G.B. Faribault [microforme]
Lorsqu’en étudiant l’histoire des premiers temps du Canada, vous vous trouvez en face de quelqu'un de ces intrépides pionniers, défricheurs infatigables, qui ont écrit leur nom en caractères immortels sur les vastes territoires qu’ils ont ouverts à la civilisation ;—que vous
voyez les grandes choses qu’ils ont accomplies avec la seule ressource de leurs bras; les villes qu'ils ont fondées, et qui s’élèvent aujourd’hui florissantes et pleines d’avenir, à Pendroit même où ils ont donné le premier coup de hache dans la forèt; les campagnes fertiles, les champs couverts aujourd’hui de gerbes d’or, là où ils ont tracé le premier sillon, —vous levez la tète avec une noble fierté; car cet homme, ce héros,—lecteur canadien,—c'est votre ancôûtre.
Vous admnirez son utile ct vaillante existence, vous tressaillez au récit de sa vie de dévouement, de ses coups d'éclat; plus d’une fois
vous avez arrosé de larmes brûlantes la page qui les retrace. Mais cette page elle-même qui les immortalise, cette page d'histoire sans laquelle ils seraient restés ensevelis dans l’obscurité et l’oubli, n’est-elle pas, elle aussi, un champ fertile, ouvert par d’autres défricheurs, non moins infatigables, dans la patrie de lintelligence ? Savez vous ce qu'elle a coûté de sueurs, de travail opiniâtre, de recherches pénibles, avant de porter cette moisson de gloire qui fait votre orgueil? Avezvous compté combien de vies se sont usées sur les vieux parchemins, les manuscrits poudreux, d’où elle est sortie radieuse avec la couronne
de lauriers qu’elle a posée au front de nos aïeux ?
Notre peuple ne date que d’hier, et déjà il compte toute une génération de ces martyrs de la science.
Honorons l’héroïque fondateur, le défricheur intrépide, les hardis pionniers qui ont fait notre patrie si riche et si belle; c’est un devoir sacré. Mais n'oublions pasle savant modeste, l’archéologue laborieux, ces travailleurs sans trève, qui nous ontfait connaître leur noble histoire, qui l’ont conservée pour l'avenir.
Ils sont les fondateurs de la patrie intellectuelle, comme les premiers sont les défricheurs de nos forêts.
Car la patrie n’est pas seulement
ce sol que nous foulons aux pieds, ce pan du globe que nous habitons.
Commo chaque individu qui la compose, la nation est formée d’une intelligence et d’un corps; elle a une patrie dans le monde intellectuel, comme dans le monde de l’espace. Son existence n’est pas complète, tant qu’elie n’a pas conquis sa place dans la sphère des intelligences. Honneur donc à ces chercheurs persévérants qui nous ont frayé la route vers cette seconde patrie !
Par un glorieux privilége, la famille Faribault compte dans son sein un représentant de chacun de
ces deux types canadiens, que nous venons de mettre en parallèle : le pionnier de la science et le pionnier de la forêt, l’homme de pensée et l’homme d’action, l’archéologue et le fondateur de villes.
Ce sont ces deux beaux caractères que nous avons mis en regard dans cette biographie.
Nous n'avons pas cru devoir séparer de la vie de M. Faribault, celle du défricheur du Minnésota ; car ces deux existences se complètent l’une par l'autre. Elles offrent en même temps, par le double aspect et le contraste qu’elles préseutent, une étude intéressante du
génie et des aptitudes du peuple canadien.
La famille de M. Faribault est originaire du Mans, où l’on retrouve encore plusieurs de ses membres qui y cccupent une position honorable. Dès sa jeunesse, M. Faribault, poussé par un sentiment de curiosité bien légitime, avait essayé de renouer des relations avec cette famille dont la sienne était séparée depuis un siècle.
Après bien des tentatives infructueuses, il reçut enfin une lettre pleine de détails charmants sur ses
cousins de France, accompagnée d’une aquarelle représentant un groupe de portraits.
Le spectacle de cette reconnaissance d’une mème famille, après un siècle de séparation, offre quelque chose de si touchant, qu’on ne lira pas sans intérêt quelques fragments de cette lettre.
Le Mans, ce 23 Septembre 1836.
‘ Mon cher Parent,
Vos deux lettres du 26 avril et du 2 mai me sont parvenues précisément au moment où ma famille se disposait à souhaiter la bonne fète de mon épouse ; elles sont arrivées toutes deux à la fois, comme par
enchantement, pour rendre cette fète doublement joyeuse.
Mais j'étais loin de m'attendre à toute ia surprise qui allait me frapper, quand j'allais voir se développer sous mes yeux avides de nouveautés, non-seulement la ville de Québec toui entière *, dont nous avons tous admiré le site grandiose; mais encore une partie du fleuve Saint-Laurent, dont nous ne pouvions sonder la profondeur immense, mesurer la largeur considérable, vérifier l'épaisseur surprenante de son pont de glace, ni méme
apprécier la hauteur du mai qu’on #
* M. Faribault avait envoyé avec sa lettre une vue de &uébesc,
venait d'y planter; tandis que nous avons bien vu le point où est fixée votre habitation, chose précieuse pour nous qui ne savons pas l’anglais et qui pouvons cependant nous transporter chez vous directement, sans demander le chemin.
Aussi nous avons de suite formé le projet d'aller tous vous voir ; je me trompe, c’est d’aller nous faire voir que je dois dire; et sans différer, nous partons aujourd’hui, emballés entre deux cartons que vous aurez le soin de séparer avec précaution pour ne pas nous blesser avec le canif dont vous vous servirez à cet effet.
Nous nous persuadons que vous
voudrez bien nous recevoir avec bonté. Nous voulons nous établir chez vous. Quoiqu’au nombre de cinq, il nous faudra peu de place, le plus petit réduit sufira.
Arriverons-nous à bon port?
C’est là toute notre inquiétude. Je lignore; mais cependant je l’espère avec l’aide de la providence ; vous seul, mon cher parent, pourrez nous en convaincre et j'y compte.”
Après les premiers épanchements de joie, le cousin de France entre dans les détails intimes, et ouvre, pour ainsi dire, sa porte toute grande au visiteur d'outre-mer qui est venu, par la pensée, lui tendre la main, et s'asseoir à son foyer.
Il lui présente chacun des membres de sa famille. Le portrait qu’il fait, dans une seconde lettre écrite peu de temps après, de leur caractère et de leurs habitudes, est d’une grâce parfaite. Mais ici-bas nulle joie n’est sans mélange; dans l’intervalle, il avait perdu son épouse.
“ Si le 2 février fut pour moi un jour de bonheur, le 14 me fut bien funeste. Car, mon cher cousin, il nr’a fallu ce jour là faire un grand sacrifice ; ii a fallu me séparer pour jamais de ce'le que j'aimais comme ma vie, de ima pauvre épouse que la mort est venue frapper à lheure à laquelle on s'y attendait le moins.
Eile était fervente catholique,
bonne épouse et tendre mère. Que penser maintenant? Sinon, qu’en nous laissant des pleurs à répandre, elle est allée jouir du bonheur éternel. Voici le petit quatrain que J'ai composé et fait graver sur sa tombe à la suite de ses noms et qualités :
Elle sommeille ici sous cette pierre,
Son cœur, hélas ! pour nous ne battra plus.
A la douleur opposons la prière ;
Pieux regrets, vous êtes superflus !....….
Pour vous la faire mieux connaître, mon cher parent, je dois ajouter, qu'avec le cœur aimant, généreux et sensible, elle joignait à une très-grande vivacité d’esprit, la plus grande et la plus aimable gaité ; et que, comme mère de
famille, elle était douée des plus excellentes qualités ; telle était celle que J'ai perdue.
Pauline est celle de mes filles qui a le plus de rapport avec eile pour les traits du visage et pour la vivacité ; elle est extrèmement nerveuse, c'est un vif-argent, une rieuse et une farceuse à la journée.
À l'égard de Claire, sans être ni sombre, ni taciturne, elle est beaucoup plus s'rieuse que sa sœur; et sans faire comme elle de plaisanterie, celle rit franchement de ses folies. Toutes les deux sont dans la meilleure intelligence ; que veut l’une veut l’autre; elles sont toujours uniformes pour la toilette ; elles ont
les mêmes goûts, sont fort adroites pour toute espèce d'ouvrages à l’aiguille, et elles font très-bien les fleurs artificielles dont elles parent les autels. Elles n’ont jamais pris de leçons de de:sin, mais elles sont musiciennes, et avec de belles voix et chacune une guitare, elles font de charmants duos. Faut-il tout vous dire, mon cher cousin? Et bien, Claireet Pauline sont pieuses sans Ôtre dévotes; elles ont la direction d’un chœur de cantiques qui se chantent à l’église par des demoiselles dans certaines circonstances.
Elles ne connaissent ni bals ni spectacles ; enfin elles n’ont pas voulu se marier, ni l’une ni l’autre, et de
lour côté, j'éprouve toute espèce de satisfaction. S'agit-il de la promenade ou de quelqu’autre récréation, on ne nous voit jamais guère les uns sans les autres, nous partageons les mêmes plaisirs.
Quant à la Dile. Françoise, que j'appelaisautrefois matante Aurore, et que je nommerai maintenant d’après vous Za belle Canadienne, avec un tempérament robuste, quoiqu’elle n’ait jamais bu que de l’eau, elle n’est pas aussi enjouée que ses nièces ; elle est, au contraire, assez sérieuse et très-susceptible, n’entendant pas toujours raillerie ; il ne faudrait pas qu’un autre que moi lui dirait que son menton
cherche à s'appuyer sur sa poitrine et que son dos, autrefois si droit, commence à s'arrondir et vent regarder par-dessus sa tête, parcequ’elle se fâcherait; mais elle est sans rancune et ne boude pas longtemps ; avec tout cela, Mile. Faribault est une fort bonne personne.
Maintenant, vient mon tour, mais que puis-je dire? rien de bon sans ne flatter. Je porte dès le temps du collége, soit à tort ou à raison, l’heureuse épithète de Pére Furibault, et toujours et partout, j'ai été signalé comme un Poute-en train.
Comment donc concilier ces deux qualifications qui paraissent si opposées? Je l’iguore; pensez-en ce
que vous voudrez, mon cher cousin, et fiez-vous au simple aspect des physionomies, voire mème en peinture. Vous m'avez fait connaitre vos gouts, cher cousin, ce sont ceux d’un esprit froid et studieux, d’un savant qui, dans l'antiquité, trouve le moyen d’intéresser le présent, et la certitude de se rendre utile à la postérité. Je puis donc aussi vous parler des miens ; mais quelle différence! il sont bien variés, mais ils sont par trop frivoles pour intéresser et m’acqnérir du mérite.
Passionné pour la poésie, et malgré cela méchant poète, une centaine de morceaux détachés, tels que cantiques, romances, chansons
de circonstance et un ramassis de bluettes de tontes les couleurs, composent mes œuvres poétiques que je nomme Mes moments perdus.
Amateur de récréations de physique amusante et de prestidigitation, à tel point que j'ai un cabinet assez bien monté de pièces et d’instruments dont plusieurs sont de mon invention et que plus souvent que je ne le voudrais, je suis prié par mes amis et bonnes connaissances de leur donner des soirées, lesquelles n’ont jamais lieu ailleurs que dans mon salon.
Je suis aussi amateur des arts mécaniques : la menuiserie, la serrurerie et le tour ont pour moi
beaucoup d’attraits et m'ont fait passer des moments délicieux ; mais maintenant qu'il me faut des lunettes et que je me lasse sur les jambes, je n’ai plus que des regrets ; et livré à mes réflexions, je me dis:
que dans peu, il ne restera rien du pote et de l'artiste que l’oubli....
Voilà un autre genre de peinture à ajouter au petit tableau defamille :
c’est celle des caractères que l’artiste avait maladroïitement oubliée.
Milles. Faribault aïinée, Claire et Pauline, en vous priant d’agréer l'assurance de leurs amitiés, vous prient de vouloir bien embrasser pour elles madame votre épouse
et de chérir, en l’embrassant plus d’une fois, la bonne petite et sensible Georgina, qui, dès qu’elle pourra écrire, voudra bien sans doute entamer avec elles une petite correspondance.”
On éprouve une véritable jouissance à assister à cette reconnaissance d’une famille, dont quelques membres se sont exilés depuis un siècle, et qui se retrouvent avec bonheur, fiers d’avoir toujours conservé le même héritage d’honneur et de traditions,
Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.
Quel chapitre intéressant d’épisodes, de scènes attendrissantes,
d’anecdotes de tout genre, n’y aurait-il pas à ajouter à notre histoire intime, si ces relations se multip'iaient entre les familles canadiennes et trançaises de même origine !
Que de liens nouveaux viendraient resserrer les nœuds déjà si étroits qui nous rattachent à l’ancienne mère-patrie |
L’aïeul de M. Faribault était né à Paris, où il exerçait la profession de notaire. * En 1757, à la de-
* Voici, d'après les manuscrits de M. Faribault, l’arbre généalogique de cette famille et sa filiation avec celle du Mans.
T. BERNARD FariBaut r, huissier royal, natif de Monbizot, marié en 3mes noces à Made-
mande du gouvernement français, il vint au Canada, en qualité de secrétaire de l’armée, alors sous le commandement et l'administration du marquis DuQuesne. Il remplit cette charge avec honneur et intégrité jusqu’à la défaite de l’armée française sous Montcalm en 1759.
Voyant que la colonie allait
leine Hamon, Veuve Bourmault,—décédé le 8 mui 1741, âgé de 72 ans.
JT. BarTHÉLEMI, —le premier venu en Canada,—marié à Dame Véronneuu,
IT, BaArTRÉLEMI, notaire, marié le 5 août 1787 à Reine Anderson, fille de Francis Anderson, venu en Canada dans le régiment des Zraser's ITighlanders, à l’époque de la conquête,—mort en 1830.
IV. GEORGE-BARTHÉLEMI, avocat, marié à Julie Planté, fille de M. J.-B. Planté, l’un des notaires les plus distingués de Québec
Famille du Mans :
I. BERNARD FARIBAULT (voir ci-dessus) marié en lères noces à Barbe Yvon.
passer sous la domination britannique, il se retira à Berthier, où il vécut de sa profession jusqu’à sa mort arrivée en 1801. Il était alors âgé de quatre-vingt-huit ans. De dix enfants, issus de son mariage, quatre seulement atteignirent l’âge de maturité. L’aîné, Barthélemi,
II. JEAN-BAPTISTE FARIBAULT, notaire au Mans, né en 1693, mort en 1781, à 88 aus,— marié à Madeleine Demezerets.
HI, FRançors-Josepx DesaRDRizzeT-FARI- BAULT, notaire, marié à Marie-Madeleine Jouin.
IV. CLAIRE FARIBAULT, née en 1769, mariée à Marin-René Faribault, notaire au Mans, d’une autre famille. Ce dernier, mort le 20 juillet 1850, est l’auteur des lettres citées plus haut.