SIXIÈME ÉPOQUE
(Londres et Oxford. 1729-1738.)
Lorsqu'on donna le Siroe de Hândel et que la salle de l'opéra de Haymarket fut de plus en plus délaissée par le public, Arbuthnot écrivait1 :
« Rien n'étonne davantage le véritable amateur de musique que l'abandon dans lequel est tombé aujourd'hui l'opéra italien, et je ne puis considérer ce fait que comme une preuve irréfutable de la versatilité des Anglais, défaut qu'ils sont toujours enclins à reprocher aux Français, leurs voisins, et auquel ils ont cependant si bon droit!... Je regarde le Beggars opéra comme la pierre de touche du goût britannique; il a révélé nos vrais penchants,
1. London Journal du 23 mars 1728. — Burney. Hi s tory. IV, 333.
qui, bien qu'ayant été longtemps cachés sous le rapport artistique, viennent enfin de se manifester amplement. On connaît la fable d'Esope, où la chatte, métamorphosée en femme sur la prière de son adorateur, ne peut s'empêcher de courir après les souris. Comme elle, notre public anglais est revenu à sa nature féline et la galerie nous en a donné des marques évidentes. Quant à moi, je ne crois pas que ce soit un dommage pour les amateurs si les faux amis de la musique, qui ne faisaient, que suivre la mode, délaissent cet art, surtout si nos représentations d'opéras italiens sont dirigées de façon à pouvoir se passer d'eux. Nous jouirons alors du plaisir d'être délivrés de ces perturbations si fréquentes dans nos théâtres, sans égard pour les comédiens, ni respect pour la cour lorsqu'elle est présente. Bref, j'ai pour consolation que, quand les nombreux déserteurs nous obligeront à établir les opéras selon nos moyens et à nous abstenir de la perfection actuelle d'exécution, nous serons assez favorisés du ciel pour entendre ces opéras au moins sans interruptions. »
Cette idée rencontra une approbation universelle, et Ton tenta de la mettre à exécution. Le 3 avril 1728, « on prit des mesures pour le prompt acquittement des dettes du théâtre ». En mai, plusieurs plans furent mis en avant et essayés; enfin, dans une assemblée générale tenue le 5 juin, on décida la dissolution de l'ancienne société et sa transmission à
une nouvelle Académie dont l'administration fut confiée à Heidegger, surnommé « le comte suisse », un des héros de la Dunciade de Pope. Gomme précédemment, le roi paya une cotisation annuelle de mille livres. Tout l'ancien comité de direction, trop porté vers le faste et la dépense, fut renversé. On savait qu'il ne fallait pas compter sur du bénéfice si l'on ne réduisait pas les frais, et l'on trouva inutile de reconstituer un fonds. La nouvelle Académie se composa donc simplement de membres qui s'engagèrent à une souscription de plusieurs années, mais qui s'interdirent tous rapports avec les compositeurs, chanteurs, etc., et ne durent s'occuper ni des œuvres à monter, ni de leurs représentations.
Cette décision rapprocha deux hommes tout à fait dissemblables, n'ayant de commun que la première lettre de leurs noms : Handel et Heidegger. Au premier échut la direction de ce qui touchait à la musique; l'administration théâtrale proprement dite demeura dans les mains du second, qui avait donné des preuves incontestables de capacité pendant l'existence de l'ancienne société.
Handel estimait peu le caractère de Heidegger et se moquait de sa nature d'aventurier, mais il appréciait ses talents d'administrateur et de metteur en scène. Il comprit jusqu'oui] pouvait s'engager avec lui et stipula si bien les clauses de son acte d'association, que jamais il n'y eut entre eux ni discussion, ni malentendu. Disons aussi que, depuis dix-sept ans
qu'il était en Angleterre, Hàndel, avec son esprit d'ordre et d'économie, avait su amasser un capital de 10,000 livres (250,000 francs).
Il s'agissait maintenant d'engager de bons chanteurs, et comme on ne pouvait espérer s'entendre avec Senesino, ni avec les deux prime donne qui se haïssaient mortellement, Hândel partit pour l'Italie à la fin de l'été de 1728. Il vit à l'œuvre « la nouvelle école » dans son pays d'origine ; il entendit à Venise, Rome, Milan et ailleurs, les ouvrages des Vinci, des Porpora, des Pergolèse, des Hasse, en un mot, ceux de la « jeune génération »; il passa en revue les chanteurs ; il lut les poèmes lyriques de Métastase et emporta en Angleterre tout ce qui lui parut de quelque valeur en libretti et en partitions. Il se lia d'amitié avec Francis Colman, le chargé d'affaires anglais à Florence, dont nous avons reproduit les renseignements tirés de son Registei\ et avec le consul anglais de Venise, le banquier Joseph Smith. Ce dernier, marié à la célèbre Tofts, qui, en 1710, était la plus renommée des cantatrices anglaises, fut l'intermédiaire de la correspondance de Hândel avec l'Allemagne. Nous l'apprenons par une lettre à Michaelsen, où Hândel déclare que l'un des principaux motifs de son voyage a été de revoir sa vieille mère, devenue aveugle. Il promet sa venue à Halle en juillet. Voici cette lettre écrite en français :
A Venise, le 11 de murs 1729.
Monsieur et très honoré frère,
Vous trouverez par la lettre que j'envoye ici à ma mère, que j'ay bien obtenu l'honeur de la vôtre du 18 du passé. Permettez-moy que je vous en fasse particulièrement mes remerciments par ces lignes et que je vous supplie à vouloir bien continuer de me donner de de tems en tems vos chères nouvelles pendant que je me trouve en voyage par ce païs cy, puisque vous ne pouvez pas ignorer l'intérest et la satisfaction que j'en prens. Vous n'avez qu'à les adresser toujours à M. Joseph Smith, banquier à Venise (corne j'ay déjà mentioné) qui me les enverra aux divers endroits où je me trouverai en Italie.
Vous juge (sic) bien, mon très honoré frère, du contentement que j'ay eu d'apprendre que vous vous trouviez avec votre chère famille en parfaite santé, et je vous en souhaite du meilleur de mon cœur la continuation. La pensée de vous embrasser bientôt me donne une vraye joye, vous me ferez la justice de le croire. Je vous assure que c'a été un des motifs principales (sic) qui m'a fait entreprendre avec d'autant plus de plaisir ce voyage. J'espère que mes désirs seront accomplis vers le mois de juillet prochain. En attendant je vous souhaite toujours comble de. toute prospérité, et faisant bien mes compliments à madame votre épouse et embrassant votre chère famille, je suis avec une passion inviolable, monsieur et très honoré frère,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Georgk-Frideric Handel.
A monsieur Michaelsen, conseiller de guerre de sa Majesté
Prussienne.
En juin, Hàndel était déjà à Halle. Une dépêche de son beau-frère, adressée à Venise, lui apprenait que sa mère venait d'être frappée d'apoplexie; qu'elle avait le côté droit et la langue paralysés et que l'on conservait peu d'espoir de la sauver. Il s'empressa de partir pour la voir encore une fois. Il eut le bonheur de la trouver en voie de guérison, et au bout de peu de jours elle put marcher à l'aide d'une canne et se traîner d'une chambre à l'autre. Lorsqu'à son départ il embrassa sa mère, il pressentit bien qu'il ne la reverrait plus. En octobre de l'année suivante, madame Hàndel s'affaiblit de jour en jour et, après avoir langui onze semaines, elle expira le 29 décembre 1730, âgée de soixante-dixneuf ans.
On a conservé deux lettres adressées à Michaelsen par Hàndel à l'occasion du décès de sa mère : la première, écrite deux mois après la mort, est la seule qui reste de lui en allemand. En voici la traduction :
London, den 23/12 February 1731.
Monsieur et très honoré frère,
J'ai bien reçu votre très estimée lettre du 6 janvier, dans laquelle je vois comme vous avez pris soin de ma mère et exécuté ses derniers vœux. Je ne puis retenir mes larmes. Puisqu'il a plu au Très-Haut de la rappeler à lui, je me soumets avec résignation à sa sainte volonté. Le souvenir de ma mère vivra en moi jusqu'à ce que nous soyons réunis dans un monde meilleur, où la botfité
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divine voudra bien, je l'espère, que nous nous rencontrions.
Les nombreuses obligations que je dois à mon très honoré frère pour la constante fidélité et les soins avec lesquels il a toujours assisté ma chère mère ne peuvent se payer par des paroles et je me tiendrai toujours envers lui comme lié par la gratitude. J'espère que mon très cher frère aura reçu ma dernière réponse à la sienne du 28 Decembris a. p. avec les incluses au conseiller consistorial Franck et à mon cousin le Diaconus Taust. J'attends impatiemment votre réponse avec la note des frais et suis très touché des beaux vers que l'on a bien voulu consacrer au souvenir de la chère défunte.
J'envoie du fond du cœur mes condoléances à mon cher frère et à sa bien-aimée épouse, pour la perte sensible qu'ils ont faite en M. leur beau-frère, et j'espère qu'ils s'en consoleront en chrétiens. Que le Tout-Puissant exauce les vœux que je forme pour le bonheur de mon cher frère et de tous les siens, avec lesquels je demeure de mon cher et très honoré frère,
Le très humble et très obéissant serviteur,
George-Fmderic Handel.
A Monsieur Michacl Dietrich Michaelsen, conseiller de guerre de Sa Majesté Prussienne, à Halle (en Saxe}.
La seconde lettre, écrite dans Tété de la même année, est de nouveau en français :
A Londres, ce 10 d'août- 30 de juillet 1731.
Monsieur et très honoré frère, Je vois par la lettre que vous m'avez fait l'honneur
GEORGE-FRIDERIC BANDEL 1*3
d'écrire du Ier juillet, n. st., en réponse à ma précédente et par la spécification que vous y avez jointe, combien de peines vous avez prises à Foccasion de l'enterrement de ma très chère mère.
Je vous suis d'ailleurs très obligé des exemplaires de l'oraison funèbre que vous m'avez envoyés et auxquels vous avez voulu joindre un fait pour feu mon cher père... (lacune)... M. Sbûelen.
Je sçaurai après m'acquitter en partie des obligations que je vous ai.
En attendant, je vous supplie de faire bien mes respects et compliments à madame votre chère épouse, à ma chère filleule et au reste de votre chère famille, et d'être persuadé vous-même que je suis avec une passion inviolable, monsieur et très honoré frère, votre...
(Lacune).
A Monsieur Michael Michaelsen, conseiller de guerre de Sa Majesté Prussienne, à Halle {en Saxe).
C'est lors de ce dernier voyage à Halle, que J.-S. Bach envoya à Handel son fils Wilhelm Friedemann , pour l'inviter à venir à Leipzig, ce qu'il déclina positivement. Ici encore, M. Ghrysander1 s'efïbrce de laver Handel du reproche dont on l'a chargé, d'avoir agi trop cavalièrement avec son grand émule ; mais les arguments auxquels il a recours ne valent pas mieux que ceux qu'il a donnés précédemment. Handel eut assez de qualités et de vertus, pour que