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clavecin, et je me souviens qu'il joua son ouverture du Siroe, et nous ravit par l'extrême netteté avec laquelle il enleva la gigue de la fin. Quand Hândel fut parti, madame Cibber demanda à Quin ce qu'il pensait de la main de Hândel. « Sa main, madame, s'écria Quin, ce n'est pas une main, c'est un pied !
— Ah ! reprit - elle, n'a-t-il pas d'admirables doigts?
— Des doigts! madame, oh! non! ce sont des pouces » ! Sa main était alors si grasse et si ronde, que les jointures formaient, comme chez les petits enfants, de véritables bourrelets. Malgré cela, son toucher était si doux, si délié et si bien réglé, que ses doigts semblaient collés aux touches du clavier, et que l'on en apercevait à peine les mouvements.
Jusqu'à son dernier jour, le talent d'organiste de Hândel fut complet, magistral, inimitable. Jusqu'à la fin de sa vie, même étant aveugle, il joua des concertos d'orgue avec une perfection telle, que de toutes parts on accourait l'entendre. Le talent ne faiblit jamais chez lui, pas plus comme virtuose, comme improvisateur, que comme compositeur. C'est un privilège que le ciel n'accorde que bien rarement à un mortel, mais on peut dire qu'il avait comblé Hândel.
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Après sa déconfiture, Hândel n'eut plus qu'une pensée : s'acquitter envers ses créanciers et relever sa fortune écroulée. Mais si puissante était la ligue des nobles coalisés contre lui, que pendant trois ans, malgré son courage, sa persévérance et son inépuisable génie, tous ses efforts demeurèrent stériles. Pour lui, si sincèrement probe, c'était une position cruelle. Écœuré, dégoûté des mauvais procédés dont on l'abreuvait à Londres, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de quitter un pays où l'on récompensait si mal son dévouement et ses services, lorsqu'il se souvint que le duc de Devonshire, lordlieutenant vice-roi d'Irlande, l'avait invité plusieurs fois déjà à venir le voir, en lui assurant que les Irlandais l'admiraient beaucoup et désiraient vivement le posséder chez eux. Les sociétés musicales de Dublin avaient souvent exécuté ses œuvres ; il pouvait donc s'attendre à trouver en cette ville un public, sinon plus éclairé, au moins mieux disposé et moins blasé que celui de Londres. Il se résolut à faire lé voyage d'Irlande.
Presque toutes les sociétés de Dublin, composées en majeure partie d'amateurs, donnaient leurs concerts dans des buts charitables; la plus importante
était celle instituée pour « l'élargissement des prisonniers pour dettes », et Hàndel s'entendit avec ses directeurs afin de faire exécuter un oratorio à leur bénéfice ; de leur côté, ils lui promirent leur orchestre et leurs choristes. C'est pour cette société qu'il composa son sublime oratorio, le Messie, dont la grandeur, la noblesse, la beauté, la ma" jesté seront peut-être égalées, mais certainement jamais surpassées. Il se mit en route le 4 novembre 1741.
Les vents contraires le retinrent dans l'ancienne et pittoresque ville de Ghester. « J'étais alors, dit Burney1 , à l'école publique de Chester, et je me rappelle l'avoir vu prendre son café et fumer sa pipe au café de la Bourse {Exchange Coffee-house). Très curieux et fort désireux de voir un homme aussi célèbre, je le suivis tant qu'il demeura à Chester, où il fut retenu par le mauvais temps, qui ne permettait pas de s'embarquer à Park Gâte. »
Ennuyé de ce retard, Hàndel manifesta le désir d'essayer quelques morceaux de son nouvel oratorio. Il demanda si quelqu'un savait lire la musique à vue, et on lui indiqua un peintre en bâtiment,, nommé Janson, comme l'un des meilleurs musiciens attachés à la cathédrale. Une réunion fut organisée ; mais le pauvre Janson s'acquitta si maladroitement de sa tâche, que l'irascible compositeur, pourpre
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de colère, jura en trois ou quatre langues, selon sa coutume, et finit par s'écrier : « Animal ! n'as-tu pas dit que tu savais chanter à vue? — Oui, monsieur, répondit l'honnête Janson, mais pas à première vue! » En entendant cette réponse, Handel partit d'un franc éclat de rire et la répétition en resta là.
Le maître arriva à Dublin le 18 novembre 1741, ce que le Faulkner. s Journal annonça de la manière suivante : « Mercredi, le célèbre docteur Handel est arivé ici par le paquebot deHolyhead. Ce gentleman est universellement connu par ses superbes compositions en tout genre de musique, et surtout par ses Te Deum> Jubilate, Antiennes et autres pièces religieuses. Il est venu nous faire entendre ses oratorios, et dans cette intention il a engagé M. Maclaine (organiste), sa femme, et plusieurs autres des meilleurs artistes musiciens. » — Handel ne laissa pas passer ce titre de docteur qu'on lui donnait si bénévolement, et n'eut de repos que quand on renonça à l'en gratifier.
Le premier concert commença par X Allegro, il Pensieroso ed il Moderato, avec deux concertos pour plusieurs instruments et un concerto d'orgue. La lettre suivante de Handel à Charles Jennens va nous donner d'intéressants détails sur ses premiers concerts à Dublin.
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Dublin, 29 décembre 1741.
Monsieur,
C'est avec le plus grand plaisir que j'ai vu ]a continuation de votre bonté pour moi, dans les lignes que vous avez bien voulu m'envoyer, me demandant de vous renseigner sur votre oratorio, le Messie, que j'ai mis en musique avant de quitter l'Angleterre. Le généreux intérêt que vous prenez à tout ce qui me concerne m'encourage à vous donner le récit du succès que j'ai rencontré ici. Les membres de la noblesse m'ont ; fait l'honneur d'ouvrir entre eux, pour six soirées, une souscription qui a rempli une salle contenant six cents personnes, de telle sorte que je n'ai pas eu besoin de vendre un seul billet à la porte, et, sans vanité, je puis dire que l'exécution a été l'objet de l'approbation générale. La signora Avolio, que j'ai amenée de Londres, plaît beaucoup; les basses et contra-ténors sont très bons et les choristes, sous ma direction, s'en tirent fort bien. Quant aux instrumentistes, ils sont excellents. M. Dubourg est à leur tête. La musique résonne à merveille dans cette charmante salle, aussi suis-je en dispositions parfaites et ma santé est si bonne que je m'exerce sur l'orgue avec plus de succès que jamais.
J'ai ouvert la série des concerts par Y Allegro, il Pensieroso ed il Moderato, et je vous affirme que les paroles du Moderato sont très admirées. Outre la fine fleur des clames de qualité, l'auditoire contenait des évêques, doyens, chefs de collèges et les plus éminents magistrats, tels que le chancelier, l'auditeur général, etc. ; tous furent si enchantés de la poésie1 qu'ils m'ont
1. N'oublions pas que Jennens était l'auteur des paroles du Moderato. Plus d'une fois Hândel eut la bonne grâce d'attribuer aux vers du poète le succès uniquement dû à sa musique.
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demandé de l'exécuter encore au prochain concert. Je ne saurais vous dire avec quelle bonté on me traite ici; mais vous connaissez la politesse de cette nation généreuse, vous pouvez juger si j'éprouve de la satisfaction à passer mon temps avec plaisir, honneur et profit. Ils me demandent déjà de leur donner de nouvelles séances après les six soirées de la souscription, et mylord-duc, le lord-lieutenant (qui ne manque pas d'assister à mes concerts avec sa famille), se fait fort d'obtenir pour moi de Sa Majesté une prolongation de congé, en sorte que mon séjour ici sera plus long que je ne le pensais.
.... J'attends impatiemment de vos nouvelles touchant votre santé et votre bien-être, auxquels je prends une part réelle.
Quant aux opéras de Londres, il est inutile que je vous en parle, car il n'est question que de leurs insuccès que j'ai appris par des lettres reçues ici par des personnes de qualité, et je vous assure que cela fait beaucoup rire. J'ai entendu le premier opéra avant mon départ de Londres, et il m'a égayé pour tout mon voyage. Un gentleman m'écrit plaisamment au sujet de Pénélope, le deuxième opéra représenté : « 11 faut que je dise avec Harlequin que notre Pénélope n'est qu'une Sallope (sic). » Mais je crains d'avoir mis votre patience à une trop rude épreuve. Je vous prie d'être persuadé de la vénération sincère et de l'estime particulière avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,
Monsieur, Votre très obligé et très humble serviteur,
George-Frtdkric Handel.
Par conséquent, du 23 décembre 1741 au 7 avril 1742, Hândel donna deux séries de six con-
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certs chacune, lesquelles furent très fructueuses. Il fit exécuter Acis, Y Allegro, Y Ode de Dryden, YàFête d'Alexandre, Esther et Hymen qu'il réduisit en sérénade. Il avait, pour cet objet, raccourci les récitatifs et condensé les trois actes en deux parties. Les frais de ces concerts ne furent pas considérables, car nous savons, par une source digne de foi l, qu'il obtint le concours gratuit, non seulement de la Société pour l'élargissement des prisonniers pour dettes, mais encore celui de la Société philharmonique et même des choristes des cathédrales de Saint-Patrick et de Christ's Ghurch. En retour, les institutions protégées par ces sociétés reçurent chacune une part des recettes du concert que Handel donna ensuite à leur bénéfice.
L'opéra de Pénélope dont il est question dans la précédente lettre, était de Galuppi et ne fut joué que cinq fois. Quant à celui qui excita la verve de notre héros, c'était un pastiche intitulé : Alexander in Persia. L'Opéra italien de Londres s'était rouvert en octobre 1741, sous la haute direction de lord Middlesex. Ce gentilhomme, associé à quelques amis, ne craignit pas de se faire imprésario ; il forma une nouvelle compagnie, appela Galuppi [Il Buranello) pour en être directeur et compositeur, et rouvrit à grands frais le théâtre de Haymarket.
1. Horatio Townsend. An account of the visit of Handel to Dublin. Petit in-8°. Dublin. 1852.
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Il fut obligé d'y renoncer en 1744. Il le reprit encore en 1747, mais dut se résoudre à fermer de nouveau ce fatal théâtre en mai 1748, après avoir subi des pertes sérieuses.
C'est le 13 avril 1742, à midi, après les deux séries de concerts, que le Messie (The Messiâh) fut exécuté pour la première fois. Ce nom n'avait jamais paru imprimé avant que le Faulkner* s Journal des 23 et 27 mars insérât l'avis suivant : « Lundi, 12 avril prochain, pour le soulagement des prisonniers et pour le soutien du Mercers' Hôpital et de l'infirmerie de charité, on exécutera, dans la Music Hall de Fishamble Street, le nouveau grand oratorio de M. Hàndel, appelé le Messie, dans lequel il sera assisté par les choristes des deux cathédrales. M. Hândel jouera aussi deux concertos d'orgue. »
Le même journal du 6/10 avril, donne de la répétition générale le récit suivant : « Hier, le nouveau grand oratorio sacré de M. Hândel, intitulé le Messie, a été répété dans la Music Hall de Fishamble Street, devant un auditoire aussi nombreux que distingué. Tout a si bien marché, que la satisfaction a été générale. Les meilleurs juges avouent que c'est la plus belle production musicale qu ils aient jamais
entendue, et que les paroles sacrées y ont été parfaitement adaptées. — N. B. Sur le désir de plusieurs personnes de qualité, le concert est remis à jeudi prochain. Beaucoup de ladies et de gentlemen qui favorisent la noble et grande charité pour laquelle cet oratorio a été composé, demandent comme une faveur aux dames qui honoreront le concert de leur présence, de vouloir bien venir sans paniers ; elles augmenteront ainsi la bienfaisance, en permettant à une plus nombreuse compagnie de trouver place. »
Quelque plaisante — nous allions dire ridicule — que paraisse cette recommandation, nous n'avons pas le droit de nous en moquer, puisque le cas était naguère à peu près le même avec les crinolines de nos dames, au moins aussi encombrantes que les paniers de leurs grand'mères.
Le lendemain de la solennité, le compte rendu suivant, rédigé et envoyé sans doute par la même main, parut dans le Faulkner s Journal, dans la Dublin Gazette et dans le Dublin News Letter. « Jeudi dernier, le grand oratorio sacré, le Messie, de M. Handel, a été exécuté dans la new Music Hall de Fishamble Street, et les juges les plus compétents affirment que c'est ce qu'ils connaissent de plus beau. Les mots manquent pour exprimer les ineffables délices que cet oratorio a fait éprouver à la foule de ses admirateurs. Le sublime, le grand et le tendre, adaptés aux paroles les plus élevées, les plus majestueuses et les plus émouvantes, luttaient
à l'envi pour transporter et charmer le cœur et l'oreille ravis. C'est rendre bien strictement justice à M. Handel que de publier qu'il a généreusement abandonné la recette intégrale de cette grande exécution, pour être également distribuée à nos établissements de bienfaisance, qui se rappelleront toujours son nom avec reconnaissance. Ajoutons que les gentlemen des deux chœurs, M. Dubourg, Mrs. Avolio et Mrs. Gibber, qui ont tenu leurs emplois à l'admiration générale, ont montré le même désintéressement, en se contentant pour tout salaire des applaudissements du public et du plaisir de concourir à un acte de charité si ample et si utile. Plus de sept cents personnes y ont assisté et la recette s'est élevée à environ 400 livres (10,000 fr.), dont 127 livres (3,175 francs) iront à chacun de nos trois établissements charitables. »
Une seconde audition avant été immédiatement demandée, le Messie fut chanté encore une fois le 3 juin, avec l'adjonction de concertos d'orgue, pour le dernier concert de Handel à Dublin. Se rendant aux instances d'un grand nombre de « personnes de qualité », il avait donné Saùl, le 25 mai, « avec des concertos d'orgue ».
Mainwaring, Burney, Hawkins, ainsi que les autres écrivains qui les ont copiés, affirment que le Messie fut d'abord produit à Londres et n'y trouva qu'une froide réception. Cette assertion est contraire à la vérité, et M. Schœlcher a pris la peine
de la discuter longuement1 et d'en démontrer la fausseté. Nous ne répéterons pas ici ses arguments; nous renvoyons le lecteur à son livre. Il est hors de doute aujourd'hui que le Messie vit le jour pour la première fois à Dublin, le 13 avril 1742, et non à Londres en 1741.
Le voyage de Hàndel en Irlande a été certainement un des épisodes les plus agréables de sa vie. Outre les sommes importantes qu'il y encaissa, il fut reçu partout à bras ouverts. Burney tenait d'un Irlandais de ses amis « que Hàndel vécut dans l'intimité de plusieurs nobles familles à Dublin ». Il s'y livra aussi à un long repos, car, bien qu'il eût donné son dernier concert le 3 juin, il ne quitta que le 13 août cette terre hospitalière, où il séjourna neuf mois, lui laissant la gloire d'avoir clignement apprécié ses chefs-d'œuvre et aidé à reconstituer sa fortune.
La seule chose qu'il paraît avoir composée à Dublin consiste en une petite pièce pour le clavecin, intitulée ForestMusic. M. Townsend en entendit parler pour la première fois en 1851, par une vieille dame qui lui en donna une copie, en lui disant que Hàndel avait écrit cette pièce pour une de ses amies. Il apprit de plus que le docteur Pétrie, éminent antiquaire irlandais et grand collectionneur de vieilles ballades nationales, possédait une copie