées d'une nation fussent irrévocablement fixées à l'avance; il pensait, au contraire, que le sort d'un peuple dépend surtout de Jui-mème, et il dit en propres termes que ^ le régime féodal ne ise serait pas établi si la majorité des hommes avait voulu qu'il ne s'établît pas »,

On ne saurait blâmer une tentative aussi

' méritoire pour bannir du domaine de l'histoire toute opinion a priori. Il semble pourtant que M. Fustel a été trop prompt à condamner ces

systèmes. S'il en est dans le nombre qui sont des œuvres d'imagination, la plupart se fondent sur une connaissance, incomplète, il est vrai, mais enfin réelle, des faits, et il y a quelque injustice a les englober tous dans le même mépris. Même s'ils n'étaient que de simples hypothèses, ils seraient dignes souvent d'attention, car on sait la place que l'hypothèse occupe dans les sciences. Or, chacune de ces théories renferme une part indiscutable de vérité; chacune d'elles n'est que l'expression plus ou moins outrée d'une loi expérimentale. Ceux qui les formulent en exagèrent presque toujours la valeur, mais il ne s'ensuit pas qu'elles soient absolument sans profit pour nous. L'ethnographie et la géographie ne nous livrent pas h elles seules tout le secret de l'histoire de l'humanité; mais, si peu que ce soit, elles contribuent pourtant à y jeter quelques lueurs. Le fatalisme nous avertit que notre liberté morale a des limites; il éveille notre esprit sur ce qu'il y a d'inconscient et d'irréfléchi dans nos actes, et il nous invite à mieux marquer la suite et le lien des faits. Il peut

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être périlleux de se préoccuper incessamment de ridée de progrès ; mais il ne Test pas moins de n'y jamais songer, car il est impossible de décider s'il y a eu progrès d'un siècle à l'autre sans une étude sérieuse des deux époques.

Ainsi ces systèmes, pour lesquels M. Fustel professait tant de dédain, offrent néanmoins quelque utilité, lorsque au lieu de leur demander la solution définitive des graves problèmes qu'ils agitent, on n'y cherche qu'un ensemble de vues tantôt exactes, tantôt conjecturales, mais généralement très suggestives, sur l'histoire.

Il était loin d'ailleurs d'être aussi étranger qu'il le prétendait parfois a l'esprit de synthèse. S'il avait eu ce défaut, il aurait été assurément un grand érudit; il n'aurait pas été un grand historien. Son mérite vient justement de ce qu'il réunit en lui le goût des menues recherches et l'aptitude à tirer de ces patientes analyses une conception systématique. L'attrait de ses ouvrages n'a pas d'autre cause; même quand il paraît s'égarer dans l'infiniment petit, on sent qu'il est sur la piste de quelque importante

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vérité. S'il creuse le sol, c'est pour y poser les fondements d'une vaste construction, et lorsqu'il a exécuté de son mieux ce travail préliminaire, l'édifice s'élève ensuite très haut et sans eflFort. Il avait sur le développement de l'humanité un ensemble d'opinions bien liées. D'ordinaire^ il préférait les garder pour lui seul, peut-être afin d'éviter 'la censure de ceux qui affectaient de le considérer comme un fantaisiste. Mais^ malgré lui, il en laissait par moments échapper quelq^ue chose. Il avait beau se confiner dans l'observation du détail ; souvent il brisait d'un mouvement brusque le cadr^ étroit où il s'était emprisonné, et, jetant ses regards sur un horizon plus étendu, il ouvrait au lecteur de larges perspectives sur l'avenir comme sur le passé. Il y avait en lui un philosophe, j'entends un homme à idées générales, qui, pour n'être pas toujours en vedette dans ses écrits, y était partout présent et partout visible. Il ne. se défendait pas d'ailleurs contre cette propension de son intelligence; car tout en déclarant que l'histoire « ne consiste pas à disserter avec profondeur )>, mais plutôt « à constater les faits,

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k les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien », il avouait qu' « une certaine philosophie » pouvait s'en dégager, à condition « qu'elle s'en dégageât d'elle-même, presque en dehors de la volonté de l'historien * ».

L'objet d'étude qu'il assignait à l'historien, c'était l'âme de l'homme, non pas de l'homme isolé, mais de l'homme en société. « L'histoire n'est pas l'accumulation des événements de toute nature qui se sont produits. Elle est la science des sociétés humaines. » Elle cherche « comment ces sociétés ont été constituées, quelles forces ont maintenu la cohésion et l'unité de chacune d'elles ». Elle étudie « les organes dont elles ont vécu, leur droit, leur économie publique, leurs habitudes d'esprit,

leurs habitudes matérielles, toute leur concep-

tion de l'existence * ». Elle doit aspirer à déterminer ce que les groupes sociaux ont cru, pensé, senti k travers les âges^. Elle est la sociologie même.

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