L'OBJECTION : « IL FAUT CONNAITRE LE MONDE
JLes pères et les mères, qui tiennent ce langage, ont pour excuse l'illusion dans laquelle les plonge leur affection égoïste : car, autrement, comment pourrait-on croire qu'ils sont sincères et qu'ils parlent sérieusement ?
D'abord, ils savent bien que leurs enfants « connaissent le monde. » Ces grands jeunes gens de dix-huit ans, sortant de philosophie, ont appris tout ce qu'il faut savoir. Leurs directeurs n'ont pas hésité à leur mettre les points sur les i. Nous n'en sommes plus à cette époque néfaste où sottement on assimilait « ignorance et innocence ». A supposer que ces enfants par un concours de circonstances extraordinaires, soient restés « naïfs », le devoir du père est de les prendre à part et de les instruire à fond. Une fois que cette jeune intelligence saura toute la vérité, que lui manquera-t-il pour connaître le monde ? Elle pourra, sans crainte de se tromper, peser à leur juste valeur les plaisirs qui enchantent les gens du siècle, et les joies profondes qui inondent le coeur du prêtre. Une âme élue de Dieu n'aura pas de peine à! fixer sur la poursuite de l'idéal sacerdotal son choix définitif et parfaitement éclairé.
Ici les parents se récrient. Cette connaissance du monde par ouï-dire est-elle suffisante ? Comment le jeune homme saurait-il apprécier ce qu'il quitte, s'il ne l'a goûté et expérimenté ? Quelques précises Lent été les explications reçues du père ou du directeur, elles ne remplaceront jamais la « pratique personnelle et vécue » des charges et des joies que présente l'existence laïque. L'enfant, entrant au Séminaire avant d'avoir pris une part active à la
« vie libre », accepte des responsabilités dont il ne peut mesurer l'étendue, et dont le poids accablera un jour ses épaules.
Les parents inquiets pour leur fils, n'auraient pas tort de raisonner de la soçte si, d'abord, l'entrée au Grand-Séminaire constituait déjà un engagement définitif, et si, ensuite, il était prouvé que « connaissance et expérience » ne peuvent aller l'une sans l'autre. Mais la vérité est toute différente. Presque toujours notre science — et la plus sûre — ne s'appuie sur aucune preuve personnellement vécue. En effeit, si pour connaître une chose, il fallait l'avoir expérimentée, notre savoir serait réduit à néant, tellement sont courtes les possibilités de nos investigations particulières. Par exemple, le médecin ne connaîtrait que les maladies dont il a souffert ! Pourtant il prétend bien soigner la typhoïde dont il a été indemne ; la tuberculose dont il se prémunit, la goutte dont il ignore les atteintes... Le poison nous fait horreur sans que nous en ayons bu ; nous fuyons les vipères sans qu'elles nous aient mordus... Pourquoi un séminariste ne posséderaitil pas, au même titre, la légitime « phobie » du siècle ? S'il n'a pas l'expérience personnelle des jouissances mondaines, n'entend-il pas les récite de ceux qui les goûtent ? ne voit-il pas les scandales dont la « société » est le théâtre ?... ne constate-t-il pas les misères physiques et morales, dont sont affligés ceux de ses camarades qui se sont laissés entraîner ?... ignore-t-il les intrigues, les passions, les haines, qui sont la légende quotidienne des langues ?... quand il sort dans la rue n'y rencontret-il pas l'indécence qui s'jr promène et le vice qui y est affiché à chaque pas ?... Que veut-on de plus