DÉSŒUVREMENT
L'adolescent sort de classe. II arrive à la ma*ison porteur de ses livres de prix. Il les a bien gagnés ! Ces volumes représentent pour lui une somme considérable d'efforts. Aussi répond-il aux félicitations qu'il reçoit de ses parents, de son curé, de ses bienfaiteurs, de ses amis, par cette parole dont chacun reconnaît la justesse : « J'ai mérité de me reposer ! »
Et le « futur prêtre » se repose... Adieu livres, cahiers, plumes, crayons... Le premier jour ce « far-niente » lui cause une jouissance sans pareille... le second jour aussi... puis peu à peu le plaisir s'émousse... au bout d'une huitaine commence à peser sur les épaules du collégien le fardeau du désœuvrement.
La charge s'alourdit chaque jour jusqu'à en devenir insupportable. Rien n'est plus désagréable pour un esprit habitué à l'activité que d'être réduit à l'oisiveté. L'écolier se prend à regretter les classes, les études, le « bourrage » en vue de examens : il s'ennuie...
Contre ce malaise le remède est tout trouvé : il suffirait de s'occuper. Malheureusement le désœuvrement a pour effet d'engourdir le vouloir qui devient impuissant à s'imposer une tâche. Le collégien devrait profiter de ce temps libre pour acquérir quelques connaissances nouvelles, et prendre de l'avance sur les camarades. Mais il est incapable de s'y décider, s'excusant de sa paresse au moyen de ce respectable principe : « Les vacances sont les vacances. Ne faut-il pas arriver en octobre avec le cerveau frais ? » Le seul travail qu'il se permettra au cours de ces mois de repos consistera tout juste à bâcler les devoirs imposés par le règlement.
Soit ; qu'on se délasse l'esprit, mais de grâce qu'on ne reste pas inoccupé I Pourquoi, par exemple, ne pas s'adonner à quelque ouvrage manuel ? Rien de plus simple pour ceux dont les parents ont un métier : par exemple un fils d'agriculteur ne pourrait-il pas se rendre utile en se faisant lia muscle sur la charrue ou le noyau ? Le père n'est pas sans le lui proposer : mais l'enfant décline l'offre, parce que ce genre de travail lui est désagréable.
Qu'il est donc difficile de sortir du trou où enterre le désœuvrement ! « Moins on en fait, moins on en veut faire », dit le proverbe, qui devient le programme de l'inoccupé.
Les conséquences de cette oisiveté sont terribles. D'abord le collégien aura naturellement tendance à commettre quelques sottises. Il s'énerve, son caractère s'aigrit, pour un rien il chicanera ses frères, ses sœurs, ses voisins ; parfois il échangera des coups ; dans la maison, il touche»a à tout, agacera sa mère, lui désobéira, se fera gronder. La famille exaspérée en viendra à lui lancer des pointes déplaisantes, du goût de celles-ci : « On ne se figurait pas comme cela un « futur prêtre ! » ou encore : « Tu n'as pas la vocation ! » Ces propos font couler des larmes, et le chagrin s'ajoute à l'ennui dans cette âme désorientée.
Pendant ce temps la piété décline parce que le cœur n'y est pas. La volonté engourdie n'a pas le courage de secouer la paresse intérieure. La messe se passe à rêver, l'action de grâces — quand l'enfant a communié — est vide de prières : que demanderait cet adolescent qui ne veut rien et ne peut rien ? Cette situation conduit rapidement à la tiédeur, aux
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communions routinières et bientôt au déclin die l'idéal.
On juge du péril auquel est exposée cette âme. Son atonie la met dans un état de très faible résistance par rapport aux germes morbides. Si elle vit dans un air très pur, dans une atmosphère familiale excellente, elle passera peut-être sans gros accidents les mois d'oisiveté. Mais si les occasions sont proches, qui peut assurer que le désœuvré ne s'y laissera pas tomber ? La tentation se présentera sous la forme d'un livre, d'un camarade, d'un journal... aura-t-il le courage de la repousser ?... S'il y cède, le découragement «îanquera-t-ii de survenir et de compromettre la vocation ?
Ah ! ces terribles vacances 1 Que les curés, qui en comprennent les dangers, les redoutent ! Ils affirment qu'elles dévorent les âmes qui n'ont pas, ou pour lesquelles on n'a pas prévu les difficultés. C'est pourquoi ces excellents pasteurs prennent des mesures effectives en vue d'éviter à leurs « futurs prêtres » recueil mortel du désœuvrement.
Leur première précaution consiste à exiger de leurs enfants qu'ils leur donnent connaissance du règlement de piété imposé par le directeur, afin de veiller à sa stricte exécution. Ce règlement comporte évidemment la messe le matin et, dans la soirée si la chose est facile, la visite au Saint-Sacrement. Ainsi deux fois par jour, quand l'écolier ne demeure pas trop loin, surgit un but à sa piété et aussi à son activité. A la maison il devra faire quelque lecture spirituelle, réciter son chapelet, et peut-
être même, s'il approche du Grand-Séminaire, son office de la Sainte-Vierge.
A côté de ces exercices de piété, le directeur a déterminé le règlement du travail à l'observation duquel Monsieur le Curé devra aussi prêter la main. Quel avantage ce serait s'il était possible que ie matin après la messe, l'élève pût rester au presbytère pour faire ses « devoirs de vacances » sous l'œil vigilant de ce maître qui lui a commencé le latin, dans cette même chambre qui a vu ses débuts, à ce même pupitre où iil traduisait péniblement ses premiers thèmes sur la règle liber Pétri ? De cette façon les matinées s'envoleraient rapides et laisseraient des traces fécondes. iLe retour à la maison, le repas de midi, une sieste pendant la chaleur, une promenade ou une partie de boules, et voilà l'heure de retourner à l'église. Quelquefois le bonsoir à Dieu sera suivi d'un bonsoir à son prêtre : une fois ou l'autre, au cours des vacances le pasteur emmènera avec lui son « séminariste » remplir quelque ministère, visiter des malades, propager la bonne presse, recueillir le denier du culte... d'autres fois le bon curé proposera au jeune aspirant d'accomplir avec lui quelques actes de piété : ensemble ils réciteront le chapelet, ou les Vêpres, feront la lecture spirituelle;, suivie d'une conversation pleine d'épanchements. Quand l'adolescent descendra du village vers sa demeure en repassant les paroles qui viennent de lui être dites, il se demandera comme les disciples d'Emmaiis : « Pourquoi donc mon cœur était-il si brûlant pendant qu'il me parlait ? » (1)
(1) Luc, XXIV, 3». r