HOMÈRE
L'aveugle, c'est toi. S'il t'est importun D'être compagnon de route d'un livre, Sache donc à qui ton offre te livre.
Je n'ai pas de livre, enfant: — j'en suis un!
Ton regard ne voit qu'une chair sénile.
Un vieux, un mourant dont les yeux sont morts.
C'est que ton regard ne voit que le corps.
Tu me crois cent ans, et j'en ai trois mille,
Et je suis le jeune et le radieux !
Et l'humanité de mon aube est pleine ! Je suis la beauté terrible d'Hélène Et je suis l'éclat de rire des dieux!
L'aveugle , c'est toi qui ne vois pas même Que tu ne vois pas, dont les yeux, tout grands Ouverts, voient les miens fermés, et qui prends Pour un moribond l'éternel poème !
Je ne puis vieillir, étant immortel.
Ceux que j'ai chantés ne sont plus en vie,
46 KUTl KA.
Troie est disparue, Argos l'a suivie.
Mes ilouze grands dieux uonl plus un autel.
D'autres dieux sont nés et sont morts, — je lesle ! Le temps à mes pieds est tombé vaincu. Et sais-tu pourquoi j'ai seul survécu?
l*arce que je suis le voleur céleste !
Parce que je vole au divin flambeau La flamme qu'aucun déluge ne noie !
Parce que la nue en vain me foudroie Et que je rapporte aux hommes le beau !
Tes yeux pour le beau n'ont pas de prunelle. Oh! tu crois le voir. Tu vois, c'est cerlain, Les fleurs, les f'orèls, les nids, le matin, L'aigle dans le bleu déployant son aile,
Tu vois resplendir innombrablement
Ces soleils qu'iront habiter vos âmes,
Tu vois mieux, tu vois la beauté des femmes,
Et l'aveugle plaint ton aveuglement.
Oui, tu vois le beau qu'un jour décomplète, Qu'un nuage éteint, qu'emporte le vent,