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LES HÉSITATIONS DU DERNIER MOMENT

Presque inévitablement celui du futur grand-séminariste, un jour ou l'autre, s'assombrit. Il arrive même quelquefois que le démon ou le monde, jaloux de tant de joie calme et pure, fasse éclater quelque orage accompagné de tonnerre et de grêle, pour effrayer l'enfant tremblant et l'empêcher die rejoindre son séminaire.

Ces « obstacles du dernier moment » ont mis à mal plus d'une vocation qu'on avait négligé de prémunir. C'est pourquoi il est nécessaire d'avertir à l'avance les jeunes gens des difficultés qu'ils sont exposés à rencontrer. Les épouvanlails obtiennent rarement l'effet attendu quand ils ont perdu le don de surprendre.

Quelquefois, c'est de l'intérieur même de l'aspirant au sacerdoce que surgit l'objection. 'L'enfant, sûr de sa vocation, a parcouru ses années d'étude parfaitement tranquille : il marchait joyeusement vers le but. Mais voici qu'au moment d'entrer au Grand-Séminaire, il est envahi de troubles et d'hésitations.

Que se passe-t-il donc dans cette âme ? Un phénomène instinctif semblable au refus du coursier devant le fossé à sauter. Au moment d'un acte décisif nait invinciblement au fond du cœur une terreur naturelle qui paralyse les énergies, pourtant à cet instant plus nécessaires que jamais. En face de la démarche qu'il est sur le point d'accomplir, le « futur prêtre » se demande s'il a les aptitudes et la vertu requises pour entrer dans la voie du sacerdoce... aura-t-il le courage de soutenir cette vie de

piété ?... et s'il n'allait pas persévérer ?... il va prendre la soutane, mais s'il allait ne pas la garder ?... Ne vaudrait-il pas mieux attendre, rester dans le monde pour « fortifier » la vocation ?...

Le jeune homme qui est ouvert avec son directeur et qui s'est parfaitement fait connaître à lui, secoue ces terreurs intimes avec la plus grande facilité. Le prêtre a vite fait de montrer à son fils spirituel l'inanité de ses craintes. Ce n'est pas une « émotion vive » suscitée par l'approche d'un changement d'habit et de règlement qui peut annuler des décisions prises au cours de longues années, à la suite de réflexions prolongées. Les raisons qui étaient demeurent. Si le trouble intérieur empêche de les voir le moment est venu de marcher, à l'aveugle, en faisant comme les navires en pleine nuit : ne voyant plus rien de la terre, ils se dirigent sur les étoiles. Ainsi l'enfant, même au milieu de ces ténèbres tendra tout droit sur l'idéal sacerdotal vers lequel il a résolu de faire voguer sa nacelle.

Quant à cette idée de rester dans le monde pour « fortifier la vocation », elle ne peut entrer en ligne de compte : le séminariste sait assez, par son expérience personnelle des vacances, que ses bons désirs ne pourraient que s'affaiblir au milieu des vanités du siècle.

Il est très rare que cette « crise intérieure » ne soit pas guérie par ces sages conseils. Elle ne s'aggraverait que si le jeune homme, au lieu d'aller porter ses craintes à un prêtre éclairé, les renfermait en lui-même pour les y ruminer. C'est pourquoi, avant le départ du Collège, les « futurs prêtres » auront été avertis de ne pas s'impressionner

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outre mesure, au cas probable où surgiraient dans leur esprit des objections contre leur entrée au Grand-Séminaire. Surtout que le Supérieur et les directeurs leur recommandent de courir aussitôt s'ouvrir de ces tracas à un conseiller capable de les dissiper. A la façon dont les affres s'évanouiront aux premières paroles du prêtre, les jeunes gens reconnaîtront que ce qu'ils prenaient pour de sérieux obstacles, n'était qu'un assemblage de vains fantômes.

Si le « futur prêtre » a le bonheur d'être préservé de ces « cauchemars » intérieurs, il est fort possible que sa famille en soit torturée à sa place. Même quand les parents ont accepté depuis longtemps pour leur fils l'idée du sacerdoce, il leur arrive parfois de découvrir au dernier moment des motifs qui leur paraissent de nature à retarder l'entrée au Grand-Séminaire. En réalité ces raisons, soi-disant graves, ne sont presque toujours que des prétextes futiles que, dans leur illusion, les pères et les mères soutiennent de la meilleure foi du monde, mais qui n'en suscitent pas moins aux aspirants au sacerdoce de terribles difficultés. Les parents sont pris, eux aussi, de cette peur instinctive donc il était parlé plus haut, qui coupe, devant l'obstacle à franchir, le magnifique élan du coursier. Ils ont jusqu'ici bravement accepté la vocation de leur enfant sans se douter qu'à l'heure de la décision définitive, ils auraient ce recul inattendu. Que cette épreuve n'effraye pas le séminariste : il la vaincra d'autant plus facilement que,

par une réaction très naturelle, elle aura le don de fortifier ses convictions.

L'une des raisons les plus généralement invoquées par la mère inquiète, est celle de la santé. A la fin de ses études, l'enfant a donné un formidable coup de collier : il voulait sortir brillamment. Il arrive à la maison tout pâle et visiblement lassé. Aussitôt les parents se concertent et déclarent qu'une année de repos ne sera pas de trop pour remettre sur pied cet organisme, qu'ils prétendent « délabré ». Convaincus de la nécessité des précautions qu'ils réclament, ils courent exposer leurs craintes au médecin. Faut-il l'avouer ? (Les laïques se font la plupart du temps une idée assez fausse de la vie cléricale. Là où peut-être l'bonorable praticien n'aurait découvert aucune raison susceptible d'empêcher le jeune homme de suivre, par exemple, quelque grande école, il conçoit les plus graves appréhensions s'il s'agit de lui permettre d'entrer au Grand-Séminaire. Un docteur en renom d'une célèbre ville d'eaux déclarait à un futur étudiant ecclésiastique, accidentellement malade, « qu'il n'y résisterait pas », et lui ordonnait d'attendre. Le séminariste tint bon contre l'avis médical et aussi contre la maladie, dont il se remit. On peut dire que cette histoire n'est pas la première de ce genre. Sauf des cas où l'hésitation n'est pas permise, la santé étant vraiment en danger, le « futur prêtre » opposera une douce résistance aux sentiments par trop craintifs de ses parents. Il emploiera ses vacances à se fortifier par le grand air et l'exercice, et quand viendra octobre, 11 aura réduit à néant par sa bonne tenue physique et morale, l'objection de la santé.

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S'il a tout de même trop présumé de ses forces, l'avenir le dira. Ses maîtres sauront l'envoyer en temps opportun prendre un repos devenu nécessaire. Mais, du moins, ayant essayé de la vie commune, l'aspirant au sacerdoce aura la conscience tranquille, parce qu'il aura fait, pour répondre à l'appel divin, tout ce que lui dictait le devoir.

Pour corroborer l'argument de la santé, ou pour le remplacer si l'enfant est robuste, certaines familles opposent à la vocation l'objection de la situation.

Au chapitre des Sollicitations du. dehors (1), on a déjà exposé les phases de la lutte que livrait le père déçu à son fiils entrant au Petit-Séminaire. Pendant les années d'étude, ce père malheureux, paraissant faire trêve, et cessant les protestations, semblait accepter le fait accompli. La plupart du temps, cependant, ses regrets restaient aussi vifs, et, s'il les taisait, c'était dans le secret espoir que son enfant, ayant réfléchi, changerait de décision au moment de l'entrée au Grand-Séminaire.

Mais voici que ce dernier espoir s'écroule ! Le père, qui a tant travaillé pour créer à son fils un avenir brillant, ne se résout pas à cette désertion que constitue le départ. Alors se déroulent quelques scènes déchirantes. Le père, frustré dans ses espérances, tour à tour menace, gronde ou se fait suppliant. Il invoque son âge, la solitude où il va se trouver, le besoin qu'il a d'un aide intelligent et

(1) Voir ci-dessus : Seconde Partie, chap. III.

dévoué... Un chef de nombreuse famille croyait de son devoir de retenir auprès de lui son aine auquel il prétendait imposer l'obligation de rester pour le seconder dans sa tâche. Un autre dont le cabinet était achalandé exigeait que son fils fit l'essai, au moins pendant un an, de l'affaire, à laquelle il prendrait goût certainement...

Le « futur prêtre » passe par de rudes émotions à ces terribles moments. Il est pris entre ses affections et sa vocation. Navré de causer à ses parents, qu'il aime tant, une peine si profonde, il se sent le cœur déchiré à la pensée du refus qu'il va leur opposer... et pourtant il le leur opposera... Il doit à Dieu qui l'appelle « de ne pas regarder en arrière » (1). S'il ne renonce pas dès maintenant à la situation familiale, il aura, l'année prochaine, encore plus de raisons de s'y attacher : il se sera accoutumé, aura acquis de l'expérience, rendu des services. On lui dira alors, non sans quelque vérité, qu'il est devenu indispensable, que sans lui l'affaire végétera ; son père fatigué et désireux d'un repos mérité lui fera remarquer que, s'il part, le bien familial, l'avenir des frères et des sœurs sera compromis... Si aujourd'hui le séminariste n'a pu résoudre les objections qu'on lui opposait, quelle force aura-t-il pour les réfuter après douze mois d'investiture ? Combien de ces « au revoir » adressés à la vocation ont été des « adieux » définitifs 1 Que le jeune aspirant au sacerdoce, en lutte entre sa famille et Dieu, se rappelle les paroles de Notre- Seigneur : « Celui qui ne renonce pas à son père, à sa mère, à ses frères, à ses sœurs, àJ son champ, à

(1) Luc, IX, 62.

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sa maison, pour l'amour de Moi, n'est pas digne d'être mon disciple » (1). C'est pourquoi le directeur consulté ordonne au « futur prêtre » de ne pas hésiter à se libérer des liens du monde, à étouffer les sentiments trop vifs du cœur, et à courir se jeter dans les bras de Dieu, qui l'a élu. Il assure au jeune homme, qu'en échange de ses sacrifices Dieu bénira sa famille, qui sera privilégiée à cause de lui... D'ailleurs ses parents ne seront-ils pas bientôt consolés ?... au jour de son ordination sacerdotale ne goûteront-ils pas une joie ineffable ?

Les âmes généreuses comprennent ce langage et s'y conforment. D'ordinaire les événements s'arrangent comme le directeur l'a prédit : après ces heures de désarroi, le calme et la paix reviennent au foyer. Quelquefois cependant l'épreuve continue, parce que l'amour-propre paternel profondément blessé tient toujours rigueur du départ : certains jeunes abbés ne voient jamais leur père au parloir du Séminaire. Mais qu'ils attendent : un jour Dieu les récompensera, et ce sera bien probablement quand ils verront leurs chers parents agenouillés en larmes sous leur main bénissante...

Quelques volontés moins énergiques cèdent aux injonctions familiales. Parmi ces jeunes gens qui ont marqué de la faiblesse, la plupart ne se déprennent jamais de l'engrenage où ils n'ont pourtant cru mettre que le petit doigt. D'autres arrivent à se libérer : d'habitude ceux-là ont eu pour les secourir la main d'un prêtre zélé. Ils sont dignes d'éloges, car ils ont eu un courage vraiment méritoire. Cependant on ne peut penser sans tristesse au beau temps

(1) Luc, XIV, 26,

qu'ils ont perdu, souvent inutilement, quelquefois irrémédiablement : tel ce jeune diacre, âme d'élite, qui ayant accordé à son père la concession d'un an de retard, rejoignit le Séminaire aussitôt le délai terminé. Atteint, pendant sa dernière année de préparation, d'une maladie accidentellement contractée, il mourut à l'heure même où ses confrères entraient en retraite d'ordination... Ne peut-on supposer qu'un an plus tôt il eût joui paisiblement de la çrûce sacerdotale ?

Certains parents opposent à l'entrée au Séminaire un motif que les événements viennent de leur fournir : l'élève de philosophie, ayant échoué à son examen, il lui faut retourner une année en classe pour passer à nouveau le baccalauréat.

On a tellement inculqué aux familles le fétichisme du « bachot », qu'à leurs yeux cet argument prend une imposante autorité. Elles s'imaginent qu'un prêtre dont les études ne sont pas couronnées du parchemin officiel fera très mauvaise figure dans l'Eglise, et ils exigent que leur fils retarde son départ pour satisfaire à la « Faculté ».

Que le baccalauréat ait son utilité, personne n'en disconvient. Il est bon d'encourager les « futurs prêtres » à travailler en vue d'y être reçus. Mais de là à subordonner une vocation à l'obtention d'un diplôme, il y a une grande distance. S'il faut au « futur prêtre » des aptitudes suffisantes pour les études théologiques et l'exercice du ministère, le baccalauréat n'est pas la garantie que ces aptitudes existent. Que de jeunes gens, ayant échoué à leurs examens officiels, ont donné dans la suite

l'objection du baccalauréat

des marques d'une intelligence supérieure l Combien de bacheliers ont, au contraire, témoigné dans la vie d'une notoire insuffisance !

Les parents ont donc le devoir de n'attribuer à cet argument du baccalauréat que la valeur réelle qu'il comporte. Le père de famille, en s'inspirant de la sage raison, saura lui donner la réponse qu'il mérite. Si l'aspirant au sacerdoce est relativement fort jeune, peut-être encore insuffisamment mûri pour la vie du Grand-Séminaire ; si, par contre, le Collège où il se prépare, les maîtres qui le dirigent sont dignes de toute confiance, il est probablement préférable de faire redoubler à cet enfant sa classe de philosophie. Mais au contraire, si le séminariste, et c'est le cas habituel, commence à prendre de l'âge, si l'on prévoit qu'avec la perspective du service militaire, le sacerdoce lui sera donné assez tard ; si l'étudiant, ne manifestant aucun désir d'exercer le professorat, préfère la vie active dans le ministère pastoral, ce serait une erreur de le retenir sur les bancs, en vue de lui faire affronter de nouveaux examens.

Qu'on n'oublie pas dans ce calcul un élément fort important, constitué par les périls que présente toujours le redoublement d'une année de philosophie. Un jeune homme de dix-sept ans qui revoit les mêmes programmes pendant dix mois, répète les mêmes formules, entend des explications déjà connues, transcrit des devoirs analogues aux précédents, inévitablement s'ennuie. L'ennui engendre la nonchalance, le dégoût, la paresse... et la paresse est la mère de tous les vices. Ces tentatives de repasse, du point de vue sacerdotal, échouent gêné-

ralement : l'expérience, destinée au bien de l'enfant, lui tourne à mal. Des vocations fer.nes et généreuses se sont affadies au cours de ces classes pesantes de répétition. N'cût-il pas mieux valu plonger dans la vie de piété et de règle ces enfants, alors qu'ils étaient bien disposés ? Plus tard, au sortir du Séminaire, après le sacerdoce, il leur sera temps encore, s'ils le désirent et que le diocèse ait besoin de leur diplôme, d'aller aux Facultés Catholiques, et d'y passer en un tournemain, leur esprit s'étant développé, ce fameux « bachot », puis, s'il le faut une licence et même un doctorat ?...

Que les parents cachent donc abandonner l'avenir aux mains de Dieu. Que, pour le présent, ils n'aient pas la maladresse de mettre, entre leur fils et le Grand-Séminaire, l'épaisseur, qu'ils voudraient infranchissable, d'un malheureux parchemin.

Au fond, toutes ces objections, santé, situation, baccalauréat, sont souvent des prétextes qui cachent le vrai motif de l'opposition à la vocation : les parents redoutent par dessus tout de voir leur fils quitter le monde sans le connaître.

Aussi, quand ils constatent que le « futur prêtre » reste sourd à leurs supplications, ils lui déclarent comme argument suprême, « qu'il fait une folie dont il ne prévoit pas les terribles conséquences, 'en s'enfermant dans un Séminaire sans avoir goûté aux joies de l'existence. » Puis ils essayent de persuader au jeune homme qu'il aura des regrets amers, un jour, quand il saura mieux apprécier le bonheur des fiancés... des époux... des parents...

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