ACTE V. — SCENE V
L AUTRE
N 'as-tu pas de pitié ?
LE TROISIEME
D'un dieu? Non, je m'en vante!
Les dieux sont tout le crime et toute répouvante, Et je hais à la mort, que ce soit xVnubis Ou ton Jésus, tous ceux que le monde a subis. D'abord, parce que j'ai la haine de tout maître, Et quels maîtres les dieux ! parce que, moi, j'aime être Debout et qu'ils ont fait peser le ciel sur nous Si lourdement que l'homme a plié les genoux. Et puis, parce qu'ils ont les mains de sang trempées; Parce que Jéhovah dit : Prenez vos épées Et, vous ruant parmi le camp, exterminez Vos frères et vos fils! Les dieux sont forcenés Jusqu'à ne pas choisir où leur colère frappe. Tellement qu'à Béziers c'est le légat du pape Qui dit : Tuez tout. Dieu reconnaîtra les siens ! Tu trouves monstrueux, chrétien, les dieux anciens Pour vous avoir jetés aux bêtes : c'est aux flammes Que vous décernez, vous, les hommes et les femmes; Le cirque est puéril près du quemadero ; Avoir été martyr te fait meilleur bourreau.
Les dieux sont sans pitié môme pour leurs sectaires;
260 FLÏURA.
El. s';>ni|>iil;ui( ramille cl cœur, les solilaires
Voiil. cil vivaiil avec l'hyène et le chacal,
Se préparer au dieu de l'enfer, et Pascal,
Jugeant qu'en ce has monde on a trop de délices,
S'enfonce dans la chair la pointe des cilices,
Et la dévotion est plus grande et le dieu
Oui chevauche le tigre et qui crache le feu
Hit sur son chariot quand les mères hindoues,
Leurs enfants dans les hras, se jettent sous les roues.
Tous, le vieillard qui râle et l'enfant qui vagit.
Sentent roder près d'eux un culte qui rugit,
Et l'œil avec terreur, dans la route nocturne.
Va de l'ongle de Bel à la dent de Saturne.
Ah! l'homme périrait sous tous ces dieux bandits.
Mais ils viennent alors, les négateurs hardis,
Les noirs chasseurs du ciel dont le rude épieu broie
Les doctrines de nuit et les dogmes de proie,
Molière qui porta le flambeau quand don Juan
Eut à souper la mort, Eschyle le titan
Qui contre Jupiter défendit Prométhée,
Socrate assassiné par les dieux grecs! Athée,
Sceptique, destructeurs sombres ou radieux.
Je bénis tous les grands belluaires de dieux !
Pitié des dieux? xMoi, j'ai pitié de la victime Que déchirent leurs crocs et leurs griffes. J'estime
ACTK V. — SCENE V. 261
Que, lorsqu'on tient un dieu, le lâcher serait fou.
Et je trouve excellent que celui-ci soi! où
Il est, puisqu'il en souffre, et que ce soient ses prèlres
Qui le maintiennent là saignant, et que ces traîtres
Lui chantent pour surcroît : Gloria Domino !
Je plains l'homme; plaignez le tigre!
l'autre.
Il est l'agneau !
Les autres sont la fauve et dévorante engeance; Il est, lui, la bonté, l'amour et l'indulgence; Toute sa loi se dit d'un mot : Entr'aimez-vous. Il fait grâce à la femme adultère ; il est doux A ses bourreaux ; il dit à Pierre de remettre Son épée au fourreau. C'est la faute du prêtre, Non la sienne, ce qui t'indigne. Lui cruel? Mais c'est parce qu'il s'est précipité du ciel Pour venir au secours de l'humaine faiblesse Qu'il est sur cette croix où tu veux qu'on le laisse ! Les autres dieux n'étaient que haine et que trépas, Soit ; mais Jésus est un sauveur.
LE TROISIÈME
Je n'en veux pas!
Ah ! c'est là la suprême injure faite à l'homme! Mais que sommes-nous donc?Adam mange une pomme.
La Hible dil : « — Adam a coininis un péché; Alors à tout jamais l'iiommc naîtra taché. » Ce sont ces choses-là que prêche mainte église. Vous tremblez. L'Évangile alors vous tranquillise : — (( Adam vous a salis, mais calmez-vous, voici Christ qui vient vous laver. » Evangile, merci ! Sur la fatalité tu mets encor la grâce! Adam pèche pour moi, Christ est bon à ma place. Entre la Bible et toi nous ne sommes plus rien; Adam nous prend le mal et Christ nous prend le bien ! La pauvre humanité, damnée ou délivrée, Porte la vie ainsi qu'un laquais sa livrée. Qu'est l'homme? un vil semblant, qui, dépendant d'autrui, N'a pas une vertu ni même un crime à lui! Tellement étranger au bien dont il hérite Que c'est par un forfait qu'il revient au mérite Et qu'il s'améliore en tuant son sauveur ! Et qu'est-ce que ce ciel de rage et de faveur Qu'on voit frapper le bon pour le méchant et faiie De l'arbre de l'Eden le gibet du Calvaire? -Moi, je ne consens pas à cette iniquité Qui, pour le mal d'un seul, frappe l'humanité Et qui, parce qu'un seul fait bien, sauve le monde. Le juste est que chacun de ce qu'il fait réponde : Je ne dois pas souffrir si je suis innocent,