‹ Fustel de CoulangesChapitre 24 sur 82 · FUSTEL DE I · texte numérisé non relu

FUSTEL DE I

discutait devant nous; et comme il se souciait beaucoup plus de ucus convaincre que de nous éblouir, il les voulait peu nombreux, maïs absolument probants.

Ces qualités réunies frappaient vivement notre esprit. Ceux même qui ne se destinaient pas à la section d'histoire ne pouvaient s'empêcher de goûter un talent où se confondaient tant de mérites divers : l'exactitude des connaissances, la solidité de l'argumentation, la richesse et la profondeur des idées, la belle ordonnance de l'exposition, la clarté lumineuse, la vigueur et le tour classique de la parole. Quant aux historiens, ils s'initiaient, en écoutant M. Fustel de Coulanges, aux règles de sa méthode, si bien définie par lui-même en ces termes : « Nulle généralisation, nulle fausse philosophie, pas ou peu de vues d'ensemble, pas ou peu de cadres, mais quelques sujets étudiés dans le plus grand détail et sur les telites'. n A peine sortis de sa conférence,

1. Lellre k H. Geffro;, datée du Ss teptembra 1875, et publiée dana la Revue înleraalionale de l'enteignemml (I. IX, p. 41t].

d;,Googlc

nous causions volontiers entre nous de ce que nous avions entendu. Quelques-uns épuisaient en son honneur toutes les formules de l'éloge. Leur enthousiasme était tel qu'il excitait les railleries de leurs camarades et provoquait dç leur part mille taquineries. Mais au fond l'admiration pour M. Fustel était un des points sur lesquels nous nous accordions le mieux.

Si précieuses que fussent ses leçons, elles n'étnient, dans son opinion, que la partie accessoire de sa tâche. Il n'attribuait qu'une importance secondaire à « l'enseignement dogmatique, celui qui part du maître et qui s'impose aux esprits, ou qui, plus souvent, passe sur eux sans laisser de traces ». La conférence, c'est-à-dire i< l'instruction de l'élève par luimême, l'enseignement sortant de son propre effort et de ses recherches personnelles, sous le stimulant et avec le coutrôle de l'effort pareil et des recherches personnelles de ses égaux », telle était pour lui la grande utilité de l'Picule, et voici comment il aurait souhaité que l'on procédât : « On se réunit dans une très petite salle; quelques jeunes gens sont assis autour du

FUSTEL DE COULANGKS.

maitre. Le maître fait quelquefois une leçon; le plus fréquemment, c'est l'élève qui parle. II a étudié un sujet indiqué d'avance; tantôt il lit, tantôt il improvise. Quand il a fini, les autres élèves argumentent et discutent. Enfin le professeur approuve ou blâme la méthode suivie, rectifie ou ajoute, coDclut la discussion', n

Nul doute qu'un pareil système ne soit très fécond et qu'il ne faille s'y conformer le plus possible ; mais, dans la pratique, les choses, de notre temps, ne marchaient pas si bien.

Même quand M, Fustel nous interrogeait sur sa leçon précédente et qu'il nous pressait de lui soumettre nos doutes, la plupart d'entre nous se dérobaient. Ce n'était de notre part ni timidité ni indifTérenre ; mais d'ofi seraient venues nos objections contre un professeur de qui nous tenions a peu près tout ce que nous savions sur l'histoire ancienne? D'autant plus que ce qu'il attendait de nous, c'étaient des

1. Les idées de K. Fuslel sur l'enseignement supérieur, et en purliculier sur l'Ecule normolc, sont candensées dans un orticle de la Sei-ue des Deux Mondes (15 aoàt 18/9), et dans une lecture faite à l'Académie des eciences moralH {Compte rendu, t. GXXF, 1884),

I liNSItltiNEMENT.

textes, des faits précis, et non pas de vagues conjectures et des assertions en l'air. Un jour, cependant, l'un de nous se risqua à lui apporter une phrase de Tite-Live qui ébranlait une de ses théories les plus chères. M. Fustel la lut avec attention, l'examina de près, et avoua en toute sincérité qu'elle lui avait échappé. Mais, avant de capituler, il demanda qu'on lui en indiquât exactement la provenance, pour qu'il put vérifier « si le contexte ne modiherait pas le sens du texte ». Or la phrase avait été fabriquée de toutes pièces k l'École même. On cacha tant bien que mal la supercherie, et ce fut en somme le mystificateur qui se trouva mystifié.

11 était rare également que nos leçons hebdomadaires amenassent une discussion générale ; habituellement, elles n'étaient suivies que d'un échange d'observations entre l'élève et le maître. Les plus tenaces défendaient vaillamment leurs positions; quant à l'auditoire, il assistait muet à la lutte, sans y participer. Il nous déplaisait même que la résistance se prolongeât outre mesure, vu qu'elle nous privait

l COULANGBS.

du plaisir d'entendre M. Fustel traiter à sod tour le sujet.

Les crîtîc|ues qu'il nous adressait étaient d'une excessive indulgence; il ne montrait quelque sévérité que pour nos travaux écrits, encore qu'il y mit beaucoup de ménagements.

Presque toujours, il commençait par dire que la leçon était excellente, et les plus naïfs se laissaient prendre à ce compliment banal. Il avait certes trop de perspicacité pour méconnaître nos défauts ; mais je présume qu'il craignait de froisser notre amour-propre et qu'il ne voulait décourager personne. Il était d'ailleurs facile, surtout pour ceux qui n'étaient pas en cause, de discerner quel était son véritable sentiment; car il arrivait souvent qu'une leçon qu'il avait tout d'abord louée, il la réduisit immédiatement après à néant.

Chose étrange! ce professeur doué d'un sens littéraire si sûr s'inquiétait assez peu de la forme de notre exposition. C'est ii peine s'il nous reprochait, en passant, une faute de pion ou une incorrection de langage, Il semble que ce fût là une grave lacune dans son enseigne-

SON ENSEIGNEMBNT. 101

ment; non que j'approuve pleinement l'excès de pédagogie auquel les facultés sont aujourd'hui en proie ; mais il est évident que quelques conseils pratiques d'un homme tel que lui nous auraient été extrêmement utiles. Il estimait qu'un bon esprit se tire toujours d'affaire, qu'il lui suffit d'écouter, de lire, de réfléchir pour se discipliner lui-même, que, s'il est naturellement net et précis, il réussit vite à s'exprimer avec netteté et avec précision ; et je ne crois pas que l'expérience lui ait absolument donné tort '.

1. En 1S80, rendant compte aa miiiUtre du cungrèe international de Braiellea où il avait été délégué, il écrivait : H Ou a Bonlfliiu l'opinion que le futur professeur avait besoin de recevou' un enseignement particulier de la science pédag^igique et de faire, en autre, une sorte de stage dans un collège à cAté d'un professeur dont il observerait la pratique. , Ces méthodes lentes et compassées conviendraient peu à la FraDce; elles auraient des dangers, el il n'est pas certain qu'elles produiraient de bons résultats. Le directeur de l'Ecole normale supérieure (c'était M. Fustel lui-même) avait le devoir d'exprimer son opinion sur un tel sujet. Il a fait ses réserves contre celle aorte d'apprentissage professionnel. 11

enfanls et le professeur des classes supérienres des lycées. A celui-ci quelques nations de pédagogie suffisent, surtout s'il a fait des études psychologiques. 11 agit sur ses élèves et prend l'empire sur eui par les connaissances qu'il leur enseigne; il n'a pas ù recourir à des moyens artificiels. Qu'il aime le vrai, qu'il en donne le goût; c'est assez pour

d.,GoogIc

sont les idées générales, les hypothèses ambitieuses, les constructions hardies. Ils s'enflamment au contactdu paradoxe lep lus audacieux, et le moindre document leur ouvre des perspectives infinies. Tout l'effort de M. Fostel tendait h eEfréner ces imprudences et à nous inspirer des habitudes de travail plus rigoureuses. Les règles (ju'il devait plus tard énoncer dans ses ouvrages, il nous recommandait déjà de les observer ; il nous ramenait sans cesse aux textes en nous exhortant à les approfondir de notre mieux; il exigeait que chacune de nos allégations fût accompagnée de sa preuve, et il était impitoyable pour toute opinion qui n'avait pour elle que l'autorité d'un moderne ou la nôtre. Là est le grand service qu'il a rendu à notre génération. Si l'on joint à cela qu'après chacune de nos leçons il ne manquait pas de nous communiquer ses propres idées sur le sujet, et que ses réflexions, tantôt bien maries a l'avance, tantôt improvisées sous nos yeux, étaient toujours de celles qui engagent à méditer, même quand elles sont fausses, on devinera tout le fruit qu'avaient pour nous de pareils exercices.

FtlSTBL DE COULANGBS.

Que dire enfin de sa bienveillance pour ses élèves, pour ceux notamment qu'il honorait de son amitié? Quelques-uns seulement connaissent le cœur chand et généreux qui se cachait derrière ce masque de froideur et de réserve. Il ne provoquait pas la familiarité et ne nous traitait pas en camarades. Mais quel souci il avait de nos études, de nos intérêts, de notre santé! Pour nous il était prêt à toutes les démarches, à toutes les luttes, sauf dans le cas où oD l'eât pressé d'appuyer une ambition en disproportion avec le talent; mais aussi qui de nous aupait eu l'audac* de l'en prier? Savait-il qu'une thèse de doctorat était en voie de préparation? Il en demandait instamment des nouvelles, trop heureux si, par quelque conseil discret, il pouvait aider à l'améliorer. Plus d'un a reçu de lui, au moment décisif, une de ces paroles qui réconfortent et donnent de l'élan. Et comme il était enchanté d'applaudir à nos succès, même les plus modestes, de favoriser notre avancement, s'il le jugeait mérité, de louer nos ouvrages, s'ils répondaient à ses anciennes espérances ' Jusque sur son lit de mort, je l'ai

d;,GoogIc

SON ENBEIGKEHENT. 105

VU soDger a l'avenir de tel d'entre nous dans rUoiversité et dans la science. 11 se félicitait vivement d'avoir contribué à l'élection de son maître, M. Chéruel, comme membre de l'Institut, et il se promettaitun bonheur pareil pour lejouroù quelqu'un de ses élèves y deviendrait son confrère. 11 aimait beaucoup la jeunesse, du moins celle qui fait peu de bruit et qui travaille, et il en a été récompensé par d'ardentes affections qui ne sont pas près de s'éteindre. Sans parler de la reconnaissance qu'ils lui gardent, plusieurs le considèrent comme une sorte de génie tutélaire, comme un ancêtre intellectuel qui veille encore sur eux, et, quand ils sentent le besoin de renouveler leurs forces, c'est à ses écrits, c'est à cette source de vie qu'ils vont s'abreuver.

M. Fustel demeura peu de temps à l'Ecole normale. Dès le mois de décembre 1875, il allait à la Sorbonne suppléer M. Geffroy dans la chaire d'histoire ancienne, et trois ans plus tard, le 24 décembre 1878, il y était nommé professeur d'histoire du moyen âge. Quoique la faculté eût sollicité ît plusieurs reprises la

lep mai être biet

î.GoogIc

et Duvaux, certifiassent son indé prît au président de la cummissi qui partageait l'erreur conimuQï alors voté presque sans débat.

Dnns son cours, M. Fustet ue sacrifices aux Parisiens que jadis geois. S'il attira beaucoup de nu lui, ce fut par ta forte strnctu de ses leçons, la vigueur de sa c nalité de ses aperçus, l'ardente c il était animé, la sobriété et la ] parole.

« Vous venez chercher ici, dis non une distraction, mais un Nos réunions seront laborieuses, de moi que je vous apporte cha< résultat de longues recherches., senterai des faits, des textes, sai sans aucune autre préoccupatio trouver le vrai. Je ne me contente exposer la partie facile, lasurfaci je vous apporterai les docuroeni et souvent dans la langue où ils Je vous promets de ne pas ménag

d;,GoogIc

SON BNBBIGNEKBNT. 109

La partie la plus délicate peut-être de la besogne d'un professeur de Sorbonne, c'est l'exainen de doctorat. Voici comment il définissait lui-même sa manière, en contraste avec celle d'un de ses prédécesseurs qui avait un peu trop l'habitude des effusions morales.

« Vous êtes témoin qu'à aucune soutenance je n'ai trouvé le moyen de parler de Dieu, de justice, ou de liberté. Une erreur à telle page, une erreur à telle autre page, un vice de méthode, voilà tout ce que je savais dire.,,. En vingt-cinq ans, pas une phrase éloquente n'est sortie de mes lèvres '. n II y avait dans cette affirmation un excès de modestie. M. Fustel ne se contentait pas de reprocher aux candidats quelques textes mal interprétés ou quelques assertions téméraires. Il n'était pus rare qu'embrassant à son tour l'ensemble de la question traitée, il substituât au système en discussion un système tout nouveau qui résolvait parfois le problème. Les idées générales abondaient, quoi qu'il en dise, dans son arj^ii-

Page 1