‹ Fustel de CoulangesChapitre 2 sur 82 · Ibid.. p · texte numérisé non relu

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4 PnSTEL DE GOULANGES.

ment encouragé par le ministre Fortoul, il appliqua dans toute leur rigueur, s'il ne les inspira pas, le décret du 10 avril 1852 et les règlements des 15 et 16 septembre, qui inauguraient à l'École ce qu'on a appelé « l'ère de la mortification », et qui avaient pour but avoué de faire de ces trois années d'études « un pénible noviciat », d'où sortiraient « de modestes professeurs n, dépourvus de toute indépendance de pensée et de toute ambition intellectuelle '.

M. Fustel n'était guère d'humeur à accepter une pareille servitude. S'il se résigna, par prudence, à courber la tète, s'il garda jusqu'au bout les apparences de la docilité ', il s'arrangea de manière à assurer autant que possible la liberté de son travail. Attaché au service de

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la bibliothèque, et éloigné par là des salles communes, il était mieux placé que ses camarades pour échapper à toute inquisition, pour distribuer son temps à sa guise, surtout pour lire les ouvrages que l'administration avait en suspicion, et elle tenait pour suspects tous ceux qui éveillaient l'intelligence.

Il usa largement de ce privilège. D'ailleurs les professeurs eux-mêmes étaient presque tous les complices des élèves. <t Ils n'encouragent pas publiquement nos résistances, écrivait Prévost- Paradol, mais ils oe les combattent pas non plus, et je crois bien qu'au fond ils y applaudissent ', » On avait beau destituer M. Jules Simon pour refus de serment, et écarter M. Berger, accusé d'être républicain; le vieil esprit libéral de la maison subsistait en dépit de tout. C'est une entreprise chimérique que de vouloir soumettre ces jeunes gens d'élite au jougd'un dogmatisme qu'ils répudient. Le seul enseignement qu'ils tolèrent est celui qui les pousse à la réflexiou et qui favorise le

1, Lt Centenaire de VÈcoU normale, p. 296.

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plein développement de leurs l'ucultés. En vain le ministre et son représentant prescrivaientils d'éviter en histoire « toute recherche d'érudition n, et de s'attacher en philosophie aux doctrines c les plus approuvées ». On laissai dire M. Michelle et M. Portoul, et chacun sui vait, non pas la volonté de ses chefs, ses inclinatioDS naturelles.

Le régime nouveau ne fit violence aux noriiinliens que sur un point. Les agrégations spéciales ayant été supprimées, ils durent tous prendre part aux mêmes exercices et fabriquer sons relâche des dissertations latines et françaises, des vers latins, et des thèmes grecs. Cette culture purement formelle de l'esprit répugnait à beaucoup d'entre eux ', et M. Fustel était du nombre. Arrivé à l'École avec une prédilection bien décidée pour l'histoire, il regrettait les heures qu'il n'y consacrait pas. Les règlements officiels et la préoccupation de

1. Lettre de Prévoal-Pnradol jk Taine (21 férrier 18&2) ; Cl 11 y o de quoi rendre fou9 ceai que ce régime n'abrutit pas... Je TOudrais bien sauTer à la hflte, par des études plus libérales, ce qui me reste d'intellig«nce. le peu de force et d'élévation d'esprit qui a jusqu'il présent échappé, u (Gréard, Préfosl-PataiM. p. 191.)

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son avenir professionnel le forcèrent de se plier à la contrainte qui pesait sur tous. Mais il est visible qu'il se déroba le plus possible ii des obligations qui n'étaient pas de son goût. Ses professeurs de littérature ne constiitèrent jamais cbez lui de progrès bien sensibles, et plus d'un devina qu'il ne leur sacrifiait qu'une faible partie de son activité. En revanche, il réussit d'emblée à se signaler par ses aptitudes historiques. 11 avait déjà l'amour des recherches approfondies, le souci de remonter aux sources, l'ambition de s'attaquer aux questions ardues, et si on lui reprochait parfois d'obéir à l'esprit de système, ce défaut n'était guère que l'exagération d'une qualité peu vulgaire'.

1. Jugement de M. Cbéruel sur M. Fuetel en 1851 : u Ses dcToire écrits anealent des connaiisances étendues, une lecture attentive des sources, une intelligence historique remarquable. Mais il y a quelquefoia dans ses compositions tendance à l'esprit de système ou à la confusion. Sa parole manque de netteté, n Le même professeur disait en 1852 : « M. Fustel ne sait pas assez le cours et ne parait pas assez pénétré de la nécessité de le SBToir. Il donnerait volontiers tout son temps à des recherches d'érudition, el il néglige l'essentiel, l'indispensable, c'est-à-dire ce qu'il doit savoir pour l'eiamen et ce qu'il doit un jour enseigner aux élèTes. g Voici, à titre de curiosité, l'appréciation générale que portait sur lui en 1853 M. Jacquinet, à la fois professeur de littérature française et directeur des

Malgré les circonstaoces défavorables où il se trouvait, ses trois années d'Ecole furent très fc^condes pour lui. Il se plut à le déclarer en ces termes devant ses confrères de l'Institut, lorsqu'il inaugura ses fonctions de président le 21 avril 1888 ; « M. Vacherot ne traitait pas avec nous telle ou telle science; mais... sa seule présence parmi nous nous disait qu'il faut penser librement et marcber droit dans la vie. M. Chéruel nous enseignait les conditions rigoureuses par lesquelles on obtient l'exactitude; il nous habituait à aimer la vérité, quelle qu'elle puisse être, conforme ou contraire à nos opinions personnelles, à la chercher sans idées préconçues, à la voir telle qu'elle est et non pas telle qu'on désire qu'elle soit.... M. Jules Simon m'a expliqué, il y a trentehuit .ans, le Discours de la méthode de Des-

études ; s Eaprit assez y\t, mais léger, Bautillant. Tous les eflbrls de ses maîtres poar lui donner ce qui lui manquait, le jugement, la netteté, la méthode, n'ont qu'imparfaitement réussi. Il se perd dans les subtilités et les dJTogutions, ou bien, quand il se surveille et fait effort pour se contenir et se conduire, il tombe dans une sécheresse vuisine de la stérilité et se réduit presque à néant. Ses études, son éducation sont loin d'être finies, *

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LEB DEBUTS

cartes; de là soDt veDus tous mes travaux; car ce doute cartésien qu'il avait fait entrer dans mon esprit, je l'ai appliqué à l'histoire '. »

11 est encore une influence qui agit alors sur lui, bien qu'il ne l'ait pas mentiounée, c'est celle de Bacon. J'ignore si M. Fustel avait beaucoup pratiqué le Novum organum ; mais il est indubitable que ce qu'il savait des doctrines du penseur anglais l'avait vivement séduit et qu'il n'bésitait pas à le placer audessus même de Descartes. C'est à lui principalement qu'il attribuait le mérite d'avoir fondé la philosophie moderne par la création de la méthode propre aux sciences d'observation. Quelques pages qu'il écrivit sur lui à l'Ecole normale sont un perpétuel dithyrambe en son honneur. On y sent à chaque ligne l'admiration enthousiaste d'un disciple pour le maître préféré. On croirait presque entendre Lucrèce saluant dans Epicure un bienfaiteur de l'humanité.

Au mois de novembre 1853, M. Fustel de

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Coulanges partit pour l'Ecole d'Athènes. Il n'apporta en Orient ni le dilettantisme d'un touriste, ni la curiosité d'un archéologue; il y fut simplement historien. Ses fouilles de Chio furent peu fructueuses. Par contre, il explora avec soin le pays, il recueillit sur place de précieuses informations ', il y consulta des documents rares ou inédits, et de là sortit un long mémoire sur l'histoire de l'île.

C'est un travail excellent de tous points, complet, véridique, bien ordonné, remarquable par la justesse et ht précision du style, bourré de faits et d'idées, mais sans surcharge, oit perce par endroits une pointe d'originalité et de paradoxe. Chose singulière ! la pensée qui d'un bout il l'autre guide l'auteur est une de celles qu'il repoussa dans la suite avec le plus d'énergie. D'après lui, les Chiotes ont toujours conservé à travers les âges les mêmes traits de caractère. Les guerres, les révolutions, la domination étrangère, rien n'a pu les changer, et

1. Les entretiens qn'il eut avec les habitants lui apprirent qu'en 1822, ao moment de l'insurrection grecque, les Chiotea firent une lentalive pour se donner à la Fronre. (Queilioa» kittoriquct, p. 394.)

LKS DKBUTS.

ils ont piii'u sous les Génois et sous les Turcs tels qu'ils étaient déjà dans l'iintiquité la plus reculée, sages, positifs, laborieux, âpres au gain, et probes, an moins par calcul. M. Fastel cessa bientôt de croire à cette permanence des qualités et des défauts chez les peuples; il se persuada de plus en plus que leur tour d'esprit et leur mauière de sentir étaient l'œuvre à peu près exclusive du temps, et que l'état moral de la race, loin de demeurer immuable, se modifiait constamment sous l'ac* tion des événements.

Après son retour de Grèce, il fut nommé professeur de seconde au lycée d'Amiens (juillet 1855). Là, il se vit forcé de se préparer à l'agrégation des lettres, la règle interdisant alors de passer cet examen à la sortie de l'École normale ; il fut reçu en 1857, après un premier échec. Une fois agrégé, on le transféra dans la chaire d'histoire, et le 10 avril 1858 il soutint à Paris ses thèses de doctorat. La thèse latine avait pour titre : Quid Vestœ citltus in institutis ceterum prjvatis publtcisque faluerit. C'est assez la vanter que rappeler qu'elle

DB COCLANGES.

renferme en raccourci toute la Cité aniir/ue. Quant à la thèse française sur Polybe, elle avait pour objet de montrer « comment au II' siècle avant Jésus-Christ le cœur d'un Grec était disposé à se laisser conquérir et comment Rome faisait ses conquêtes ». Un témoin oculaire atteste que le candidat se défendit vaillamment et que la Faculté loua fort « la solidité de son érudition, le choix de ses'preuves, la clarté et la fermeté de ses pensées et de son style, la facilité de sa parole ' i.

Quelle qu'en soit la valeur, l'étude sur Polybe trahit entfore l'inexpérience d'un débutant. Représenter le corps hellénique comme divisé à cette époque entre deux confédérations hostiles, l'une, la ligue achéenne, aristocratique et amie de Rome , l'autre, la ligue étolienne, démocratique et amie de la Macédoine, c'est jeter la lumifere sur cette histoire si confuse, mais c'est aussi la fausser par l'esprit de système. Un examen plus attentif conduit en effet à cette conclusion que ces deux états « n'ont

t. Journal de l'iititruetion publique, 19 et 2S mai 1S58.

LES DEBUTS

pas été des ussociatioDS fondées pour grouper les partisans de deux sectes politiques », qu'ils eurent des institutions à peu près analogues, et que leur rivalité ne fut pas « un antagonisme de principes' ». J'ajoute que M. Fuatel, sans méconnaître absolument la partialité de Polybe, incline un peu trop h le croire sur parole. Il oublie que ce dernier, avant d'être historien, a été intimement mclé aux luttes des factions, que ses appréciations se ressentent parfois du rôle actif qu'il a joué, que son livre est un plaidoyer autant qu'un récit, et qu'en jugeant ses adversaires il ne s'est pas toujours affranchi de ses anciennes passions ni de ses vieilles rancunes.

Ainsi les deux défauts si souvent reprochés à M. Fustel de Coulanges, je veux dire l'insuffisance de critique dans l'emploi des sources et la tendance à simplifiet' arbitrairement les problèmes historiques, se manifestent nettement dans cette œuvre de jeunesse.

J'en relèverai encore un qui n'est pas moins

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