‹ G.-F. HändelChapitre 90 sur 118 · Ouvrage cité · texte numérisé non relu

Ouvrage cité

« Cessez, Zélotses, cessez de blâmer ces chants célestes

Faits pour les Séraphins qui proclament les louanges du Messie!

Renoncez à votre trivial argument qui prétend

Que le théâtre ne convient pas pour les cantiques divins!

Ces lais sanctifiés donnent à la musique une grâce nouvelle;

Ils font aimer la vertu; ils divinisent l'endroit;

L'harmonie, avec son pouvoir céleste, a été donnée

Pour enlever l'âme à la terre, et changer l'enfer en ciel! »

MUniversal Spectator* avait évidemment accusé le compositeur de sacrilège, pour le moins. Peutêtre préféra-t-il se retirer devant les clameurs des cafards, car il ne rendit à son œuvre le titre de Messie qu'en 1749, lorsqu'il fut redevenu maître de la situation. Le 23 mars 1749, le General Advertiser annonça : « Aujourd'hui, au théâtre royal de Govent Garden, on exécutera un oratorio sacré, appelé le Messie, avec un concerto ». Depuis lors, les journaux annoncèrent toujours le chef-d'œuvre sous son véritable nom.

Les feuilles anglaises de 1741 à 1743 ne contiennent pas un mot sur les exécutions du Messie h Dublin et à Londres. Pourtant un fait est relaté par le docteur Beattie2 dans une lettre datée d'Aberdeen, 24 mai 1780, et adressée au docteur Laing : « Dernièrement, dit-il, on m a raconté une anecdote qui mérite d'être conservée et que vous aurez du plaisir à connaître. Quand le Messie de Handel fut exécuté

1. Il a été impossible à M. Schœlcher de retrouver ce numéro de VUniversal Spectator. — Cf. Life of Handel. P. 258.

2. Beattie's Letters.2 vol. in-32« London, 1820. T. II, p. 77.

274 GEORGE-FRIDERIC ÏIANDEL

pour la première fois1, l'auditoire se sentit tellement transporté par la musique, que quand le chœur en tonna YAlleluiah du verset For the Lord God omnipotent, tous les assistants et le roi lui-même (qui était présent) se levèrent comme un seul homme et demeurèrent debout jusqu'à la fin du chœur. Je tiens cette anecdote de lord Kinnoul. » C'est de cette circonstance qu'est née pour le public la coutume de se lever pendant l'exécution de ce morceau, coutume que l'on a quelquefois attribuée à tort à un sentiment religieux. « C'est un hommage, dit M. Macfarren2, aussi honorable pour le peuple anglais que digne de l'immortel compositeur. »

Quelque grand, néanmoins, qu'ait été l'enthousiasme lors de la première audition du Messie à Londres, le Sacred Oratorio ne semble pas avoir brisé d'un seul coup la résistance opposée à l'auteur par les vieux préjugés. Exécuté, comme nous l'avons vu, les 23, 25 et 29 mars 1743, il ne parut pas en 1744, et fut seulement compris dans les concerts des 9 et 11 avril 1745; après quoi, on ne l'entendit plus qu'en 1749. Des exécutions aussi peu fréquentes et une suspension aussi prolongée, indiqueraient une incroyable froideur de la part du public, si l'on ne

i. A Londres, bien entendu.

2. Préface à son édition du Messie pour la Sacred harmonie Society.

GE0RGE-FRIDER1C HANDEL 275

connaissait la conspiration des cagots et si l'on ne savait de quoi ils sont capables.

Ainsi que nous l'apprenons par les dates inscrites sur la partition originale conservée au Buckingham Palace, Handel commença d'en écrire la musique le 22 août 1741. La première partie fut terminée le 28, et la deuxième le 6 septembre ; à la fin de la troisième nous trouvons cette inscription : « Fine dell oratorio, G. F. Handel, septembre 12; ausgefùllt den 14 dièses », le mot ausgefùllt s'appliquant sans doute aux changements faits après l'achèvement de la copie. Ainsi, cette œuvre prodigieuse, aux proportions colossales, fut accomplie en vingt-quatre jours! Et Handel avait alors cinquante-six ans!

Quoique d'une structure épique, le Messie n'offre que peu d'affinité avec son ascendant Israël en Egypte. Dans le Messie, Handel a introduit un élément plus personnel Les sentiments y sont vivement excités et nous voyons différentes manifestations d'espérance, d'amour, de douleur, suivies non d'un triomphe national, mais d'une joie d'espèce tout autre qui parle au cœur. Pour exprimer cette joie, il n'était pas besoin de doubles chœurs gigantesques comme ceux d'Israël; un compositeur de génie peut écrire aussi majestueusement à quatre qu'à huit parties. C'est le feu de son inspiration qui crée l'effet* et cet effet se rencontre dans le Messie, de la première à la dernière note. Peut-être n'a-t-on jamais conçu rien de plus beau en musique que les

accords réitérés qui succèdent au lugubre mineur de l'ouverture dans la symphonie d'introduction à Comfort ye my people. Ils parlent de consolation longtemps avant que ce mot ne soit prononcé. Presque toute la première partie est solennellement prophétique bien que ne manquant pas de touches descriptives, comme dans Tkus saith the Lord et The people lhat walked in darkness, arrivant graduellement au terrifiant Wonderful consellor. Vient ensuite la petite « symphonie pastorale » ou pifa, vieil air, tendre et naïf, se terminant par le Glory to God in the highest. Dans le chœur, de cette doxologie, on entend pour la première fois les trompettes sans leur basse naturelle, le tambour, que Hândel considérait comme n'étant pas à sa place dans une antienne chantée par le « chœur céleste ». Puis éclate une allégresse ineffable dans l'air brillant Rejoice greatly, et de nouveau la prophétique consolation dans He shall feed his flock ainsi que dans His yoke is easy.

La seconde partie diffère totalement de la première. Elle commence par une invocation à l'Agneau de Dieu, Behold the Lamb of God ; après quoi elle peint l'agonie de la Passion, non en détails séparés, mais comme une grande et invisible douleur, qui est traitée avec une tendresse de sentiment comme on ne la trouve nulle part ailleurs; elle commence par le pathétique He was despised, et amène à sa conclusion le navrant récit, avec les accents non

moins touchants de Behold and see. Un rayon d'espérance luit ensuite dans But thou didst not leave, suivi du triomphant Lift up your heads; et de nouveau, à travers une série d'airs et de chœurs d'une transcendante beauté, on arrive à ce pinacle inimitable, où, déguisant son savoir contrapuntal sous la fallacieuse apparence d'une simplicité extrême, Hàndel semble avoir fixé les limites au delà desquelles son génie lui-même ne pouvait s'élever ; car on ne dira pas que le savant et somptueux Amen qui termine l'oratorio, dépasse en sublimité le chœur (XAlleluiah.

La difficulté de tenir éveillé l'intérêt de l'auditoire pendant la troisième partie était un obstacle redoutable devant lequel tout compositeur ordinaire eût succombé; mais, en vérité, cette troisième partie est une nouvelle merveille de l'art. Ce n'est pas sans raison que Hàndel l'a commencée par un air d'une suprême beauté, accompagné seulement par une basse fondamentale avec les violons à l'unisson. Toute combinaison plus élaborée aurait fait l'effet d'un oripeau arraché au chœur précédent. A la suite de cet air dont la nouveauté charme l'auditeur, le compositeur, après une série de chefs-d'œuvre, arrive au seul morceau qui puisse soutenir la comparaison avec VAlleluiah, au chœur qui commence par Worthy is the Lamb , avec sa conclusion Amen. La partition autographe du Buckingham Palace prouve que Hàndel ne fut pas facilement

satisfait de ce chœur auquel il lit de nombreuses retouches. Le docteur Ed. Raimbault en a donné une excellente analyse dans sa préface à l'édition du Messie pour la Handel Society.

Il paraît que le Messie, que Herder appelait « une épopée chrétienne en sons musicaux », ne répondit pas complètement à l'attente de Charles Jennens, l'auteur du libretto ; car dans une lettre à un de ses amis, datée de sa propriété de Gopsall, 30 août 1745, il dit : « Je vous montrerai un poème appelé le Messie, que j'estime fort et que j'ai donné à Handel. Il en a fait une belle œuvre, quoiqu'elle ne me semble pas aussi bonne qu'elle aurait pu l'être. J'ai obtenu à grand'peine qu'il corrigeât quelques-unes des plus grosses fautes de la composition; mais il a obstinément conservé l'ouverture, dans laquelle se trouvent des passages, qui certainement ne sont pas indignes de Handel, mais qui le sont du Messie! » N'est-ce pas curieux que Jennens parle de grosses fautes dans la composition de Handel ? Eh! qui donc penserait aujourd'hui au poème de Jennens, si le grand musicien ne l'avait immortalisé avec ses grosses fautes? Ce que dit Jennens de l'ouverture n'est pas plus juste. Handel n'a pas eu l'intention de produire un effet comme le librettiste le désirait peutêtre, et moins encore d'écrire quelque chose qui fût digne ou indigne de lui. Par la largeur sereine du prélude instrumental, il a simplement voulu mettre l'esprit de ses auditeurs dans la condition la meil-

GEORGE. FRIDERIG HANDEL 270

leure pour écouter la mémorable histoire qu'il va leur raconter.

Avec ses gi^osses fautes, l'oratorio du Messie n'en est pas moins universellement reconnu comme le chef-d'œuvre du maître. Quiconque en entendra la musique, n'hésitera pas à convenir que son caractère distinctif est le sublime. Il est demeuré le plus populaire des oratorios ; il fait invariablement partie des programmes de tous les festivals, et les concerts dans lesquels on l'exécute sont toujours les plus productifs. On le connaît partout : en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, et même en Australie ! mais... pas en France1 ! !

On dirait que le Messie a été créé pour mettre en relief les vertus de Hândel. « Ce chef-d'œuvre de l'artiste qui, plus que personne, donna aux pauvres pendant sa vie, dit M. Schœlcher2, est, de toutes les productions de l'esprit humain, celle qui a contribué au plus grand nombre de charités. Elle mérite bien le touchant éloge que l'on en a fait: qu'elle a nourri celui qui avait faim, vêtu celui qui était nu, etprotégé l'orphelin. » Le généreux Hândel avait, en quelque

). Une bonne traduction française du Messie a été faite par M. Victor Wilder, pour la Société de l'Harmonie sacrée, fondée il y a quelques années par M. Charles Lamoureux, société qui, malheureusement, n'a pas pu se soutenir, au sincère regret des amis de la grande musique. M. Wilder a également traduit en français la Fête d'Alexandre et Judas Macchabée. Paris. Heugel et fils, au Ménestrel.

Page 1