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G. Garibaldi, vie et aventures 1807-1859

Quoi qu'en disent les sceptiques et les railleurs, c'est-à-dire les gens fatigués de tout, — et surtout d'eux-mêmes, — Don Quichotte est et restera le type de l'Homme par excellence.

Vouer sa fortune, — plus que sa fortune, sa vie, — plus que sa vie, son honneur, — à la recherche de la Vérité, à la défense du Droit, à la protection du Faible, c'est, en effet, le plus noble but auquel une créature humaine puisse tendre. Au delà et en deçà il n'y a rien qui puisse intéresser le cœur et

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l'intellieence. C'est la grande loi du Dcvoùment, c'est-à-dire de l'Amour.

L'admiration des hommes ne fait pas long feu. Elle se fatigue à suivre, dans toutes leurs évolutions chevaleresques et vagabondes , ces comètes morales qu'on appelle des Héros. Et puis, il y a quelque chose d'humiliant pour les niais et pour les lâches dans cette persistance grandiose, dans celte obstination sublime à suivre l'unique sentier du Devoir par ces aventuriers de cœur, qu'on applaudit exagérément quand ils réussissent, et qu'on bafoue outrageusement quand ils échouent. La couardise ne pardonne pas plus au courage, que le vice ne pardonne à la vertu. Dans tous les temps, et dans tous les pays, on a été offusqué d'entendre appeler Aristide le Juste.

Ce n'est pas pour rien que j'ai comparé les Don Quichotte aux comètes morales. Ils sont aussi rares que ces phénomènes célestes. Il en apparaît deux ou trois par siècle et par pays, — et quelquefois même on reste quelques siècles avant de signaler l'apparition d'un seul héros. Dieu ne jette pas ses coquilles : c'est un avare d'une espèce unique. Quand il a fait pousser un héros, un grand citoyen, un grand législateur, un grand homme, dans un sol quelconque, il ne veut pas prodiguer la matière précieuse qui lui a servi h le composer; il en ramasse, au contraire, très soigneusement les rognures, afin d'en composer d'autres personnages, encore importants, mais beaucoup moins que les premiers. Ceuxlà sont la monnaie de ceux-ci, comme les pièces d'or sont la monnaie d'un lingot, comme les gros sous sont la monnaie des pièces d'or. C'est avec les grands hommes qu'on fait la richesse d'une nation et la fortune d'une époque. Il y a des pays très pauvres.

Mais il importe peu que les niais et les envieux aboyent au dévouement, comme les chiens aboyent à la lune. C'est trop loin et trop éclatant pour eux : cela les offusque et les irrite. Il y aurait cependant un moyen bien simple de n'être ni offusqué ni irrité : ce serait de fermer les yeux, et, ne pouvant lutter avec l'héroïsme, de le laisser rayonner comme rayonne le soleil. Les taupes et les chauve-souris adorent les ténèbres, et il paraît qu'il y a des hommes-taupes et des hommes-chauve-souris, — comme il y a des hommes-tigres' et des hommes-lions.

Giuseppe Garibaldi — ai-je besoin de le dire? — appartient à ces derniers. C'est le chevalier d'aventures, le preux des vieilles légendes, le Don Quichotte du patriotisme.

C'est à tort qu'on a essayé un rapprochement impossible et injurieux entre lui et quelques aventuriers célèbres, — Fra Moreale et Alphonse Piccolomini... Pourquoi pas avec Fra Diavolo et Gasparone ?

Ce qu'était Fra Moreale, on le sait. Piccolomini

mariano, était un illustre coquin, un noble détrousseur de grands chemins. Il avait exagéré l'esprit militaire de l'Italie, renouvelé au xve siècle, et, bien loin do le fonder sur le point d'honneur, sur l'amour de la patrie, il le fondait sur l'amour du brigandage, sur l'assouvissement de la cupidité. Depuis le dernier de ses soldats jusqu'à lui, leur chef, tout ce monde-là travaillait pour appauvrir les pauvres et rançonner les riches, pour piller, les hommes et pour outrager les femmes. Quand les affaires des grands chemins n'allaient pas, ils se rejetaient sur d'autres affaires aussi honorables : ils se louaient, comme spadassins, aux grands seigneurs qui avaient des injures privées à venger, des querelles particulières à vider. Piccolomini avait une armée composée de tous les brigands de la Toscane, de la Romagne, de la Marche et du Patrimoine de Saint-Pierre ; il fut pendu le 46 mars 1591, — et ce ne fut que justice.

Quel rapport ce chef de bravi qu'on appelait Piccolomini a-t-il avec ce chef de braves qu'on appelle Garibaldi ? Il faut aimer les rapprochements, — quand on n'a pas autre chose à aimer, — mais il ne faut pas pousser cela jusqu'à l'injustice et jusqu'à la calomnie.

Puisque vous étiez en train de faire des parallèles, anecdotiers de la presse, pourquoi n'en avez-vous pas fait un entre Garibaldi et Roland ? C'était le cas, ou jamais.

Pour ma part, toutes les fois que j'ai la bonne fortune et l'honneur de rencontrer dans l'histoire ou dans la rue un de ces valeureux champions du Droit, un de ces héroïques soldats de la petite armée du Dévoûment, qu'on lapide à coups de railleries et à coups de calomnies, — pour les remercier, — je m'incline respectueux et attendri. Il faut, autant qu'on le peut, pratiquer les grandes âmes et commercer avec les meilleurs cœurs : cela vous fait pardonner à la Vie, — qui a si grand besoin d'être pardonnée, à cause des vilenies et des lâchetés dont elle est pavée. Laissons, ô mes amis, laissons la foule patauger dans ses ornières fangeuses, si cela lui plaît, et marchons, nous, dans nos chemins épineux mais ensoleillés. Nous savons bien ce qui est au bout.

C'est pour cela que je veux faire aujourd'hui pour Giuseppe Garibaldi ce que Cléobis et Riton firent autrefois pour le char de leur mère : je vais m'atteler à sa renommée.

Giuseppe Garibaldi est né le 4 juillet 1807, à Nice, dans le golfe de Gènes, à quelques lieues de Fréjus, où débarqua Ronaparte à son retour d'Egypte, et à quelques lieues de Monaco, l'ancien refuse des Li-

ne valait guère mieux. Piccolomini, duc de Monte- [guriens, — c'est-à-dire à l'endroit même où la

France et l'Italie, ces deux sœurs, semblent se con- engloutis dans les abîmes insondables de la mer. fondre. N'est-ce pas là comme un jeu de la Desti- J'ai connu à Yport, sur les côtes de Normandie, ua née, qui a voulu faire de Garibaldi, patriote italien, , pêcheur qui avait vécu si familièrement avec l'Océan, un soldat de l'armée française dans la guerre du ' et pendant de si longues années, que lorsqu'il lui

Piémont contre l'Autriche?

Sa famille le destinait à quelque profession libérale. Mais son tempérament le destinait à l'action, et, dans tous les temps, la famille a dû plier devant la vocation, — surtout devant la vocation irrésistible comme celle que maniiestait le jeune Giuseppe.

L'enfant qui devait être un jour un illustre général fut élevé au bord de la mer parmi les pécheurs et les matelots, — c'est-à-dire au milieu de la population la plus indépendante et la plus courageuse qui soit au monde. En dehors des aptitudes particulières, il y a les milieux dans lesquels se développent — et même souvent se forment — les caractères et les individualités. Cette robuste nature s'amoindrira et se détendra dans l'atmosphère d'un comptoir, comme sous une machine pneumatique : là où tant d'autres trouvent la vie, elle trouvera la mort. Cette chétive nature, au contraire, transplantée violemment de la serre-chaude des villes, où elle est née, dans la pleine terre et dans le plein air des contrées alpestres, n'aura pas des poumons suffisants pour consommer l'âpre nourriture de l'atmosphère des forêts ou de la mer.

La nature avait organisé le jeune Giuseppe pour cette vie de fatigues et de périls qui est celle des pêcheurs. Il aimait la mer comme on aime son berceau, — un berceau qui peut être d'un instant à l'autre votre tombe. C'est une lutte grandiose que cette lutte de l'homme, — atome invisible, — avec ces vagues géantes qui jouent avec des navires comme avec des coquilles de noix, et qui les brisent avec la même facilité! Quand le pêcheur se voit en pleine mer, à quinze ou vingt lieues des côtes, seul à seul avec lui-même et avec Dieu, avec sa pensée et avec sa conscience, avec son esprit et avec son cœur, il commence seulement à respirer et à vivre. Plus personne! Plus de ces bruits hideux et discordants que font, en s' entrechoquant, les passions des hommes! Plus rien que les bruits solennels que font les flots en se heurtant contre sa barque, — langage d'une sublime horreur qu'il comprend mieux que tous les langages du inonde, avec leurs mots menteurs et leurs phrases hypocrites. Il no voit plus rien des spectacles honteux que sp donnent euxmêmes à eux-mêmes les civilisés, — plus rien que le majestueux spectacle des vagues tumultueuses et blanches d'écume comme des troupeaux de dauphins en gaîté!...

On ne parle pas en face de cette éloquence sauvage d'un élément mystérieux comme l'infini. Les pêcheurs rêvent en jetant leurs filets ; ils rêvent et chantent des chansons monotones, modelées sur la chanson des flots, chanson mélancolique, qui ressemble à un total de soupirs, — ceux des marins

arrivait par hasard de prendre terre, pour renouveler ses provisions, ou faire raccommoder ses filets, il ne savait plus dire un seul mot qui appartint à la langue humaine : il ne s'exprimait plus que par monosyllabes, lents et pénibles comme ceux d'un muet. Il était devenu muet, en effet. Qui oserait parler en face de Dieu?

On apprend bien des choses dans ce commerce incessant avec le grand X. Les natures les plus rudes et les esprits les plus cadenassés s'ouvrent et s'épanouissent dans ce milieu qui ne ressemble à aucun autre. L'abîme a des séductions irrésistibles, et ce n'est pas pour rien qu'on se fait anachorète dans cette Thébaïde mouvante : on trouve une volupté acre à y vivre, un charme amer à y mourir.

Car l'on y meurt beaucoup dans cette contrée sans bornes visibles, où, pour quelques chemins tracés et frayés, il y a mille routes semées d'écueils! On y meurt beaucoup, et rien n'apprend que l'on y meurt : nulle borne, nulle croix, nul monument ! Le sillon d'une barque se fait sur le sillon d'une autre barque qui y a péri, corps et biens, et les marins qui vont sombrer n'en sont avertis qu'au mo • ment où ils sombrent.

« Oh! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines» Dans ce morne horizon se sont évanouis ! Combien ont disparu, dure et triste fortune! Dans une mer sans fond par une nuit sans lune; Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis1

Combien de patrons morts avec leurs équipages! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages, Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée; L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des éeueils inconnus. Oh! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous los jours sur la grève, Ceux qui ne sont pas revenus !

On s'entretient de vous parfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures Tandis que vous dormez dans les goémons verts !

Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires?

0 flots ! que vous savez de lugubres histoires !

Flots profonds, redoutés des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant les marées ,

Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées

Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!. .. »

Né dans une ville maritime, sur un rocher, comme un goéland ami des vagues, avide d'espace, ambi-

GARIBALDÎ.

tieux de liberté, Giuseppe Garibaldi ne pouvait que développer les qualités énergiques, les tendances aventureuses de son organisation peu commune. Enfant, il annonçait déjà ce qu'homme il serait, en témoignant aux jeux comme au travail une fièvre, une ardeur, une virilité sans exemple, protégeant les petits contre les grands, ses camarades faibles contre ses camarades forts. Car, puisqu'il y a déjà, dans ces petits hommes qu'on appelle des enfants, des lâches et des méchants, tout comme chez ces grands enfants qu'on appelle des hommes, il faut bien qu'il y ait aussi des courageux et des bons, des vaillants et des dévoués. L'oiseau se devine à l'œuf. Sancho Pança et Don Quichotte, jeunes, étaient exactement ce qu'ils devaient être, vieux. On peut changer de visage : on ne change jamais de cœur.

Giuseppe, fort et bon, fut donc, dès ces premières heures de la vie, du parti qui protège les victimes et qui châtie les bourreaux. Manin, le dictateur de Venise, disait : « Toute injustice me regarde. » Garibaldi ne le disait pas : il le prouvait. N'est-ce pas la même chose? C'est un doux oreiller pour dormir son somme éternel, que cette conscience qu'on a d'avoir sauvé la vie à quelques-uns de ses semblables !

Garibaldi, élevé avec des pêcheurs, et voué par lui-même au rude métier d'homme de mer, entra donc de bonne heure dans la marine sarde. En 1834, il était à Gênes, — la capitale de l'ancienne république ligurienne, — au moment où la jeune Italie levait le drapeau de l'indépendance : il prit part au mouvement insurrectionnel, et fit ses premières armes de patriote.

Mais le mouvement, trop hâté, eut un fâcheux aboutissement. La police fit de nombreuses arrestations, et comme Garibaldi — en sa qualité d'aigle — n'aimait pas la cage, il dut chercher la liberté dans la fuite.

Il partit à pied, ce chevalier-errant de l'Indépendance italienne. Mais, tout naturellement, au lieu de suivre la large et belle route qui va de Gênes à Turin et de Turin à Pignerol, il prit le chemin des montagnes, longea les Apennins et les Alpes maritimes, et arriva à Nice, sa ville natale, où il resta caché pendant deux jours chez un sien ami. Au bout de ces deux jours, M. Geaume lui procura les habits d'un de ses fermiers et lui fit passer le Var : Garibaldi était en France, — la terre hospitalière par excellence.

L'exil lui pesait, — et aussi l'inaction. Il quitta Marseille après deux ans de séjour, pendant lesquels il s'était perfectionné dans l'étude des mathématiques, et pendant lesquels aussi il avait trouvé moyen de sauver un jeune homme qui se noyait. Il quitta

Marseille et alla à Tunis, où il servit pendant quelque temps dans la marine du Bey, en qualité d'officier de la flotte.

Mais qu'était-ce que cette flotte tunisienne, et quel aliment pouvait-elle offrir à l'activité impérieuse de Garibaldi? Faute de la lutte de l'indépendance italienne, — l'unique objets de ses rêves, le but unique de sa vie, — il lui fallait au moins combattre, au nom des mêmes idées, pour un autre pays. Il partit bientôt pour Rio-Janeiro, et il y arriva précisément au moment où l'indépendance des provinces de l'Amérique du Sud était gravement compromise par la tyrannie de Rosas, le dictateur de Buenos-Ayres.

La province de Rio-Grande-del-Sol s'était érigée en république : Garibaldi alla à Montevideo et offrit son épée au gouvernement militaire de l'Uruguay. Son épée fut acceptée avec enthousiasme. Brave soldat et habile marin, c'était une précieuse recrue : on lui confia le commandement en chef de l'escadre dirigée contre Buenos-Ayres.

Ici commence sérieusement la vie aventureuse et chevaleresque de Giuseppe Garibaldi. Le sol qu'il foulait pour la première fois était un sol étrange, qui ne ressemblait en rien au sol de l'ancien continent. Sol volcanique, qui attend, pour se défricher, les migrations des hommes qui se plaignent de mourir de faim dans la vieille Europe ; forêts de palmiers corondaïs; pampas immenses, plaines infinies peuplées de bisons et de buffalos, et habitées par des gauchos espagnols et par des tribus indigènes; fleuves géants; torrents impétueux; rivières à lit de caHloux dorés; vallées fleuries comme des oasis; montagnes arides comme des déserts ! Sol puissant, sol vierge !

Avant de se battre en guérillero, en chef de partisans, en aventurier de terre, Giuseppe Garibaldi dut se battre en chef d'escadre, en aventurier de mer.

L'Uruguay est un des plus grands fleuves de l'Amérique méridionale. Il prend sa source sur le revers occidental des montagnes de Sainte-Catherine, dans la province de San-Paulo, au Brésil. Il parcourt, en décrivant un immense quart de cercle, plus de 700 milles géographiques de 60 au degré. A partir de sa source, en suivant son cours d'orient en occident, il traverse d'abord une étendue de 250 milles que couvre presqu'en entier une vaste forêt de palmiers corondaïs ; puis il continue vers le midi, décrit de nombreuses sinuosités, reçoit les eaux de plusieurs torrents et de plusieurs rivières considérables, et vient enfin déboucher en face de Buenos- Ayres, dans le fond du large chenal du Rio de la Plata.

Montevideo, la capitale do la république de l'Uruguay,— formée du démembrement de l'ancienne province de la Bande Orientale, — est situé sur la rive septentrionale de la Plata, à quarante lieues de l'embouchure de l'Uruguay, qui sert de limites naturelles à cet Etat indépendant, en le séparant des provinces d'Entre-Rios, de Corrientes et des Missions, qui font partie de la République Argentine. Ce fut donc à l'embouchure de l'Uruguay, en face de Buenos-Ayres, que vint prendre position l'escadre montevidéenne commandée par Garibaldi.

Ce dernier fit là des prodiges de courage et de science. Mais l'intervention anglo-française, — qui chassa les Argentins de la Plata, — mit un terme aux fonctions de Garibaldi. Il quitta alors le pont de son navire, pour prendre le mousquet du tirailleur. Il avait inquiété Rosas à la tête de son escadre ; il l'inquiéta bien davantage à la tête de sa légion italienne, composée d'hommes hardis et déterminés comme lui.

Pendant quelques années, ce corps franc, exclusivement italien, fit la guerre de partisans, harcelant l'ennemi au moment où il s'y attendait le moins, lui échappant au moment où il comptait le plus s'emparer de lui, ùrant en fuyant comme les Parthes, mourant en souriant comme les héros vrais. Ah ! les soldats de Rosas passèrent bien des nuits blanches et virent bien des journées rouges, — rouges de leur sang ! Ils étaient nombreux, pourtant, et toujours cette petite phalange de vaillants hommes se trouvait debout, à peine diminuée.' Lutte héroïque, digne d'un autre temps, et dont le souvenir est resté fidèlement gravé dans tous les esprits et dans tous les cœurs, à Montevideo.

« Ce n'est pas un homme , c'est un diable ! » disaient de Garibaldi les naturels du pays, — à ce que raconte un de ses historiens. La superstition s'en était mêlée. On l'avait vu dans maintes rencontres se jeter avec ses troupes au fort de la mêlée, puis sortir sain et sauf, — et toujours victorieux, — de ces engagements terribles, où l'on combattait corps à corps. Il n'en fallait pas tant pour persuader que Garibaldi était invulnérable. Aussi, dans toute l'Amérique du Sud, son nom seul excitait la terreur de ses adversaires. Un fait, entre autres, montre au surplus jusqu'où allait l'audace de cet homme extraordinaire.

Un jour que, monté dans un petit bateau de pêche avec douze matelots, il venait d'opérer une reconnaissance dans les eaux de l'escadre ennemie, le brouillard, qui avait protégé son entreprise hardie, se dissipa tout-à-coup et laissa Garibaldi pour ainsi dire enveloppé au milieu de ses adversaires. Poursuivi de très près par une goélette armée de six canons, il va se réfugier le soir dans une anse. La goélette lui ferme la sortie de cette retraite et jette l'ancre à deux portées de fusil de la Irêle embarcation. Tout le monde, à bord, comptait déjà sur cette im-

portante capture, forcément remise au lendemain matin.

C'en était fait de Garibaldi sans son intrépide sa ngfroid. Pendant la nuit, le brave Italien, aidé de ses douze hommes, tire son bateau à terre, traverse un cap et va remettre l'embarcation à la mer de l'autre côté, afin d'attaquer la goélette à revers. Surpris au milieu de l'obscurité par une troupe qui monte à l'abordage et envahit le navire, l'équipage à moitié endormi de la goélette est fait prisonnier après une courte résistance, et Garibaldi rentre triomphant sur le navire même qui devait s'emparer de sa personne. Voilà l'homme! Plus tard, à la suite de l'intervention anglo-française, Garibaldi soutient un combat acharné dans la rivière de l'Uruguay, débarque ses blessés et ses morts, puis met le feu à sa flotte, afin qu'elle ne tombe pas au pouvoir de l'amiral Brow...

Surcouf, le glorieux corsaire, fit— il mieux?

Vous rappelez-vous l'intéressant roman de Fenimore Coopcr, qui porte pour titre le Pilote? C'est l'histoire mélancolique et émouvante du fameux Paul Jones, que l'Amérique opposa avec tant de succès à l'Angleterre. Eh bien ! ne trouvez-vous pas une singulière ressemblance entre Surcouf, Paul Jones, Raousset-Boulbon et Giuseppe Garibaldi?

L'influence de Garibaldi sur ses troupes — dit encore son biographe — a quelque chose de merveilleux. Sa taille, sa force herculéenne, sa belle tête énergique et expressive, tout, jusqu'à son pittoresque costume, contribue à augmenter le prestige qu'il exerce. A Salta, il est cerné avec trois cents hommes par trois mille ennemis. Que fait-il? Il essuie leur feu sans bouger, les laisse arriver à bout portant, puis il s'élance sur eux à la baïonnette et les met en déroute. Le gouvernement de Montevidéo décréta ce jour-là que la légion italienne avait bion mérité du pays, et qu'elle aurait la droite, même avec les troupes indigènes, dans toutes les rencontres.

Involontairement, en lisant cette belle vie toute fleurie d'héroïques actions, les comparaisons vous poussent sous la plume. Tout à l'heure, à propos de la prise de la goélette de Rosas par Garibaldi et ses douze compagnons, nous songions à Surcouf, à Paul Jones et au comte Raousset-Boulbon ; à présent, voilà que nous songeons à ce Waterloo de Charlernagne qui s'appelle la bataille de Roncevaux, où le valeureux Roland, avec vingt mille hommes, tint si longtemps tête à une armée de deux cent mille Sarrasins. Garibaldi, n'est-ce pas encore Roland, le preux des preux ?

Puisqu'on aimait les rapprochements, ce sont ceux-là qu'on aurait dû faire, au lieu d'aller chercher lesFra Moreale, les Piccolomini, les Gasparone, les Fra Diavolo, pour les comparer à Garibaldi.

Les Montevidéens garderont longtemps le souvenir de Garibaldi et de ses vaillants compagnons

d'armes, a cause de leur admirable bravoure, — et aussi à cause d'autre chose, non moins rare et non moins admirable : leur désintéressement.

Ni Garibaldi ni ses hommes ne voulurent accepter For que leur offrait la république de l'Uruguay. Ce n'est pas, en effet, avec de l'or qu'on paie le sang versé pour la noble cause de la liberté. Les réfugiés italiens dont Garibaldi avait composé le corps franc qui avait tant inquiété Rosas ne consentirent à accepter que des terres, — qu'ils cultivent encore aujourd'hui, pour la plupart.

Quant a Garibaldi, il n'accepta rien. La vieille Europe l'appelait : son cœur le ramena en Italie, au moment où sa patrie se soulevait contre l'Autriche.

N(N giorni tuoi felici, Ricordati cli me !

« Dans tes jours de bonheur, souviens-toi de moi, :r— de moi qui souffre ! » lui avait murmuré l'Italie, dans son râle de mourante, lorsqu'il l'avait quittée pour fuir la proscription. Garibaldi se souvenait, et jl accourait.

C'est surtout à propos de l'histoire de l'Italie, — cette sublime mère de douleurs, percée de tous les glaives, — qu'il faut citer cette navrante phrase de Lamennais : « L'histoire, qu'est-ce ? Le long procèsverbal du supplice de l'humanité. Le pouvoir tient la hache, et le prêtre exhorte le patient. »

Je n'ai ni le droit ni l'espace nécessaire, on le comprend, pour faire ici un résumé, même rapide, de cette histoire mouillée de larmes et tachée de sang. L'Italie ne se raconte pas en quelques pages. Les événements glorieux et sinistres s'y accumulent: on croit avoir fini, qu'on n'a pas encore commencé.

Italie ! Italie !

Salve, magna parens frugum, Salurnia Tellus, Magna virum !...

Salut, terre féconde, terre de Saturne, mère des grands hommes et des grandes choses ! Salut ! L'Italie moderne est toujours l'Italie antique, l'Italie des hommes de cœur est toujours l'Italie des hommes de génie. Quelles constellations nombreuses et brillantes, à ce ciel bleu, — rouge de sang parfois ! Virgile, Brutus, Horace, Properce, Catulle, les Gracques, Plaute, Cicéron, balluste, César, Lucrèce, Pompée, Tite-Live, Caton, Juvénal, Tacite, Machiavel, Giordano Bruno, Dante, Savonarole, Pétrarque, Galilée, Boccacc, Vico, Michel- Ange, Ferruccio, Raphaël, Masanicllo, Christophe Colomb, Guicciardini, le Tasse, l'Arioste, le Cortège, Léonard de Vinci, Muralori, Allieri, Volta, Spallanzani, Becca-

ria, Filangieri, Pagano, Palcstrina, Pergolèse, Canova, Rossini, Silvio Pellico, et des milliers d'autres noms, illustres à des titres différents, qui se pressent sous ma plume en bataillons épais, aussi difficiles à nombrer que les sables de la mer ou que les étoiles du ciel. Oh! salut! salut! terre féconde où poussent les grands hommes et les grandes actions, où poussent les lauriers et les épines !...

A tous ces noms, il faut en joindre d'autres, qui sont ceux des martyrs modernes de l'indépendance italienne, et des nobles victimes de l'Autriche ; ceux d'Andryane, de Félix Foresti, d'Ooboni, du colonel Moretti, de Vilh, d'Albertini, deMunari, dePanizzi, du prêtre Andreoli, du chanoine deLuca,des frères Capozzoli, de Migliorati, de Carola, de Matlia, de Menotti, de Pepoli, du général Zucchi, de Borelli, des frères Bandicra, de Tola, de Jacques Ruflini, du procureur Vochicri, de Bressanini, de Meani, de Joseph Gardenghi, de Frédéric Confalonicri , de Charles Poërio et des milliers d'autres dont les noms sont inscrits dans le martyrologe italien.

A toutes les époques, l'Italie avait été remuée. Je ne parle pas des guerres civiles, qui forment un côté particulier de son histoire. Je parle seulement de ses soulèvements contre ses oppresseurs. Jamais ils ne furent plus nombreux, en aucun autre temps et dans aucun autre pays. Sans remonter plus haut que les temps actuels, il fallait qu'il y eût bien de la honte à vivre sous les divers gouvernements qui l'opprimaient, puisque les carbonari couvraient son sol, de la Sicile aux Apennins. Carbonari de toutes sortes : les Frères artistes, les Fils de Mars, les Défenseurs de la patrie, les Tirailleurs américains, les Adelphes, les Ermolaïstes, les Illuminés, les Maçons réformés, les Chevaliers européens, les Philadelphes, etc., etc., etc. A société mauvaise, sociétés secrètes. La France n'en a pas.

Après tant de tentatives avortées, et lugubrement réprimées, l'Italie se soulevait de nouveau en 1848.

Le 18 mars au matin, — dit M. Giuseppe Ricciardi dans son intéressante Histoire de l'Italie, — le comte O'Donnel, vice-président du gouvernement de Lombardie, faisait afficher sur les murs do Milan une proclamation, dans laquelle on lisait, entre autres, ces paroles :

« Sa Majesté l'empereur a arrêté : l'abolition de la censure et la publication, dans le plus bref délai, d'une loi sur la presse, ainsi que la convocation des Etats des provinces allemandes et Slaves, et des congrégations centrales du royaume Lombardo- Vénitien. Cette réunion aura lieu au plus tard le 3 juillet. »

On imaginera facilement l'accueil trouvé dans la ville par ces concessions dérisoires faites par un gouvernement aux abois. Aussi le maire de Milan, qui n'était autre que le comte Gabrio Casati, beau-frère de Confalonicri, suivi d'une foule immense, se rendit

au palais du gouvernement pour présenter au nom de la ville, une série de demandes dont l'objet était plus en rapport avec la situation du moment. La première de toutes était la délivrance des nombreux citoyens arrêtés lors des massacres de janvier. Le gouvernement opposait un refus à cette demande, lorsque le drapeau tricolore fut soudainement arboré dans les rues. Ce fut le signal de l'insurrection commencée, comme à Palerme, par un petit nombre de personnes très mal armées (dans toute la ville de Milan il y avait à peine trois cents fusils!) et terminée, au bout de cinq jours de combats, par l'expulsion du maréchal Radetzki, ainsi que de ses quatorze mille soldats et de ses soixante pièces d'artillerie.

Voici la proclamation que le comité de guerre sorti des barricades adressait le 20 mars aux habitants des villes et des campagnes environnantes :

« Les Milanais se battent victorieusement depuis trois jours, mais ils sont presque sans armes et entourés d'une masse de soldatesque qui, quoique abattue, est toujours formidable par le nombre. Nous jetons cet écrit par-dessus les murailles, pour appeler les populations de toutes les villes, de toutes les campagnes, à s'armer aussitôt, à se réunir dans leurs paroisses, comme on fait à Milan, et à se former en compagnies de cinquante hommes qui éliront un capitaine et un intendant, pour accourir partout où la défense commune l'exigera. Aide et victoire! Vive l'Italie! Vive Pie IX! »

Plusieurs exemplaires de cette proclamation furent envoyés au dehors à l'aide de petits ballons, qui allèrent porter au loin la nouvelle des événements de Milan et excitèrent, partout où ils parvinrent, des soulèvements en masse. Bientôt des milliers de paysans, guidés par les notables du pays et quelquefois par des prêtres, se dirigèrent à Milan. Du haut des clochers, on voyait des masses compactes poursuivre la cavalerie autrichienne à coups de feu. Cinq cents volontaires de la Suisse italienne, réunis aux montagnards du lac de Côme et à la jeunesse de cette ville, s'emparèrent de douze cents Croates. Arrivés sous les murs de Monza, ils rencontrèrent deux autres colonnes, dont Tune avait fait trois cents prisonniers à Varèse. Une autre colonne partait des rives du Pô, en même temps qu'un comité organisé à Lccco soulevait la Valteline, la Valsassine, la Briance, et que les provinces de Brescia et de Bergarne envoyaient à Milan plusieurs centaines de leurs bourgeois et de leurs montagnards.

Tandis que les Milanais combattaient héroïquement pour soustraire leur patrie au joug abhorré de l'Autriche, ils s'abstenaient de toute insulte et de toute attaque contre les personnes et les biens de ceux-là mêmes dont ils avaient eu le plus à se plaindre, témoin la manière généreuse dont ils traitèrent l'ex-directeur de la police Torresani et le fameux Bolza, tombés l'un et l'autre dans leurs mains. Voici,

en revanche, quelques-unes des atrocités commises par les Autrichiens, depuis le jour où éclata l'insurrection jusqu'à celui de leur fuite.

Le 18 mars, après a^oir envahi l'hôtel de ville et mis la main sur un grand nombre de personnes marquantes, la troupe les traîna au château et en fusilla quatre; puis, à sa retraite de Milan, elle en emmena une vingtaine enchaînés, en les accablant des plus indignes traitements : un des prisonniers, Hercule Durini, fut passé par les armes pendant la route. Dans Milan, ce furent les Croates surtout qui se distinguèrent par leur infâme cruauté. Partout où ils entraient, ils marquaient leur passage par le massacre, sans respect pour l'âge ni le sexe. Dans une maison on trouva treize personnes égorgées, parmi lesquelles une mère ayant dans ses bras deux enfants, dont l'un était décapité, tandis que l'autre avait une baïonnette qui lui traversait le cou. Un Croate coupa un enfant en deux, et cloua chaque moitié contre un pan de mur. Un autre soldat empala une petite fille et la promena ainsi au bout de son fusil. On arracha du sein d'une femme un fœtus de deux mois et on le fit cuire ! Un ouvrier était occupé à la fabrique de boules de résine, quand ces assassins couverts de l'uniforme autrichien tombèrent sur lui, l'éventrèrent, et, lui ayant rempli le ventre de ces matières combustibles, y mirent le feu. Dans la fabrique de soie de M. Fabris, tous les ouvriers que les soldats y rencontrèrent furent passés au fil de l'épée. Dans une auberge du faubourg de Santa- Croce, un père fut attaché corps à corps avec son fils, et les deux victimes furent tuées du même coup. Un autre père de famille fut lié à une poutre, et brûlé sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Trois paysans, plongés dans un bain d'eau-de-vie, subirent le même sort.

Tous les raffinements de barbarie qu'il est possible d'imaginer furent employés par les abominables suppôts du plus détestable des gouvernements. Les Autrichiens partis, on trouva dans le château dos cadavres horriblement mutilés. Des nez, des oreilles, des bras, jonchaient la cour, ot une odeur infecte s'exhalant tout autour indiquait assez la quantité des morts que l'on venait d'y enterrer.

A toutes ces horreurs, nous n'ajouterons qu'un seul fait. Le nombre des victimes, de h part des Milanais, atteignit le chiffre de mille environ. Or, une centaine à peine avait péri en combattant ! Les pertes éprouvées par les Autrichiens furent bien autrement considérables, car on les évalua à près de quatre mille hommes; mais pas un d'entre eux ne fut tué ailleurs que sur le champ du combat.

Leur retraite de Milan ressembla beaucoup à une débandade, et la panique qui s'était empalée d'eux était telle, que, sans le sang-froid de Radetzky et l'ascendant extraordinaire qu'il exerçait sur l'esprit du soldat, ils seraient tombés tous dans les mains les insurgés, dont le nombre ne faisait qu'augmen-

ter à chaque heure, au son du tocsin, lequel, retentissant désonnais d'un bout à l'autre de la Lombardie, venait porter une nouvelle terreur dans l'âme de ses anciens oppresseurs.

Pendant que ces événements se passaient en Lombardie, Venise d'abord, puis ses anciennes provinces de Terre Ferme, arboraient le drapeau de l'indépendance, et les Autrichiens, frappés d'épouvante, battaient en retraite de toutes part, sans presque brûler une amorce. La révolution de Venise présenta un caractère particulier. L'arrestation de Manin et de Tommaseo, qui avait eu lieu le 20 janvier 1848, la conduite postérieure du gouvernement autrichien, les nouvelles du reste de la Péninsule, tout avait concouru à préparer le terrain pour une explosion, quand les événements de Vienne furent connus.

Le 17 mars au soir, le cri de vive Ferdinand, roi constitutionnel! s'étant fait entendre au théâtre, celui de vive l'Italie! retentit tout-à-coup dans la salle, et aussitôt mille voix le répétèrent à l'envi. Le lendemain matin, un immense attroupement se forma devant l'église Saint-Marc et sur le quai des Esclavons, et [le cris de Vive Manin et Tommaseo ! ayant été proféré, le peuple se porta à la prison et en brisa les portes, sans que la force armée pût l'en empêcher. Manin et Tommaseo, délivrés ainsi furent promenés en triomphe dans la ville.

Quarante-huit heures se passèrent sans que la constitution octroyée à Vienne fût proclamée, et sans même que la nouvelle en fût communiquée officiellement aux autorités municipales. Le 20 mars, la population se portait au palais du gouverneur, qui était alors le comte Palfy, en criant : Vive la constitution ! quand une voix tonnante fit entendre ces paroles, aussitôt répétées par la foule : A bas les Autrichiens! Ce fut le signal de la révolution. Trois cents Croates, rangés en bataille sur la place Saint- Marc, ayant fait feu sur le peuple, celui-ci les attaque de toutes parts et les force à se renfermer dans l'ancien palais des doges. Le lendemain, l'arsenal est pris, la multitude est armée. Vingt-quatre heures après les Autrichiens quittaient Venise, bien que leur nombre fût de sept mille environ et qu'ils fussent maîtres de positions formidables.

Après Milan et Venise, les autres villes de la Lombardie et de la Vénétie ! La révolution gagnait partout comme un incendie. Partout les volontaires se levaient pour la guerre de l'Indépendance italienne. Ce fut dans ces circonstances si propices que le roi Charles-Albert fit son entrée en Lombardie, à la tête d'environ trente mille hommes, animés du plus ardent enthousiasme, et qui ne demandaient qu'à marcher en avant.

Ce fut en ce moment que Garibaîdi arriva en Italie, avec un certain nombre de ses vaillants légionnaires.

Le 2 juillet 1848, Garibaîdi débarquait à Gènes. Quelques jours après il était à Roverbella, au quartier-général du roi Charles- Albert, et se mettait à sa disposition, — lui et sa poignée d'hommes hardis.

Malheureusement, on ne crut pas à l'utilité de son concours ; on ne vit pas les immenses services qu'il pouvait rendre à la cause nationale par son audace sans pareille et par sa précieuse expérience de chef de partisans : il quitta Roverbella, désolé de n'y avoir point réussi, et se rendit à Milan pour offrir ses services au gouvernement provisoire.

Là, Garibaîdi fut plus heureux. Le gouvernement milanais accepta ses offres et lui conféra le titre de général. Tout aussitôt, il réunit trois mille hommes et, suivant les ordres qu'on lui donna, il se dirigea vers Bergame, à la rencontre des Autrichiens.

Il était trop tard !

La situation de l'armée sarde n'était plus tenable. Des échecs successifs l'avaient démoralisée. L'abattement avait gagné tout le monde : chefs et soldats. Alors Charles-Albert avait demandé une suspension d'armes au maréchal Radetzky, en proposant l'Oglio comme ligne de séparation entre les deux armées. Le maréchal Radetzky, pour toute réponse, s'était mis en marche pour Milan.

Garibaîdi revint en toute hâte vers Milan : il était encore trop tard!

Radetzky, arrivé devant Milan dans la matinée du 4 août, avait attaqué immédiatement , dans le but de refouler le roi sarde dans la ville ou bien de le forcer à continuer sa retraite. Un combat acharné avait eu lieu; les Piémontais s'étaient bravement battus; mais la partie était inégale : le roi avait offert de rendre Milan et de se retirer derrière le Tessin, et Radetzky avait consenti.

Milan apprit cette capitulation avec stupeur. Mais enfin, elle était signée : il fallait se résigner — ou mourir. Mourir, la population le voulait ; on comprima son élan. Une proclamation de patriotes fut affichée le matin du 5 août sur les murs de la ville. Elle disait :

« L'enthousiasme incomparable avec lequel cette population a protesté ce matin contre la capitulation consentie par le roi, a été digne des héros des cinq journées. L'honneur est sauf, mais les choses sont déjà arrivées à un tel point que nous sommes réduits à couvrir encore une fois d'un voile de deuil le drapeau tricolore, à baisser tristement la tête devant le sort, en nous écriant nous aussi : // est trop tard!

« Citoyens, au milieu de la désorganisation des administrations, de la fuite des employés, les soussignés seuls sont restés pour remplir la tâche douloureuse de vous adresser les paroles suprêmes au

nom de la patrie. Citoyens, le cœur nous saigne en vous annonçant la capitulation suivante :

« 1° La ville est épargnée;

« 2° Son Excellence le maréchal promet, en ce qui dépend de lui, d'avoir, par rapport au passé, tous les égards qu'exige l'équité;

« 3° Le mouvement de l'armée sarde se fera en deux jours d'étape, ainsi qu'il a été convenu entre les généraux;

« 4° Son Excellence accorde à tous ceux qui voudront sortir de la ville la libre sortie par la route de Magenta, jusqu'à demain à huit heures du soir;

« 5° Par compensation , le maréchal demande l'occupation militaire de la porte Romaine, ainsi que l'entrée et l'occupation de la ville pour midi;

« 6° Le transport des malades et des blessés aura lieu pendant les deux jours d'étape;

« 7° Toutes ces conditions ont besoin «l'être ratifiées par Sa Majesté Sarde j

« 8° Son Excellence le maréchal demande ïa délivrance immédiate de tous les généraux, officiers et employés autrichiens qui se trouvent à Milan.

« (Signé par le maire de Milan et par les chefs d'état-major des deux armées.) »

« Vous voyez qu'on promet d'épargner la vie, l'honneur, la fortune des citoyens. Plaise à Dieu que la promesse ne soit pas mensongère !

« Mais vous, jeunes gens robustes, vous qui tous, tant que vous êtes, pouvez encore porter un fusil et endurer les fatigues d'une marche, il vous reste à faire une protestation solennelle en faveur de la Lombardie. Non, la patrie ne périt pas avec les murailles ! non, la patrie italienne ne succombe pas sous la force brutale qui s'intitule droit ! Emigrons tous avec nos armes. A la suite de cette armée piémontaise et ligurienne, qui s'éloigne tristement d'un pays qu'elle avait juré d'aider à s'affranchir, reti-

rons-nous sur la terre d'exil, qui sera pour nous la patrie, puisqu'elle sera italienne. L'Europe demeurera frappée de cette résolution énergique, puis, dans une même pensée, dans une même espérance, nous tiendrons haut et ferme la bannière que nous avions arborée sur les barricades, en ne cessant de protester contre une domination violente, et en gardant la confiance qu'un jour viendra où nous arborerons de nouveau les trois couleurs sur les tours de notre cité !

« Qu'à six heures du soir tous ceux qui sont dans l'intention d'émigrer se trouvent réunis sur la place d'armes, munis de leurs fusils et animés de de courage qui se retrempe dans les grandes épreuves. Le roi quittera cette ville le dernier. Nous serons avec vous, et en faisant nos derniers adieux à cette terre bien-aimée, nous nous écrierons : Vive l'Italie libre et indépendante ! »

Les Autrichiens entrèrent à Milan.

Garibaldi avait appris à Monga la capitulation do Milan. Son rôle devenait inutile là, pour le moment. Il quitta Monga, a la tête de ses volontaires, et se retira dans ces mômes montagnes, — aujourd'hui le théâtre *le ses glorieux exploits, — pour y harceler l'ennemi de sa patrie par une guerre d'escarmouches. Le 14 août il occupait Arena, s'emparait des paquebots le San Carlo et le Vcrbano, levait une contribution de guerre et se dirigeait vers la frontière lombarde. Le 15 août, il prenait terre à Laveno, repoussait une première attaque des postes autrichiens établis aux environ du lac Majeur. Peu de temps après, il était à Gaviratc, à Varèsc, à 01giatc, a Côme, et livrait de nouveaux combats aux Autrichiens, — les seuls êtres au monde pour lesquels, de son propre aveu, il se sente de la haine au cœur. Puis, quelque temps après, il était dans le Tyroî, toujours guerroyant, — et toujours avec le même bonheur.

Ce n'est pas en vain qu'on aime ainsi sa patrie « d'un amour accumulé. » Tous les paysans lui donnaient refuge, ainsi qu'à sa vaillante phalange. Et quand il voulait payer, les pauvres refusaient. « C'est pour l'Italie que vous combattez : c'est pour nous! » disaient-ils. Et quand les Autrichiens venaient et interrogeaient sur leur passage ceux qu'ils soupçonnaient les complices, par sympathie, de Garibaldi et de ses compagnons, ils en recevaient des réponses déroutantes, — réponses que les malheureux payaient cher, souvent!

La tête de Garibaldi était mise a prix, cependant !

11 est vrai; mais, outre que les gens auxquels s'adressaient les Croates ne l'eussent voulu livrer à aucun prix, il faut ajouter que Garibaldi était une ! proie assez difficile à saisir.

Un jour les Autrichiens crurent que cette proie | allait leur tomber enfin dans les mains. Ils avaient j cerné Garibaldi dans un étroit défilé d'où il paraissait impossible qu'il sortît.

Impossible! C'est un mot que César, Annibal et Napoléon avaient rayé de leur dictionnaire. Garibaldi aussi.

— Compagnons, cria-t-il à ses soldats, il paraît qu'il faut mourir ici. Soit! En tout cas, tuons le plus de Croates que nous pourrons. Ufl Croate de moins c'est un ennemi de moins pour l'Italie... Elle en a déjà bien assez ! En avant!..

— En avant! répétèrent ses compagnons...

Se penchant alors sur le cou de son cheval et lui enfonçant ses éperons dans le ventre, il se jeta sur les Autrichiens, s'ouvrit un passage au milieu d'eux. et disparut, imité et suivi de sa vaillante troupe.

Quand les Autrichiens se retournèrent pour voir quelle direction avaient prise ces diables d'hommes.

ils n'aperçurent plus rien. Rien ne les empêcha de croire qu'ils avaient rêvé.

Garibaldi l'avait échappé belle. Mais, après tout, à quoi donc servirait le courage, — et surtout le courage employé pour une si noble cause, — s'il n'était pas de temps en temps récompensé et protégé par le Dieu des batailles, qui ne peut pas protéger éternellement les gros bataillons?

Malgré cette protection, Garibaldi et ses hommes ne pouvaient continuer bien longtemps une lutte aussi inégale. Une poignée d'hommes contre une armée! Et puis Garibaldi était enfermé dans un triangle qui ne permettait guère aux secours d'arriver jusqu'à lui : les Autrichiens, la Suisse et le lac Majeur. Il dut passer en Suisse, après avoir posé les armes à la frontière.

De la Suisse, il revint en Sardaigne, et se fit élire député. C'était une halte dans sa vie agitée.

Cette halte fut de courte durée. La Sardaigne et l'Autriche venaient de recommencer la guerre. Charlcs-Albertavaità venger sa défaite de 1848; il précipita les événements : le 12 mars 1849, il dénonçait l'armistice à Radelzky, alors à Milan, et son armée se mettait en marche pour rencontrer l'armée autrichienne.

L'armée de Radetzky se composait de six corps : un resta sur le Mincio et l'Adigc, dans la Vénétie, les cinq autres, ne laissant que des garnisons dans les châteaux de Milan, Brescia, Bergame et Modène, à la tête du pont de Brescello, et dans la citadelle de Plaisance, dix mille hommes en tout, se dirigèrent vers l'angle du Pô et du ïessin. Les ordres furent donnés avec tant de promptitude et de secret, et toutes les précautions si bien prises, que, dans la nuit du 19 au 20, l'armée était concentrée autour de Pavie, prête à prendre l'offensive au moment où expirerait l'armistice, sans que l'armée piémontaise eût su distinguer ce grand mouvement convergent qui se faisait par toutes les routes de la Lombardie. Et pendant que l'armée autrichienne entrait ainsi en Piémont, vers Pavie, l'armée piémontaise l'attendait vers Butïalora, ou la croyait en retraite vers' l'Adda!

Le 21 mars, eut lieu le combat de la Sforzesca ; le &% eut lieu la sanglante affaire de Morlara, qui coûta à l'armée sarde cinq cents hommes tués et plus do dcuxmille prisonniers; le 23, eut lieu le désastre de Novare.

Bien que Garibaldi fût à ce moment dans l'Italie centrale, et qu'il ne se trouve pas mêlé, par conséquent, à cette néfaste journée du 28 mars 1819, elle a eu trop de retentissement et de signification pour qu'elle soit ici passée sous silence. Tout en écrivant l'histoire de Garibaldi, nous ne pouvons nous empêcher de citer cette page de l'histoire du Piémont.

« Au sud de Novare, — dit un historien qui fut

témoin oculaire de ce Waterloo de Charles-Albert, — entre les torrents de l'Agogna et du Terdoppio, s'élève une espèce de plateau ondulé, dont le village de la Bicoque, situé à deux kilomètres environ de la ville et traversé par la route de Mortara, occupe la partie culminante. Au levant des collines de la Bicoque, c'est-à-dire à gauche, quand on tournoie dos a Novare, le sol s'abaisse rapidement vers le Terdoppio et est coupé par deux petits canaux. A droite, au delà du ruisseau de l'Arbogna, qui coule à peu de distance de la Bicoque, il est peu accidenté et présente seulement quelques légères élévations vers le centre, mais il est couvert de vignes, d'arbres disposés en longues files, de maisons éparses, et coupé aussi par un canal parallèle à l'Agogna. C'est dans cette position, dont le point important est la Bicoque, surtout contre un ennemi arrivant par la route de Mortara, que Chrzanowski attendait les Autrichiens.

« Le front de bataille était formé de trois divisions rangées sur deux lignes, et occupait une étendue d'environ trois kilomètres, depuis le canal d'Olengo, voisin du Terdoppio, jusqu'au canal Dassi, près de l'Agogna. La division Perrone, placée à la Bicoque, tenait la gauche; la division Bes occupait le centre, et la division Durando formait la droite. Six bataillons appuyaient le flanc gauche de Perrone, quatre la droite de Durando; trois bataillons de tirailleurs couvraient le front de bataille. Les divisions du duc de Gênes et du duc de Savoie étaient en réserve : la première à gauche, derrière la Bicoque, près du cimetière de San-Nazzaro; la seconde, à droite, tout près de Novare, entre la place d'armes et la route de Verceil ; toutes deux étaient massées en colonnes. En dehors de toute la position, sur le flanc gauche, la brigade Solaroli à cheval sur les routes de Trécate et de Galliate, et couverte par le Terdoppio, devait observer et contenir les forces ennemies qui se présenteraient de ce côté. Sur la gauche du front, le terrain coupé de fossés et fortement accidenté ; à droite l'Agogna et le canal offraient d'assez grands obstacles à l'attaquant, de sorte que la position ne pouvait être tournée que par des mouvements très étendus, d'un côté sur la route de Trécate, de l'autre sur celle de Verceil. En outre, une grande partie de la division Durando était couverte par un fossé profond à rebords élevés.

« C'était donc là un ordre de bataille excellent, et l'armée ainsi rangée se trouvait dans une position solide, le front bien garni, les flancs assurés, les réserves dans une forte proportion, les troupes toutes sous la main. Quelques précautions avaient cependant été négligées; le pont de l'Agogna, sur la route de Verceil, n'était pas gardé, quoique Ton sût que l'ennemi s'était montré vers Confienza ; on n'avait pas songé à interdire aux troupes l'accès de la ville pendant la bataille ; enfin on aurait dû élever

quelques retranchements à la Bicoque, le point le plus important de la ligne.

« Toutes les troupes étaient à leur poste dès neuf heures, prêtes à livrer bataille. Le total des forces en ligne était de cinquante-trois mille hommes, avec cent onze bouches à feu. Vingt mille hommes avec quarante canons restaient impuissants au delà du Pô, et les combats de la Sforzesca et de Mortara, ainsi que les marches et contre-marches faites depuis trois jours, avaient déjà diminué l'armée de sept à huit mille hommes, dont la plupart avaient abandonné volontairement leurs corps. Les soldats ne montraient point d'ardeur, et l'on pouvait voir qu'ils avaient l'esprit frappé du mauvais début de la campagne. Depuis la veille, les vivres manquaient en partie ; des pillages et des désordres de toute espèce avaient été commis dans Novare. Le roi, passant devant le front des troupes, ne recueillait que d'assez faibles témoignages de dévoûment. Il ne s'agissait plus cependant de se battre pour la Lombardie, mais pour le Piémont, que la perte de la bataille devait mettre à la merci de l'Autriche.

« Les Autrichiens, qui avaient fait si peu de chemin le 22, ne montrèrent pas plus d'activité le 23 ; ils se mirent tard en marche, et les troupes de l'Aspre ne parurent vers Olengo qu'entre dix et onze heures, alors que lesPiémontais étaient depuis longtemps en bataille. D'Asprc fit ici comme à Mortara : sans se rendre compte des forces qu'il a devant lui, entraîné par son ardeur et celle de ses troupes, qui comptent sur un nouveau succès, il ne songe qu'à attaquer. Il déploie la division de l'archiduc Albert des deux côtés de la route, en face de la Bicoque et de la division de Perrone, prolonge sa gauche avec une partie de la division Schaaffgolsche, dont il tient le reste en réserve, et met la cavalerie en arrière des deux ailes.

« Pendant qu'il achève ses dispositions, et que le combat des tirailleurs et de l'artillerie est déjà engagé, il apprend qu'il est en face de toute l'armée ennemie : il envoie bien vite prévenir le maréchal, fait dire à Appel de s'avancer en toute hâte, à Thurn de revenir sur Novare, et, espérant pouvoir tenir tête aux forces immenses qu'il va avoir sur les bras pendant qu'on va marcher à son secours, il engage résolument l'action.

« Après une forte canonnade et un vif combat de tirailleurs, dans lequel les Piômontais ont le dessous, il fait avancer son infanterie. Cette attaque met le désordre dans les rangs de la brigade de Savone, qui forme la première ligne, et cette brigade cède et se débande en partie. Celle de Savoie, placée en seconde ligne, s'avance pour la remplacer, regagne le terrain perdu, perd et reprend successivement diverses positions, et fait un assez grand nombre de prisonniers dans les maisons éparses de la Bicoque. D'Aspre fait alors avancer au soutien de l'archiduc Albert les troupes qu'il tenait en réserve, et comme

il craignait un mouvement du centre et de la droite de l'ennemi sur son flanc gauche, il cherchait à occuper et à contenir le centre par un combat de tirailleurs, et avait envoyé contre la droite un détachement qui s'était placé au Torrione ; enfin il avait aussi détaché sur son extrême droite quelques troupes légères pour inquiéter la brigade de Solaroli.

« Les succès de la deuxième ligne de Perrone durèrent peu ; la brigade de Savoie ne put tenir contre les troupes fraîches entrées en action pour soutenir celles de l'archiduc ; elle recula bientôt et se décomposa comme la brigade de Savone.

« Il n'était guère que midi, et déjà les Autrichiens étaient maîtres pour la seconde fois de la Bicoque ; toute la division Perrone était à peu près en déroute. Chrzanowski ordonna alcrs au duc de Gênes d'amener contre l'ennemi une de ses brigades, en la faisant suivre de la seconde à quelque distance. La brigade de Piémont s'avance ; le 3e régiment à droite de la route, le 4e à gauche. Le général Passalacqua, commandant de cette brigade, marche avec le 3e dans la vallée de l'Arbogna, attaque et prend plusieurs positions autour de la Bicoque, fait deux à trois cents prisonniers, et tombe frappé mortellement de trois balles dans la poitrine. Le régiment continue d'avancer, dépasse la Bicoque et parvient jusqu'à la hauteur de Castellazzo ; mais là il se trouve sous un feu meurtrier, et il faut qu'il se replie. Le 13e de la brigade de Pignerol arrive à son secours et réoccupe les environs de Castellazzo. A gauche, le duc de Gênes, à la tête du 4e, pousse vigoureusement l'ennemi, s'empare de Castellazzo, s'y maintient, en attendant l'arrivée du 14e, qui vient l'appuyer à gauche, et avec ces deux régiments se porte hardiment sur le village d'Olengo, en chasse les Autrichiens et les fait suivre par les tirailleurs à une assez grande distance.

«En même temps, les faibles démonstrations tentées sur le centre et les extrémités de la ligne piémontaise restaient sans effet ; la colonne qui avait occupé le Torrione, en face de la division Durando, avait engagé de là un combat d'artillerie; mais elle n'avait pas tenu longtemps sous le feu d'une vingtaine de pièces 'dirigées contre elle, elle s'était retirée en arrière de l'église et des maisons voisines. De l'autre côté, la brigade Solaroli avait facilement repoussé et même assez loin les troupes venues pour l'attaquer.

« 11 était deux heures, la position de d'Aspre, battu de tous côtés, refoulé au delà d'Olengo, à trois kilomètres de la Bicoque, était des plus critiques, car aucun secours ne lui arrivait encore. S'attendant à voir les Piémontais profiter de leurs succès, il faisait les plus grands efforts pour remettre ses troupes en ordre, sans trop se flatter de pouvoir résister à une attaque un peu vigoureuse. Celait, en effet, un de ces moments décisifs, où celui qui com-

mence à plier est bientôt tout-à-fait battu si on le presse un peu vivement.

« Un général habile doit toujours être prêt à saisir un tel moment ; mais c'est ce que ne voulut pas faire Chrzanowski. En se plaçant sous Novare dans une position rétrécie, ne déployant que la moitié de l'armée, et tenant l'autre moitié en réserve, il s'était proposé de rester sur la défensive pendant une grande partie de la journée. Il avait compté que les Autrichiens, arrivant par la route de Mortara, tenteraient d'abord d'emporter la Bicoque, échoueraient dans leurs attaques de front et chercheraient alors à tourner la droite de la ligne piémontaise ; il aurait saisi ce moment pour exécuter un fort mouvement offensif avec la division du duc de Gênes, la brigade Solaroli et une partie de la division de réserve. Ces calculs, qui ne tenaient pas compte de la nature des troupes et leur supposaient beaucoup plus de solidité qu'elles n'en pouvaient avoir, avaient été détruits dès le commencement de l'action; malgré cela, Chrzanowski s'attacha obstinément à l'exécution de son plan. Il ignorait ou ne connaissait qu'imparfaitement la marche et la position des divers corps autrichiens, car il ne savait pas s'éclairer et surveiller l'ennemi. 11 ne s'était pas non plus aperçu que les attaquants n'étaient pas nombreux, qu'il n'y avait là qu'un corps isolé qu'il était facile d'écraser. Aussi s'était-il contenté de faire entrer en action les unes après les autres, et uniquement pour se maintenir à la Bicoque, des troupes qui, employées par plus fortes masses et plus vigoureusement, et secondées par le centre et par la droite, auraient taillé en pièces d'Aspre avant l'arrivée d'Appel, peut-être ensuite Appel avant l'arrivée des autres, et ces succès pouvaient être le prélude d'une victoire plus considérable qui aurait forcé Radetzky à repasser le Tessin...

«Chrzanowski, bien loin de songer à une offensive dont le succès était si probable et pouvait entraîner d'immenses conséquences, crut ses troupes aventurées à Olengo et s'empressa d'envoyer l'ordre au duc de Gênes de les ramener en deçà de Castellazo. D'Aspre, que ce faux mouvement sauvait, n'en devint que plus audacieux ; il se reporta immédiatement en avant, ses troupes reprirent courage, et il vint réoccuper Castellazzo, sans toutefois pouvoir s'y maintenir. Le combat continua autour de cette position, mais sans une grande ardeur de part et d'autre. Depuis le commencement de l'action, et pendant presque toute la bataille, l'infanterie piémortaise se battait en désordre et d'une manière irrégulière. Les bataillons obligés de céder se dispersaient, ne se ralliaient pas derrière ceux qui les remplaçaient et ne tardaient pas à se fondre entièrement. Beaucoup de soldats courageux restaient au feu et combattaient isolés ; d'autres tiraient en arrière par-dessus les troupes qui étaient en avant et les inquiétaient beaucoup; il se faisait très inutile-

ment une immense consommation de munitions, ainsi que cela arrive toujours avec de jeunes troupes et dans des engagements désordonnés. Le général Perrone, qui donnait l'exemple du courage et ramenait sans cesse au combat quelques parties de sa division, qui avait montré si peu de fermeté, reçut une blessure mortelle à la tête. Peu à peu l'avantage restait aux Autrichiens, ce qui obligea Ghrzanowski à faire venir à la Bicoque, vers trois heures et demie, trois nouveaux régiments, un de la division Bes et deux de la division de réserve ; ces troupes fraîches rétablirent le combat, et, gagnant du terrain, se portèrent assez loin au delà de la Bicoque. Les troupes de d'Aspre étaient alors entièrement épuisées et ne pouvaient plus tenir longtemps, mais le moment était venu où les choses allaient changer de face.

« Radetzky avait reçu à midi, à son quartier général de Lavezzaro, la nouvelle de la présence de l'armée piémontaise à Novare, que le bruit du combat lui avait déjà fait soupçonner. Il a ait mis aussitôt la réserve en mouvement, envoyé à Appel l'ordre de marcher au plus vite au secours de d'Aspre, à Thurn et à Wratislau celui de revenir sur leur droite dans la direction de Novare ; ces ordn s et toutes les dispositions prises, il s'était transporté sur le champ de bataille.

« Le corps d'Appel, qui avait passé la nuit à Vespolate, n'était pas à plus de deux heures de chemin d'Olengo, mais entre lui et le corps de d'Aspre se trouvait un nombreux équipage de pont et beaucoup de bagages qui encombraient la route et retardèrent tellement la marche des troupes, qu'elles ne purent paraître sur le lieu du combat avant quatre heures. Le corps d'Appel était composé des divisions Lichnowsky et Taxis; la première entra aussitôt en ligne se plaçant au centre, et la seconde resta en réserve derrière elle. Le combat devint alors plus animé; ces nouvelles troupes échouèrent dans leurs premiers efforts, mais elles ne tardèrent pas à prendre l'avantage, malgré le feu de l'artillerie de la division Bes, qui se croisait sur elle avec celui de la gauche combattant de front à la Bicoque ; l'artillerie de Durando, de son côté, tirait à grande portée sur quelques détachements qui, ayant appuyé à gauche dans leur marche sur Novare, se reportaient à droite, en défilant devant le front des Piémontais.

« On ne faisait point d'efforts décisifs d'un côté ni de l'autre, parce que Chrzanowski ne cherchait toujours qu'à se maintenir à la Bicoque, et que Radetzky attendait l'approche de Thurn pour prendre plus résolument l'offensive. Thurn, arrivé à Confienza vers midi, avait entendu la canonnade sur sa droite, et sachant que l'ennemi n'avait pas paru sur la route de Verceil, il avait marché sur Novare, sans attendre l'ordre du maréchal. Vers cinq heures, son avant-garde arriva au pont de l'Agogna, où elle ne trouva qu'un détachement de cavalerie qui ne put

l'arrêter. En même temps la réserve, qui avait suivi de près le corps d'Appel, arrivait vers Olengo. Radetzky, qui se tenait à gauche de la route de Morlara, sur une élévation de terrain d'où il surveillait la marche de la bataille, fit alors tout disposer pour frapper un grand coup.

« Les quatre divisions de d'Aspre et d'Appel, soutenues par une brigade de grenadiers de la réserve, furent formées en colonnes d'attaque en face de la Bicoque, tandis que le reste de la réserve se déployait à gauche pour contenir le centre et la droite des Piémontais, et qu'un faible détachement continuait d'inquiéter la brigade Solaroli.

« Au même moment Ghrzanowski se décidait enfin à faire avancer son centre et sa droite , non dans l'espoir de remporter une victoire, désormais impossible, mais pour faire une simple diversion en faveur des défenseurs de la Bicoque, et tâcher de conserver le champ de bataille. Bes et Durando n'eurent pas de peine à faire reculer les troupes peu nombreuses qui se trouvaient en face d'eux, et Ghrzanowski, venu vers le centre avec le roi pour diriger ce mouvement, retournait en toute hâte à la Bicoque, mais à ce moment même l'ennemi y entrait. Les quatre divisions autrichiennes, lancées vigoureusement, ayant emporté rapidement Gastellazzo et toutes les positions voisines , avaient continué de s'avancer, et les Piémontais, cédant à une telle masse, avaient abandonné la Bicoque. Ghrzanowski voulut essayer de la reprendre, 'et donna l'ordre au duc de Gênes de faire un dernier effort. Le jeune prince ne put mettre en ordre que trois bataillons, et marchant à pied à leur tête, les reporta en avant; mais accueilli par un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie, il fut bientôt obligé de revenir en arrière, et l'ennemi resta définitivement maître de la Bicoque.

« 11 ne restait d'autre parti aux Piémontais que de gagner au plus vite Novare; cette retraite, inquiétée par l'ennemi, qui attaquait vivement en queue et sur les flancs, fut bientôt soutenue par la cavalerie, mais dans l'infanterie le désordre fut extrême; les soldats couraient pêle-mêle vers Novare, et l'ennemi était si près qu'il vint mettre ses pièces au milieu des fuyards de î'arrière-garde. A la porte de la ville il y eut une confusion et un encombrement énorme dont heureusement l'ennemi, qui s'arrêta à quelque distance, ne sut pas profiter; à huit heures toutes les troupes qui avaient combattu aux environs de la Bicoque étaient entrées en ville...

« La perte des Piémontais était de quatre mille hommes tués ou blessés , deux mille prisonniers et douze canons; celle des Autrichiens, qui portait presque uniquement sur le corps de d'Aspre, de trois mille hommes hors de combat et d'un millier de prisonniers. Ces pertes étaient assez peu différentes, mais ce n'est pas seulement par le nombre des hommes mis hors de combat que se mesure Fini-

portance d'une défaite. Pour les armées mal constituées, tout échrc a de graves conséquences; l'armée piémontaise, débandée et démoralisée, se trouvait entièrement hors d'état de réparer ses revers; le Piémont était donc vaincu et désarmé, et la fortune de l'Autriche l'emportait encore celte fois.

« Chprles-Albert avait assisté à tous les combats de la Bicoque, et ne s'était retiré qu'avec l'arrièregarde; il avait pu juger par lui-même des dispositions et de la qualité de l'armée, et ne pouvait plus se dissimuler, après la perte de la bataille, que tout effort était désormais inutile. En rentrant à Novare,

Montée sur un petit cheval très ardent, elle marchais quelles que fussent les circonstances, à côté de Garibaldi, stimulant au besoin les soldats par sa voix et son exemple, sans jamais reculer ni pâlir, au grondement du canon et au sifflement des balles.

Celte Annita, si courageuse et si dévouée, si femme et si patriote, ne vous rappelle-t-olle pas madame Rosclti, dont M. Michelet a raconté l'héroïque histoire en quelques pages éloquentes? L'une l'emporte sur l'autre, cependant, cl, bien qu'il soit dangereux de se prononcer en celte délicate occurrence, je ne craindrai pas de le faire en faveur de la

il envoya demander un armistice au maréchal, qui I femme deGaribaldi. Madame Rosetti eût, certes, été

répondit qu'il ne l'accorderait qu'à la condition d'occuper le pays situé entre le Tessin et la Sesia et de tenir la citadelle d'Alexandrie, et laissa même entendre que, ne pouvant se fier à la parole du roi, il voulait avoir le duc de Savoie en otage. Charles- Albert réunit alors les généraux et leur demanda à plusieurs reprises s'il était possible de se retirer sur Alexandrie; tous furent d'avis qu'une telle retraite était impraticable, et, sur ces réponses unanimes, il abdiqua et proclama roi le duc de Savoie... »

La partie était perdue pour le Piémont, — jusqu'à la prochaine revanche. L'assemblée constituante romaine avait répondu à l'appel que lui avait fait Charles-Albert, en donnant Tordre de départ à toutes les forces disponibles ; des troupes s'étaient mises en marche pour porter secours à l'Italie du Nord, menacée par l'Autriche : mais elles avaient dû rebrousser chemin, à la nouvelle du désastre de Novare. Les triumvirs avaient, du reste, besoin d'elles pour protéger l'Italie centrale que menaçait le même ennemi, — puisque, déjà, le 18 féviier 1849, le général Haynau avait envahi soudainement Feiraro, avec six mille hommes et vingt-deux pièces de canon.

Giu3eppe Garibaldi avait offert ses services au gouvernement provisoire des Etats-Romains qui l'avait chargé de former un corps de partisans. Et, au bout de quelque temps, avec le noyau d'hommes qui l'avaient suivi partout depuis son retour d'Amérique, Garibaldi était parvenu à composer une petite armée de deux mille soldats intrépides, qu'il avait divisée, à la mode antique, en cohortes, centuries et décuries. Il avait en outre quelques cavaliers.

Sur les cadres de la quatrième centurie figurait sa femme Annita, — une héroïne digne de ce héros !

Annita était une grande et superbe créole brésilienne d'une trentaine d'années, qui avait suivi son mari partout, et qui devait le suivre jusqu'au bout, — sûr de le suivre sur le chemin de l'héroïsme.

capable de faire ce qu'a fait Annita, — mais elle ne l'a pas fait.

Revenons à Garibaldi.

Italien avant tout, il se devait à la défense aveugle et obstinée de l'Italie. Une plume française ne peut pas applaudir à l'énergie et à l'habileté qu'il .déploya pendant la campagne de Rome. Il obéissait à la patrie menacée de toutes parts, et qui, au milieu des périls dont elle était entourée, n'avait guère le temps de distinguer ses amis de ses ennemis, les Français des Autrichiens, — bien que les uns et les autres fussent sur le sol italien dans des vues bien différentes.

On ne peut que constater, avec les historiens impartiaux, cette audace et cette habileté témoignées par lui durant celte courte période des affaires de Rome. De l'aveu môme du général Vaillant, — lojal aveu fait à propos d'un loyal adversaire, — il étail impossible de tirer un meilleur parti des faibles ressources dont disposaient les assiégés. On se défendra toujours bien, lorsqu'on défendra sa patrie.

Un armistice eut lieu entre les Français et les Romains. Les triumvirs dépêchèrent une partie de leurs troupes contre Ferdinand II, roi de Naples, qui s'était avancé jusqu'à Palestrina, à la lête d'un corps d'armée composé d'environ seize mille hommes.

Garibaldi avait le commandement de ces troupeslà, — peu nombreuses, comme toujours. Le 9 mai, il rencontra Ferdinand II, et le battit. Le roi de Naples, un peu empêché par cette démonstration à laquelle il ne s'attendait pas, dut faire retraite jusqu'à Velletri, avec ses seize mille hommes, — déconcertées comme lui.

Velletri était une position importante, où Ferdinand II se croyait à l'abri de l'atteinte do Garibaldi. Pour le déloger de là, il fallait disposer de plus de forces que n'en avait le chef de partisans. Il fallait, surtout, avoir plus d'artillerie qu'il n'en avait, — en regard de l'artillerie formidable de l'armée napolitaine.

Le 19 mai, Garibaldi délogeait Ferdinand II do Velletri.

Qui fut étonné cette fois encore? Ce fut assurément le roi de Naples. Une heure encore, et son étonnement se serait mêlé de honte, l'ennemi le

poursuivant de près, de très près, la baïonnette dans les reins. S'il eût différé d'une heure sa retraite, — d'une heure seulement, — il tombait entre les mains de son adversaire. Voyez-vous d'ici le roi de Naples prisonnier de l'aventurier Garibaldi ? Pourquoi pas? L'empereur Charlcmagne fut bien, une fois, le prisonnier de Renaud de Montauban! Et Garibaldi valait bien Renauj.

Ferdinand II s'échappa à temps.

Ce combat de Velletri, dont tout l'honneur revient à Garibaldi, lui coûta une bonne part de ses vaillants compagnons. Lui-même, il fut blessé en cette rencontre comme il l'avait été en des rencontres précédentes, et assez grièvement- Les légendes qui couraient sur son compte, se trompaient en ce point, comme sur quelques autres : Garibaldi n'était pas invulnérable.

Invulnérable? Où serait, alors, le mérite du courage? Achille l'était, — le talon excepté. Achille, fils d'une déesse, pouvait se battre impunément : il était sur de n'être pas atteint, — de par la vertu de son plongeon dans le Styx, et aussi de par celle du bouclier que Thétis avait fait fabriquer à son intention par Vulcain. Garibaldi, qui était né d'entrailles mortelles, et qui se battait la poitrine découverte, s'exposait naturellement à être blessé, — et même tué. Au siège de Troie il eût fait merveille.

Il poursuivit Ferdinand II et son corps d'armée. Mais le roi de Naples était bon marcheur, — surtout à cheval : Garibaldi ne put le rejoindre. Il se contenta de faire une pointe dans les Abruzzes. Après avoir passé une journée à Rocca d'Acre, dont la population l'avait accueilli avec un enthousiasme facile à comprendre, il dut retourner a Rome, où le rappelait un ordre des triumvirs.

Les hostilités venaient d'être reprises.

Pendant un mois, Garibaldi, chargé de pourvoir à la défense de Rome, soutint les attaques savantes et hardies de l'armée française. L'épisode du bastion n° 8 — peint et exposé par Horace Vernet — peut donner une idée exacte de l'habileté, du sangfroid, de la science, de l'énergie qui présidèrent à cette défense. Avec d'autres assiégeants, Garibaldi eût enlevé la position.

La dernière heure du gouvernement provisoire romain sonna. La ville éternelle se rendit.

Rome, — mais non Garibaldi. Il se refusa à toute espèce de capitulation, et préféra reprendre la route de l'exil et de l'inconnu, à travers les baïonnettes étrangères dont était hérisse le sol italien. Au moment où larmée française entrait à Rome, Garibaldi en sortait.

Il n'eu sortit pas seul. Les débris de sa petite

armée de volontaires l'accompagnèrent, décidés à suivre sa route, quelle qu'elle fût, et à partager sa bonne ou sa mauvaise fortune.

C'était peu, assurément. Mais une phalange comme celle-là valait bien des bataillons autrichiens. Un contre deux; deux contre dix: la propoition paraît exagérée, au premier abord. Pour rétablir l'équilibre, il suffit d'ajouter, du côté de l'infériorité numérique, l'intrépidité, l'amour de la patrie, la haine de l'étranger. Les grands courages font plus que les bataillons.

En quittant Rome, le projet de Garibaldi était de se rendre à Venise, — le dernier boulevard de l'indépendance italienne. Il apprit que la Toscane était très disposée en faveur d'un mouvement : il résolut d'aller à Florence au lieu d'aller à Venise. C'était plus audacieux, — partant, plus digne de lui.

C'était audacieux, mais inopportun aussi. Que la Toscane désirât se soulever et reconquérir son indépendance, cela ne faisait pas doute. Biais la glorieuse ville des lagunes réclamait plus impérieusement la présence et le concours de Garibaldi. Il ne vit pas cela.

Le 2 juillet, il donna le signal du départ.

« Compagnons, — dit-il à ses soldats, — nous partons pour la Toscane qui réclame le secours de nos bras. Allons lui payer cette dette sacrée ! Mais, avant de me suivre, il faut que vous sachiez ce qui vous attend : vous ne serez pas payés, vous n'aurez pas d'abris, vous serez à peine nourris, et si vous ne mourez pas d'une balle, vous mourrez de faim, de soif et de chaleur. Tout cela, par amour de l'Italie. Voyez si cela vous convient!... »

Cela convenait à merveille, en effet, à ces cohortes de vaillants aventuriers rompus aux fatigues et aux misères. Une fatigue de plus, une misère de plus, qu'est-ce donc que cela peut faire à des hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie sur l'autel de la Patrie?...

Celte proclamation de Garibaldi fut donc accueillie comme elle devait l'être, c'est-à-dire avec enthousiasme, — l'enthousiasme que n'ont pas les Argonautes qui vont en Californie, où-ailleurs, à la conquête d'une Toison d'or quelconque.

On partit dans la nuit du 2 au 3 juillet 1849.

Cette petite armée, divisée en deux légions, était composée de fantassins et de cavaliers, — ces derniers, moins nombreux que les premiers. Il y a^aii quatre mille des uns et sept cents des autres. La première légion était commandée par Garibaldi ; la seconde, par le lieutenant-colonel Sacchi. Les sept cents cavaliers obéissaient à Bueno, officier américain dont Garibaldi avait eu occasion d'apprécier le courage.

A lavant-garde chevauchait Annita, l'amazone italienne, — enceinte de six mois. Madame Rosettj, sa Lyby dans les bras, fuyait le long des glaciales

OARIRALDI.

rives du Danube, pour échapper aux Russes, aux Turcs et aux Autrichiens, et reconquérir son mari, prisonnier. La femme de Garibaldi, sa Liby dans le sein, marchait à travers une foret d'ennemis, pour reconquérir un lambeau delà liberté italienne. Deux femmes antiques, ces deux femmes nos contemporaines.

A côté d'Annita marchaient le père Bassi, Ange Brunetti, dit Ciccrovacchio, et ses deux fils, qui n'avaient pas voulu assister à la capitulation de Rome et avaient préféré associer leur destinée à celle de Garibaldi.

Cette petite armée, toujours sur l'offensive, traversa ainsi une partie de l'Italie centrale. Au bout de six jours de marche à travers des chemins difficiles, elle arriva à Terni , après avoir heureusement évité les embuscades et les manœuvres des armées ennemies, qui, mises en éveil par cette retraite soudaine, cherchaient à l'empêcher et à en connaître le but.

A Terni, les troupes garibaldiennes trouvèrent neuf cents hommes commandés par un officier anglais, le colonel Forbes, qui avait embrassé avec ardeur la cause de l'indépendance italienne et s'était vaillamment battu pour elle. Garibaldi lui confia le commandement de l'une de ses légions; l'autre resta sous les ordres du lieutenant-colonel Sacchi.

Ces neuf cents hommes furent les bien-venus. Non pas qu'ils ajoutassent quelque chose comme nombre à l'effectif de cette petite armée, — qui s'était appauvrie de jour en jour par suite de maladies, et aussi de désertions, — mais ils venaient réconforter les cœurs et fortifier les espérances.

De Terni, Garibaldi se dirigea vers Todi, où il arriva le 13 juillet, avec trois mille soldats seulement. Le reste s'était éparpillé sur les chemins, depuis Spolète. Que voulez -vous ! Il est assez difficile de trouver cinq ou six mille hommes qui consentent à jouer longtemps le rôle de héros! Il faut être taillé pour cela, et avoir le cœur de l'emploi. C'est un rude métier que celui-là! C'est un lourd fardeau ! Beaucoup s'en débarrassent aussitôt qu'ils le peuvent, après en avoir tâté à leurs risques et périls. C'est déjà quelque chose, sans doute, mais cela ne suffit pas. Il faut bien des gens courageux pour arriver à faire la monnaie d'un héros!...

Todi, c'est la frontière. Garibaldi divisa sa petite armée en plusieurs détachements, en recommandant à chacun d'eux de suivre dos chemins différents et de bien se garder d'approcher des routes postales qui vont de Rome à Florence.

Cela convenu, il se mit à la tête d'un de ses détachements et arriva le 16 juillet à Orvieto, pour en

repartir le lendemain. Le 18, il était à Cetona, en Toscane. C'était dans ce bourg qu'il avait fixé le rendez-vous général. Ce fut là, en effet, que sa petite armée se trouva réunie deux ou trois jours après.

Le 20 juillet, il repartait de Cétona et allait faire étape à Montepulciano, — où il rédigeait un manifeste expliquant sommairement, mais clairement, aux libéraux toscans, le pourquoi de son arrivée en Toscane à la tête d'une armée de trois mille hommes.

Les libéraux comprirent bien; mais le gouvernement toscan ne comprit pas, et il s'arrangea de façon à ameuter contre Garibaldi les populations des campagnes, qui obéirent comme obéit l'ignorance. Il est si facile de faire croire tout ce qu'on veut à de braves gens qui ne sont occupés que des choses des champs, et qui n'ont d'autre souci que de bien dormir après avoir bien travaillé ! Le gouvernement toscan cria au loup en criant au Garibaldi, et les payans prirent leurs fourches et leurs faux pour traquer cette bête fauve dont on leur signalait la présence sur leur territoire. Pauvres hommes que les hommes pauvres ! Allez semer la liberté dans un terrain qu'on arrose à coups de bâton !

C'était là un ennemi de plus pour la petite armée des patriotes italiens, — comme si ces vaillants cœurs n'en avaient déjà pas assez !

A cet obstacle, sur lequel Garibaldi avait le droit de ne pas compter, vinrent se joindre d'autres obstacles, — plus sérieux encore, s'il est possible.

Le général d'Aspre, — le même à qui Charles- Albert avait dû sa défaite de Novare, — commandait les forces autrichiennes en Toscane. Supposant que Garibaldi et sa troupe avaient l'intention de s'embarquer sur les navires américains que l'on voyait courir des bordées le long des côtes, il avait concentré à Sienne un corps de troupes sous les ordres du général Stadion, chargé par lui d'empêcher à tout prix la fuite des garibaldiens. Garibaldi mort, l'Autriche respirait; Garibaldi vivant, — même à mille lieues de sa patrie opprimée, — c'était une épée de Damoclès incessamment suspendue au-dessus de la tête de l'armée autrichienne. On ne revient jamais de la Mort, — on revient souvent de l'Amérique.

En même temps que le général d'Aspre concentrait un corps d'armée à Sienne, il envoyait trois mille hommes conduits par l'archiduc Ernest à la rencontre de l'armée expéditionnaire commandée par Giuseppe Garibaldi.

Ce dernier n'était resté qu'un jour à Montepul-

VIE ET AVENTUHES.

ciano. Arrive le 21 juillet dans cette ville, il en repartait le 22 pour Castiglion-Fiorentino, d'où, le 1 î, il s'acheminait vers la ville d'Arezzo, — cette fois au milieu de témoignages de sympathie tels, de la part des populations, que les Autrichiens n'osèrent point l'attaquer. Et cependant, si je sais bien compter, les trois mille soldats commandés par l'archiduc Ernest et les cinq mille commandés par le général Stadion, — qui avaient opéré leur jonction, — cela faisait un total de huit mille hommes à op-

poser aux trois mille hommes de Garibaldi! Mais l'enthousiasme des populations au milieu desquelles passaient ces trois mille patriotes, comptait bien pour quelque chose. Et la preuve, c'est que l'armée autrichienne les laissa s'avancer jusqu'à Arrezzo sans les inquiéter, — dans l'espoir de retrouver une meilleure occasion pour les défaire.

A Arezzo, Garibaldi trouva les portes de la ville fermées. Passer outre, c'était la guerre civile qu'il allumait là; parce que si la moitié des habitants était

pour lui, l'autre moitié — le parti grand-ducal — était contre lui.

Garibaldi prit la route de la Romagne, et, le 25 juillet*, il occupait les hauteurs de Giterna.

Le 26, il était à Monterchi ; et, de ce bourg, qu'entouraient les Autrichiens, se retirait, la nuit suivante, dans les Apennins, en passant par Santa- Giustina.

Le 27, aux premières lueurs du jour, les garibaldiens étaient sur le sommet des Apennins et pouvaient contempler le pays qu'ils voulaient affranchir. Ici et là, à droite et à gauche, partout, à leurs pieds, des villes, des villages, — des nids humains mena ces par les oiseleurs autrichiens!

Que de créatures asservies! Dieu a donné la vie à l'homme, mais il ne lui a donné que cela. « Cherche ton pain, » lui a-t-il dit. « Ton pain — et la liberté! »

L'homme cherche. C'est ainsi que se passe notre

vie mortelle. Comment se passera l'autre, — la vie immortelle dont nos âmes ont faim ?

Le 28 juillet, la petite armée de volontaires descendit des Apennins et entra dans la Romagne, — où la rejoignit bientôt l'armée autrichienne.

Quoique inférieurs en nombre, les volontaires de Garibaldi entamèrent la lutte avec les soldats autrichiens. Plusieurs engagements eurent lieu, dans lesquels les patriotes italiens perdirent de leur monde, à Saint-Angelo, entre autres. Puis la désertion s'en mêla de nouveau, et les rangs s'éclaircirent tristement. La foi, — ce levier puissant, irrésistible, — la foi manquait à quelques-uns de ces hommes qui ne redoutaient pas les périls, certes, puisqu'ils s'étaient battus déjà courageusement, mais qui redoutaient seulement l'Inconnu. Garibaldi savait bien où il marchait, et il y marchait sans subir un seul instant de défaillance, parce qu'il combattait, au nom

du Devoir, en faveur de l'affranchissement del'Ita-

lie. Biais ses soldats n'avaient pas tous sa nature d'élile. Le but leur paraissait trop éloigné. Au lieu d'aller vers la montagne, ils aimaient mieux attendre nue la montage vint à eux, — et ils s'arrêtaient faligués et découragés.

En lace ries désertions qui, aidées des pertes subies dans les préeédentes rencontres avec les Autrichiens, diminuaient de beaucoup le nombre de ses soldats, Garibaldi comprit qu'il s'agissait désormais d'assurer le salut des débris de son armée, — et non de l'exposer à être décimée jusqu'au dernier homme dans des combats désastreux. Pour cela, il fallait gagner le territoire de la République de Saint- Blarin, — territoire neutre, où les Garibaldiens pouvaient trouver du moins un refuge et des secours provisoires.

L'heure n'était pas sonnée encore, —l'heure tant attendue de 1 indépendance. Il fallait remettre l'épée au fourreau et le stutzt n au râtelier, — jusqu'à nouvel ordre et jusqu'à meilleurs jours.

Il en coûtait au loyal et brave cœur de Garibaldi de s'avouer cela ; mais, à moins d'être fou et de vouloir à lui seul repousser l'Autrichien de l'Italie, il fallait bien qu'il convînt avec lui-même que l'abdication — momentanée — était nécessaire. Un chef d'armée a charge d'âmes, — comme un chef de peuples. Qu'il risque sa vie, cela le regarde; mais il n'a pas le droit de risquer imprudemment la vie des autres.

Et, cependant, Garibaldi avaitavec lui — en dehors des soldats recrutés ça et là, — une poignée de vaillants hommes qui n'eussent pas demandé mieux que de jouer cette dernière partie, perdue d'avance, tu risque de laisser leurs os dans les champs de la Romagne. Garibaldi le savait. Il les connaissait tous presque aussi bien que lui-même; c'étaient des hommes robustes au mal et réfractaires à la lâcheté : des descendants purs des antiques légions romaines, si redoutables et si redoutées !

Mais, plus ces preux étaient disposés à jouer une dernière fois leur vie et à verser une dernière fois leur sang, moins il devait accepter ce sacrifice, — inutile, hélas !

Garibaldi résolut de licencier sa légion.

Le 81 juillet 1849 il était, avec ses compagnons, dans les montagnes de Garpagna, qui forment une des limites de la république de Saint-Marin. Une fois au sommet du mont Titan, il leur adressa la proclamation suivante :

« Compagnons!

« Nous voici en pays sûr et libre. Sachons mériter, par notie irréprochable conduite envers nos

hôtes, la sympathie et le respect dûs au malheur persécuté.

« A dater de ce moment, je vous délie de tout devoir d'obéissance à mon égard, et vous laisse libres de rentrer dans vos foyers.

« Avant de vous quitter, cependant, je vous rappellerai que nous n'abdiquons pas, mais que nous faisons seulement une halte. L'Italie ne doit pas rester dans l'opprobre et nous lui devons à son émancipation jusqu'à la dernière goutte de notre sang, jusqu'au dernier battement de notre cœur. La mort est préférable mille fois à l'odieux joug de l'étranger.

« Vive l'Italie!... »

« Vive l'Italie! » répétèrent les courageux légionnaires, — ceux, du moins, dont le cœur battait à à l'unisson de celui de leur chef.

Rien n'est plus navrant que ces séparations, — volontaires ou involontaires. Il y a toujours quelque chese qui se brise en vous, quand il s'agit de se quitter, après s'être promis de rester ensemble jusqu'au bout, et d'avoir le même linceul dans le même drapeau. N'est-ce donc pas assez, déjà, de cette séparation forcée qui s'appelle la mort? Pourquoi donc en introduire ainsi d'autres dans la vie?...

Sa proclamation faite, Garibaldi établit son quartier général à deux pas du gouvernement de Saint- Marin, et envoya un de ses aides-de-camp auprès du docteur Belzoppi, le premier magistrat de ce gouvernement, avec mission de demander des vivres d'abord, pour ses hommes et pour lui, et ensuite l'autorisation de traverser le territoire de la République.

L'aide-de-camp partit.

Quelques heures après , il revint. Sa démarche avait été mal comprise. Refus lui avait été fait, sur les deux points importants de son message.

Le lendemain Garibaldi envoya le père Ugo Bassi. Le docteur Belzoppi céda, — mais sur un point seulement. Le gouvernement de Saint-Marin consentait bien à donner à la petite armée de volontaires les provisions dont elle pouvait avoir besoin, parce que ce sont de ces choses qui ne se refusent dans aucun pays du monde, — à moins que ce payslà ne soit sous une domination autrichienne quelconque. Quant au second point, — le plus essentiel : — refus complet, sous prétexte de neutralité à observer.

Le père Bassi revint au quartier-général de Garibaldi, triste de la nouvelle qu'il avait à lui apprendre.

La petite république de Saint-Marin — la dernière dis républiques italiennes — n'était pas de

force à lutter contre l'Autriche. Elle voulait agir humainement à l'égard des garibaldiens; mais sagement et prudemment à son égard.

En d'autres temps, elle n'eût pas hésité, certes, à ouvrir ses bas et son territoire à ces proscrits qui venaient lui demander une hospitalité complète. Mais les Autrichiens étaient à ses portes, — et elle ne voulait pas disparaître.

Les Autrichiens, en effet, avaient suivi de près les débris de l'armée de Garibaldi. Le général Gorzkoffsky était accouru en toute hâte de Bologne pour coûter la retraite aux patriotes italiens; et, une fois à Rimini, il avait été investi du commandement en chef des forces autrichiennes. Il n'y avait pas à plaisanter avec cela!

Tout ce que purent faire les magistrats de la république de Saint-Marin, ce fut de s'interposer auprès du général Gorzkoffsky pour obtenir de lui une capitulation honorable en faveur des proscrits.

Voici quelle fut la réponse du général Gorzkoffsky :

« Les légionnaires rentreront librement chez eux, après avoir déposé leurs armes dans les mains des magistrats de Saint-Marin.

> Garibaldi recevra un passe-port autrichien, à la condition de s'embarquer, dans le plus bref délai, pour l'Amérique, dans un port delà Méditerranée. »

Lorsque ces propositions furent apportées à Garibaldi, sa petite armée campait sur la place de Saint-Marin et dans les rues avoisinantes. Ses légionnaires,— qui avaient fait tant de chemin et subi tant de fatigues en si peu de jours, — dormaient ça et là, harassés, sur les pavés. Ceux qui étaient debout, veillant comme veillait Garibaldi, déclarèrent qu'ils n'acceptaient pas cet ultimatum du général Gorzkoffsky, et qu'is préféraient s'ouvrir par les armes le chemin dont on leur défendait l'accès.

Vers minuit, Garibaldi réveilla ses aides-de-camp. Il venait de passer une heure sur une carte d'Italie, à étudier la route à prendre pour échapper aux dix mille Autrichiens qui le cernaient. Il avait interrogé aussi trois suides expérimentés qui lui avaient indiqué celte route dune façon précise.

Pour que cette retraite ne fût contrecarrée par rien ni par personne, il fallait l'opérer immédiatement et profiter de cette nuit qui n'avait plus que quelques heures. Garibaldi commanda à ses aidesde-camp de tout préparer pour un départ immédiat.

Deux cents légionnaires, réveillés, consentirent à suivre la fortune de leur chef.

— De nouvelles souffrances attendent ceux qui partent, — leur dit-il, — sinon l'exil ou la mort ! Mais ils pourront dire avec orgueil : " Je n'ai pas transité avec l'ennemi !... »

— Partons ! répondirent ses légionnaires.

Au moment de s'éloigner, Garibaldi jeta un dernier regard sur ceux de ses compagnons qui restaient là, sur la place de Saint-Marin.

A la pâle clarté qui tombait des étoiles,

il les vit, par groupes sombres, endormis sur les pavés.

— Quel réveil ils vont avoir! rnurmura-t-il avec mélancolie. Quelques-uns parmi eux m'eussent suivi peut-être ! Peut-être... Non ; ils sont las de marcher et de ne pas arriver... Ils auront la vie sauve, c'est tout ce qu'ils veulent avoir... la vie sauve et le droit d'aller où bon leur semblera... Ils aiment la vie plus que la liberté... C'est d'une conquête si amère et si difficile, la liberté!...

Garibaldi donna l'ordre du départ, et la petite troupe, — composée de Garibaldi, de sa femme, du père Bassi, de Cicerovacchio, et d'environ deux cents légionnaires, — se mit aussitôt en route, précédée des trois guides avec lesquels il s'était entretenu pendant une heure, au sujet des chemins à prendre pour gagner la mer sans être surpris par les ennemis.

Ce ne fut que deux heures après ce départ de Saint-Marin, — exécuté dans le plus grand ordre et avec la plus grande prudence, — que le général Gorzkoffsky, toujours à Rimini, apprit que son redoutable ennemi lui échappait.

Sa colère fut terrible. Il la manifesta par une proclamation sauvage, dans laquelle il menaçait de mort quiconque oserait fournir du pain, de l'eau ou du feu à Garibaldi et à sa bande.

C'était déjà odieux. Mais une fois sur cette pente, on ne s'arrête pas. Gorzkoffsky ne craignit pas de signaler aussi la courageuse Annita aux délateurs, en faisant mention de sa grossesse de six mois. Cicerovacchio et le père Bassi ne furent pas oubliés par lui.

Cela était digne d'un gouvernement qui fouette les femmes, n'est-ce pas ?

Les Autrichiens se mirent à la poursuite des fugitifs, comme des chasseurs de bêtes fauves, en les suivant à la piste, et en se promettant d'avance une plantureuse curée. ■

En sortant du territoire de Saint-Marin, les fugitifs avaient pris les défilés qui bordent la Marecchia, et avaient gagné les grands bois qui s'étendent entre Rimini et Ravenne. De là, ils s'étaient dirigés vers le petit port de Cesenalico, où ils arrivèrent dans la nuit du lerau°2 août.

Quelques heures après, treize barques de pêcheurs emmenaient ces vaillants proscrits. Elles étaient dirigées par des marins experts, la plupart anciens compagnons de Garibaldi.

Un vent frais favorisa la marche de cette petite flottille, pendant presque toute la journée. Venise,'

GABIBALDI.

la glorieuse ville des lagunes, apparaissait dans le lointain. Les fugitifs se seraient réjouis, n'avait été l'état douloureux d' Annita, que tant d'émotions et de fatigues avaient brisée, et qui, à chaque instant, éprouvait des défaillances qui consternaient ses amis.

— Venise ! Venise ! Venise ! criaient les fugitifs, qui se croyaient sauvés.

Un brick autrichien, YOrcslc, commandé par un Dulmate du nom de Kopinovich, — qui haïssait l'Italie autant que Garibaldi l'aimait, — fut signalé à quelque distance.

Malgré la présence de ce navire, le salut était possible encore. 11 ne s'agissait que de faire diversion à l'attention de l'ennemi et de diviser ses forces, de manière à pouvoir passer très rapidement au milieu de son feu pour aller rejoindre le cap de Maestra, d'où il eût été facile aux treize barques d'aller se placer sous la protection de la croisière vénitienne.

Malheureusement les pêcheurs qui montaient les barques ne voulaient pas les exposer à être prises ou coulées bas. Us obéirent mal aux manœuvres commandées par Garibaldi ; et cinq barques seulement purent atteindre la plage de Mesola.

Sur ces cinq barques, il y avait Garibaldi, sa femme, le père Bassi, Gicerovacchio, ses deux fils, et un très petit nombre de légionnaires.

Les huit autres, après avoir essuyé une canonnade acharnée, — ainsi que les cinq précédentes, — tombèrent enfin au pouvoir des Autrichiens. Tous les proscrits qu'elles portaient furent aussitôt accablés d'outrages et chargés de chaînes, pour être conduits ensuite à la station navale de Pola.

Après avoir touché terre à Mesola avec ses vaillants compagnons, Garibaldi comprit que leur salut à tous était dans la fuitev — mais dans une fuite opérée isolément, par des chemins différents.

Les fugitifs s'embrassèrent en se promettant de se revoir un jour. Hélas !

Il en coûtait beaucoup au père Bassi, à Gicerovacchio, à ses deux fils, et au capitaine Livraghi, de se séparer de Giuscppe Garibaldi. Ils devinaient bien qu'ils ne se reverraient plus !

Mais enfin il fallait fuir, chacun de son côté. Autrement cette fuite en masse n'eût abouti qu'à faire prendre tout le monde. On s'embrassa donc une dernière fois, — et l'on se sépara.

Garibaldi, — suivi seulement d'un de ses compagnons, qui l'aida à porter sa femme mourante, — s'achemina sur-le-champ vers Ravcnne.

Quel Calvaire! Quelles stations douloureuses ! Le cœur se brise en les racontant.

Annila se mourait, — et avec elle la Liby qu'elle portait dans son sein. Les fatigues de cette fuite haletante l'avaient tuée déjà. Et à ces fatigues venaient encore s'ajouter des angoisses horribles : qu'allait devenir Garibaldi? Elle aimait l'Italie, certes, cette vaillante femme. Mais elle aimait avec plus de passion encore l'homme, le héros en qui s'incarnait pour elle l'Italie. Et elle savait que, d'un moment à l'autre, il pouvait tomber dans une embuscade autrichienne, être pris et fusillé! Ce double glaive, cette double douleur lui perçait les entrailles, et y perçait aussi l'enfant qui y remuait, — et qui ne devait jamais voir le jour !

Si Annita souffrait ainsi, Garibaldi n'en souffrait pas moins. Car ce preux, cet homme antique, aimait sa femme d'un amour égal à celui qu'il ressentait pour l'Italie. Amour ardent, enthousiaste, dévoué jusqu'au tombeau! Et l'Italie agonisait! Et sa femme agonisait ! L'Italie pouvait ressusciter un jour; les nations ont de ces résurrections-là. Mais Annita? Morte, il ne pouvait plus espérer qu'elle se réveillât jamais !

Pendant trois jours, — trois jours! — ces trois fugitifs errèrent en plein soleil, à travers plaines et à travers bois, de cabane en cabane, sans pouvoir trouver les secours qu'il leur fallait. Annita ne se plaignait pas, — l'héroïque femme! — et cela prouvait précisément l'intensité des souffrances qu'elle ressentait. Elle ne se plaignait pas ; mais Garibaldi voyait perler sur son beau visage la sueur suprême, — la sueur des mourants. Elle ne luttait pas contre la mort; elle luttait seulement contre l'amour. L'amertume ne lui venait en l'âme que parce qu'elle savait qu'il allait falloir quitter Garibaldi, son soleil, sa flamme, sa joie, pour entrer dans la nuit, dans le froid, dans le deuil éternels!

Heureux ceux qui ne se voient pas mourir ! Heureux ceux qui meurent sans rien regretter en ce monde! « La mort n'est rien, — dit le vieux Montaigne,— c'est le mourir ! »

Pendant trois jours, Garibaldi porta sa femme, aidé de temps en temps par son compagnon dévoué dans cette fonction douloureuse, pleine d'âpres charmes pour lui.

Le Calvaire du Christ — le sublime crucifié — ne dura qu'une journée. Et Christ était bien las à la dernière station de son Calvaire !

Le soir du troisième jour, Annita perdit toutà-fait connaissance. Il fallut s'arrêter dans une chaumière, et l'étendre sur un lit disposé à la hâte. Garibaldi s'agenouilla auprès d'elle, épiant sur son visage, envahi déjà par les ténèbres éternelles, le plus faible tressaillement qui pût lui permettre d'espérer encore.

Annita était toujours évanouie , immobile et blanche sur ce lit de misère comme une statue sur un tombeau.

Quelques instants après, un paysan vint avertir

Garibaldi de l'approche d'un détachement autrichien.

Annita morte, Garibaldi se serait laissé prendre. Mais elle respirait encore; il venait de surprendre un souffle, un battement de cœur : il ne voulait pas que sa eompagne tombât vivante, lui vivant, entre les mains de ses odieux ennemis.

Il la prit alors dans ses bras et l'emporta, sans se demander où il pouvait aller ainsi, — et se croyant sans doute capable de la porter au bout du monde. L'amour et le désespoir lui donnaient de nouvelles forces, à ce robuste corps dans lequel battait un si robuste cœur. Mais il y a une limite aux forces humaines : Garibaldi, épuisé, succomba sous le poids de son précieux fardeau.

Par bonheur, une voiture se trouvait là, — une grossière voiture. Biais qu'importait ? Garibaldi et son compagnon y placèrent Annita, et la voiture roula dans des chemins qui pouvaient être bordés d'Autrichiens.

Vers le soir, ils arrivèrent à quelque distance d'un d'un chalet appartenant au marquis Guiccioli, où ils comptaient demander et obtenir l'hospitalité suprême. On descendit Annita avec précaution, pour la conduire ensuite vers cet abri sauveur. Mais elle s'évanouit de nouveau.

Garibaldi poussa un cri, se pencha avec désespoir sur le visage de sa compagne, colla ses lèvres contre les siennes et recueillit son dernier soupir.

Sans la présence de son compagnon, qui lui retint le bras, Garibaldi se serait tué. Il y a des désas res auxquels on ne survit pas. L'Italie ! Annita ! ses deux adorations ! ses deux saintes ! mortes !

Ah! ceux qui aiment comprendront ce qui se passa dans l'âme de cet héroïque proscrit qui survivait ainsi à la ruine de ses deux idoles, — Annita et la Liberté.

Garibaldi ne se tua pas : il pleura.

Il pleura, cet homme qui avait couru tous les hasards de la vie, — qui, cent fois, avait intrépidement présenté sa poitrine pour cible aux balles de ses ennemis, — qui ne s'était jamais laissé émouvoir par aucun danger, par aucune menace de mort, par rien, il pleura !

Il passa une partie de la nuit, pâle et sombre, auprès de sa chère morte, dont le beau visage — un instant convulsé par la douleur — avait repris cette merveilleuse sérénité que les justes et les bons ont seuls à cette heure solennelle. Elle semblait lui sourire, — par delà de cette frontière qu'on ne repasse jamais, une fois qu'on l'a franchie, — et lui dire : « Rien ne meurt ici-bas. Nous nous reverrons : Je ne suis pas morte. . . L'Italie n'est pas morte. . . Nous

nous réveillerons toutes deux un jour... L'Italie, plus heureuse, se réveillera avant moi... Vis pour elle ! Vis pour assister à sa résurrection ! Vis pour préparer et hâter sa délivrance ! Vis pour me regretter et m'aimer encore au delà de la mort charnelle!... »

Les souvenirs lui revinrent en foule. Il se reberça dans les rêves de ses amours d'autrefois. Il entendit sonner à son cœur la première heure de son bonheur. On l'entend toujours resonner, cette première heure, lorsque sonne la dernière !

Ces retours sur le passé, en face de ce présent navrant, lui déchirèrent l'âme. Il s'y complut, cependant ; il s'y plongea avec un amer contentement. La douleur a aussi son ivresse, comme la joie.

Seulement, au sortir de ces âpres méditations, Garibaldi fit un serment, — le serment d'Annibal enfant. Il jura, sur le cadavre d' Annita, d'être tant qu'il vivrait l'irréconciliable ennemi des Autrichiens.

Annibal avait juré d'être celui des Romains, — et il avait tenu parole, en franchissant les Alpes, à la tête de ses Carthaginois, et en vainquant ses ennemis dans cette partie de l'Italie, où précisément les Autrichiens sont vaincus aujourd'hui par les armées française et piémontaise réunies.

Garibaldi tiendra sa parole aussi bien que le fils d'Amilcar-Barca.

Un pénible devoir restait à accomplir pour Giuseppe Garibaldi. Il fallait enterrer Annita.

Il n'y avait pas de cimetière là, — pas de terre consacrée, pas de terre bénite. Mais qu'importait? Les cimetières sont partout où il y a de la terre et où l'on peut faire un trou assez profond pour y ensevelir les restes périssables des créatures qu'on a aimées. On ne profane pas l'âme immortelle, en confiant ainsi aux premiers vers venus la dépouille mortelle de sa femme ou de son ami.

Aidé de son compagnon, Garibaldi fit un trou dans un coin de la plaine, sous un bouquet d'arbres, et lorsque ce trou fut assez grand, ils y placèrent religieusement la pauvre Annita. Puis la terre recouvrit tout.

Comprenez-vous? Ensevelir de ses propres mains la femme qu'on a aimée ! lui creuser son tombeau de ses propres mains ! Quelle lamentable chose ! Quel épouvantable supplice du cœur! Jusqu'ici, je n'avais vu cela que dans un roman, — vrai, d'ail- * leurs, comme la vérité, — le chevalier Desgrieux enterrant Manon Lescaut dans un désert. Je croyais cela impossible, au-dessus des forces humaines. Il me semblait que la tentation devait vous venir, irrésistiblement, de vous enterrer vous-même avec la morte. C'est horrible !

r.ABIBALDI.

ù> douloureux devoir accompli, Garibaldi se rendit sous un déguisement, à Ravenne, d'où il gagna la Toscane et les États sardes, à travers des périls renaissants à chaque pas. Sa tête avait été mise à prix ; mais, en dépit de l'atroce proclamation du général Gorzkoffsky, qui défendait aux habitants , sous peine de mort, de lui donner le pain et le sel, il avait rencontré sur son chemin des sympathies sans nombre, et ce n'était que grâce aux travestissements qu'on lui avait procurés avec empressement qu'il avait pu gagner le Piémont.

(jaribaldi était sauvé. Il échappait encore une l'ois à l'Autriche.

Malheureusement il ne devait pas en être ainsi de ses compagnons.

Ceux qui étaient restés sur le territoire de Sain t- Marin, après le départ de leur chef, s'étaient dispersés dans différentes directions, après avoir déposé leurs armes entre les mains des magistrats de la petite république. Gomme ils avaient obéi aux injonctions de l'ultimatum imposé par le général Gorzkoffsky, ils supposaient avec raison que le général Gorzkoffsky, de son côté, obéirait a cet ultimatum, — c'est-à-dire qu'il leur permettrait de se retirer sains et saufs.

Braves gens qui croyaient en la parole de l'Autriche!

Malgré l'assurance formelle donnée par un officier du généralissime autrichien, que les conditions offerte à Garibaldi — et dédaignées par lui, il est vrai, — seraient observées à leur égard, les volontaires garibaldiens sortaient à peine du territoire de Saint-Marin, que, cernés par les troupes de l'archiduc Ernest, ils étaient traînés à Rimini, et, de là, envoyés comme prisonniers à Mantoue.

Prisonniers, cela n'était rien encore. Ils pouvaient espérer être mis en liberté un jour ou l'autre. Et, en effet, ils avaient été délivrés, — mais après avoir été fustigés jusqu'au sang.

Qui donc a prétendu que les Autrichiens ne fustigeaient que les femmes? Vous voyez bien que c'est une calomnie !

Ceux d'entre les volontaires de Garibaldi qui appartenaient aux provinces lombardo-vénitiennes furent plus malheureux encore. Fouettés, ce n'était rien; tués, ce n'était rien : ils furent incorporés presque tous dans des régiments autrichiens. C'est là un raffinement d'ironie et de cruauté, — ou je ne m'y connais pas.

Mais peut-être que je ne m'y connais pas. Quant aux compagnons de Garibaldi, qui, ne se fiant pas aux promesses du général Gorzkoffsky,

avaient préféré chercher leur salut dans la fuite, en s' efforçant de gagner, soit isolément, soit par bandes, la frontière du grand-duché de Toscane, pour, de là, se rendre en Piémont, ils furent traqués comme des bêtes fauves par les Autrichiens. Quelques-uns s'échappèrent; les autres furent pris et fusillés.

Parmi ces martyrs de l'indépendance , il faut compter neuf cavaliers qui avaient eu l'imprudence de se reposer un instant dans un bois, près de Macerata Feltria. Des chasseurs tyroliens étaient survenus et les avaient massacrés.

Sur les huit barques capturées par YOresle, il y avait une centaine de légionnaires, — parmi lesquels le colonel anglais Forbes. Retenus à Pola pendant un mois, puis après traînés de prison en prison en Lombardie, ils avaient été enfin dirigés les uns sur le Piémont, les autres sur la Suisse. C'était peut-être la première fois que l'Autriche montrait de la mansuétude. Il lui aurait été si facile de faire fusiller tous ces patriotes-là !...

Cicerovacchio, ses deux fils, le père Bassi, le capitaine Livraghi et quatre autres de leurs compagnons avaient été fusillés, eux. Cicerovacchio, ses deux fils, et les quatre garibaldiens l'avaient été sans aucune forme de procès. Mais on avait fait au père Bassi et au capitaine Livraghi, à Bologne, l'honneur d'un conseil de guerre. Conseil de guerre dérisoire, je le veux bien, — mais, enfin, conseil de guerre.

Ah! cela coûte cher — décidément — de trop aimer la patrie et la liberté !...

Garibaldi était parvenu à gagner Gênes, — d'où il était parti, quinze ans auparavant, pour l'Amérique.

Cette fois encore, — ne pouvant rester inactif, — il s'exila en Amérique.

Malgré mei, je songe aux rapprochements qu'il y y a à faire entre ce Don Quichotte de la liberté et d'autres illustres aventuriers. Je l'ai comparé à quelques-uns, déjà. Pourquoi ne le comparerais-je pas encore à d'autres. Il partit de Gênes pour l'Amérique. N'était-ce pas aussi de Gènes qu'était parti, au xve siècle, cet aventurier de génie qu'on appelle Christophe Colomb ?

Ce n'est pas pour rien qu'on est né sur les bords de la mer. Elle vous appelle, elle vous attire, elle vous entraîne sans cesse. La mer attirait Christophe Colomb ; la mer et l'Amérique, — qu'il avait devinée. La mer aussi appelait Garibaldi. L'Amérique le réclamait.

Il y alla.

Il fit d'abord du commerce, — je ne sais plus le-

quel. Mais cette loyale nature n'était pas organisée pour cela. Garibaldi renonça au commerce.

Après un assez long séjour à New-York, il se rendit en Californie. Là, il devint capitaine d'un navire péruvien, le conduisit en Chine, vers l'année 1852, et le ramena au Pérou, où il reçut le commandement supérieur des troupes.

La guerre cessa. Il quitta le Pérou et revint en Europe, à Nice, sa ville natale, et, bientôt après, il se retira avec ses fils dans l'île de Caprera, entre la Sicile et la Madeleine, — où il fit de l'agriculture sur une grande échelle.

Ne riez pas de voir ce lion changé en berger, cet aventurier transformé en agronome. Cincinnatus, dictateur romain, ne retourna-t-il pas à sa charrue, après avoir noblement porté les armes en l'honneur de son pays ?

Giuseppe Garibaldi s'était donc fait industriel et agriculteur. Il défrichait les terrains incultes, élevait des constructions rurales destinées à de vastes exploitations, et, aux heures de méditation et de repos, il songeait à l'Italie.

De temps en temps, on l'apercevait dans le port de Nice, monté sur un petit cutter, frété par lui ; et quelquefois il descendait à terre pour serrer la main à de vieux compagnons et aux nouveaux amis qu'il s'était créés dans toutes les classes de la société, — chez les riches et chez les pauvres, chez les plus humbles et chez les plus élevés.

Quelquefois, quand il avait rencontré un cœur dans lequel il avait lu certains regrets et certaines espérances, il s'écriait mélancoliquement :

— L'heure de la délivrance sonncra-t-elle ?

Cette heure sonna enfin.

Le 11 avril 1859, M. le comte Walewski, ministre des affaires étrangères, communiquait au Sénat et au Corps Législatif, par ordre de l'Empereur Napoléon III, l'exposé suivant :

« L'état de l'Italie, aggravé par les mesures administratives adoptées dans le royaume lombardvénitien, avait déterminé le gouvernement autrichien à faire, dès le mois de décembre dernier, des armements qui n'ont pas tardé à présenter un caractère assez menaçant pour éveiller en Piémont les plus sérieuses inquiétudes.

« Le gouvernement de l'Empereur n'a pu voir surgir ces difficultés sans se montrer vivement préoccupé des conséquences qu'elles pouvaient avoir pour la paix de l'Europe. N'étant point dans le cas d'intervenir directement pour proposer lui-même les moyens de les prévenir, il s'est toutefois empressé d'accueillir les ouvertures qui lui ont été faites. Plein

de confiance dans les sentiments de S. M. Britannique aussi bien que dans les lumières de son ambassadeur à Paris, le gouvernement de l'Empereur a sincèrement applaudi à la mission que M. le comte de Cowley est allé remplir à Vienne comme à une première tentative propre à préparer un rapprochement, et il s'est félicité avec une satisfaction non moins réelle, d'apprendre que les idées échangées entre M. l'ambassadeur d'Angleterre et le gouvernement autrichien étaient de nature à fournir des éléments de négociation.

« La proposition de se réunir en Congrès, présentée dans le même moment par la Russie, répondait à cette situation de la manière la plus heureuse, eu appelant les cinq Puissances à participer également à la discussion d'un intérêt européen; le gouvernement de l'Empereur n'a pas hésité à faire connaître qu'il adhérait à cette proposition.

« En y adhérant de même, le gouvernement anglais a jugé utile de préciser les bases des délibérations éventuelles du Congrès. Ces bases sont les suivantes :

« 1° Déterminer les moyens par lesquels la paix peut être maintenue entre l'Autriche et la Sardaigne;

« 2° Etablir comment l'évacuation des Etats romains par les troupes françaises et autrichiennes peut être le mieux effectué.

« 3° Examiner s'il convient d'introduire des réformes dans l'administration intérieure de ces Etats et des autres Etats de l'Italie dont l'administration offrirait des défauts qui tendraient évidemment à créer un état permanent et dangereux de trouble et de mécontentement, et quelles seraient ces réformes;

« 4° Substituer aux traités entre l'Autriche et les Duchés une Confédération des Etats de l'Italie entre eux pour leur protection mutuelle tant intérieure qu'extérieure.

« Le gouvernement de l'Empereur a mis à acquiescer sans réserve à ces bases de la négociation le même empressement qu'il avait montré à accepter la proposition d'un Congrès.

« Le gouvernement autrichien avait de son côté donné son assentiment à la réunion d'un Congrès, en l'accompagnant de quelques observations, mais sans y mettre de conditions formelles et absolues, et tout devait faire espérer que les négociations pourraient s'ouvrir dans un délai rapproché.

« Le cabinet de Vienne avait parlé du désarmement préalable de la Sardaigne comme d'une mesure indispensable pour assurer le calme des délibérations, et il en fit plus tard une condition absolue de sa participation au Congrès. Cette demande ayant soulevé des objections unanimes, le cabinet de Vienne y substitua la proposition d'un désarmement général et immédiat, en l'ajoutant comme un cinquième point aux bases des négociations.

f Ainsi, messieurs, tandis que la France avait

GARIBALDT.

successivement accepté, sans hésitation, toutes les propositions qui lui avaient été présentées, l1 Autriche, après avoir paru disposée à se prêter aux négociations, soulevait des difficultés inattendues.

« Le gouvernement de l'Empereur n'en a pas moins persévéré dans les sentiments de concilation qu'il avait pris pour règle de sa conduite.

« Le cabinet anglais, continuant de s'occuper avec la plus loyale sollicitude des moyens de faire disparaître les retards que la question du désarmement apportait à la réunion du Congrès, avait pensé que l'on satisferait au cinquième point mis en avant par l'Autriche, si l'on admettait immédiatement le principe du désarmement général, en convenant d'en régler l'exécution à l'ouverture même des délibérations des plénipotentiaires.

« Le gouvernement de Sa Majesté a consenti à accepter cette combinaison. Il restait toutefois à déterminer si, dans cet état de choses, il était nécessaire que la Sardaigue elle-même souscrivît préalablement au principe du désarmement général. Il ne paraissait pas qu'une pareille condition pût être imposée au gouvernement sarde, s'il était laissé en dehors des délibérations du Congrès; mais cette considération même offrait les éléments d'une combinaison nouvelle qui, entièrement conforme aux principes de l'équité, ne semblait pas devoir soulever d'objections. Le gouvernement de l'Empereur déclara au gouvernement anglais qu'il était disposé à engager le cabinet de Turin à donner lui-même son assentiment au principe du désarmement général, pourvu que fous les Etats italiens fussent invités à faire partie du Congrès.

« Vous savez déjà, messieurs, que, modifiant cette suggestion de manière à concilier toutes les susceptibilités, le gouvernement de S. M. Britannique a présenté une dernière proposition basée sur le principe du désarmement général simultané et immédiat. L'exécution devait en être réglée par une commission dans laquelle le Piémont serait représenté. Les plénipotentiaires se réuniraient aussitôt que cette commission serait elle-même rassemblée, et les Etats italiens seraient invités par le Congrès à siéger avec les représentants des cinq grandes Puissances, de la même manière qu'au Congrès de Laybach en 1821.

« Le gouvernement de l'Empereur a voulu manifester de nouveau ses dispositions conciliantes en adhérant à celte proposition, qui a été de même acceptée sans délai par les cours de Prusse et de Russie, et à laquelle le gouvernement piémontais s'est également déclaré prêt à se conformer.

« Toutefois, au moment même où le gouvernement de l'Empereur croyait pouvoir nourrir l'espoir d'une entente définitive, nous avons appris que la cour d'Autriche refusait d'accepter la proposition du gouvernement de S. M. Britannique, et adressait une sommation directe au gouvernement sarde.

Pendant que d'un côté le cabinet de Vienne persiste à ne pas consentir à l'admission des Etats italiens au Congrès, dont il rend ainsi la réunion impossible, de l'autre, il demande au Piémont de s'engager à mettre son armée sur le pied de paix et à licencier les volontaires, c'est-à-dire à concéder sans délai et isolément à l'Autriche ce qu'il a déjà accordé aux Puissances sous la seule réserve de s'en entendre avec elles.

« Je n'ai pas besoin de faire ressortit le caractère de cette démarche, ni d'insister plus longuement pour mettre en lumière les sentiments de modération dont le gouvernement de l'Empereur n'a cessé au contraire de se montrer animé. Si les efforts réitérés des quatre Puissances pour sauvegarder la paix ont rencontré des obstacles, notre conduite l'atteste hautement, ces obstacles ne sont point venus de la France. Enfin, messieurs, si la guerre doit sortir des complications présentes, le gouvernement de Sa Majesté aura la ferme conviction d'avoir fait tout ce que. sa dignité lui permettait pour préverur cette extrémité, et ce n'est point sur lui qu'on pourra en faire peser la responsabilité. Les protestations que les gouvernements de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Prusse ont adressées à la cour d'Autriche attestent qu'on nous rend déjà à cet égard une entière justice.

« En présence de cet état de choses, si la Sardaigne est menacée, si, comme tout le fait présumer, son territoire est envahi, la France ne peut pas hésiter à répondre à l'appel d'une nation alliée, à laquelle l'unissent des intérêts communs et des sympathies traditionnelles, rajeunies par une récente confraternité d'armes et par l'union contractée entre les deux maisons régnantes.

« Aussi, messieurs, le gouvernement de l'Empereur, fort de la constante modération et de l'esprit de conciliation dont il n'a jamais cessé de s'inspirer, attend avec calme le cours des événements, ayant la confiance que sa conduite, dans les différentes péripéties qui viennent de se succéder, rencontrera l'assentiment unanime de la France et de l'Europe. »

Dix jours après, M. le comte Walewski adressait la circulaire suivante aux agents diplomatiques de l'Empereur des Français :

« Monsieur,

« La communication qui a été faite, par ordre de Sa Majesté Impériale, au Sénat et au Corps législatif, me dispense de revenir sur les incidents dont l'opinion publique s'était préoccupée depuis quelques semaines et qui ont fait l'objet de mes dernières dépêches. La gravité de la situation est devenue extrême et le dénoûment qui s'annonce ne serait malheureusement pas celui que de loyaux et persévérants efforts s'étaient appliqués à préparer. Dans

des conjonctures aussi sérieuses, c'est un grand soulagement pour le gouvernement de l'Empereur de pouvoir soumettre sans crainte à l'appréciation de l'Europe la question de savoir à quelle puissance incombe la responsabilité des événements.

« Que l'état. des choses en Italie fût anormal, que le malaise et la sourde agitation qui en résultaient constituassent un danger pour tout le monde; que la raison conseillât de conjurer, par une saine prévoyance, une crise inévitable, voilà ce que l'Angleterre, la Prusse et la Russie ont pensé en même temps que la France. L'unanimité des appréhensions a aussitôt créé la conformité des sentiments et des démarches. La mission du comte Cowley à Vienne, la proposition d'un Congrès, émanée de Saint-Pétersbourg, l'appui prêté par la Prusse à ces tentatives d'accommodement, l'empressement de la France à adhérer aux combinaisons qui se sont succédées jusqu'à la dernière heure; tous ces actes, en un mot, ont été inspirés par un même mobile, par le vif et sincère désir de consolider la paix en ne ferniant plus les yeux sur une difficulté qui menaçait si évidemment de la troubler.

« Dans cette phase de l'affaire, monsieur, le gouvernement de l'Empereur a eu sa part d'initiative et d'action ; mais cette part, je tiens à le constater, s'est toujours confondue dans une œuvre collective. La France a simplement offert son concours, en qualité de grande puissance européenne, pour régler, dans un esprit d'entente et de confiance avec les autres cabinets, une question qui excitait ses sympathies, je ne le dissimule pas, mais où elle n'apercevait encore ni des devoirs particuliers, ni des intérêts pressants à défendre. Le jour où le cabinet de Vienne avait promis, par des déclarations solennelles, de ne pas commencer les hostilités, il avait luimême paru pressentir l'attitude que commanderait infailliblement au gouvernement de l'Empereur toute agression dirigée contre le Piémont.

« Une semblable assurance, en donnant à la médiation des Puissances le temps de s'exercer, permettait d'espérer la prochaine convocation du Congrès. En effet, l'Angleterre venait de déterminer, avec l'assentiment de la France, de la Prusse et de la Russie, les dernières conditions de la réunion de cette assemblée, où la place que la justice et la raison assignaient aux États italiens leur était accordée. La Sardaigne, de son côté, adhérait au principe du désarmement simultané et préalable de toutes les Puissances qui, depuis quelque temps, avaient augmenté leur effectif militaire. A ces présages de paix, le cabinet de Vienne oppose tout-à-coup un acte qui, pour le caractériser comme il doit l'être, est l'équivalent d'une déclaration de guerre.

« Ainsi l'Autriche détruit isolément, et de parti pris, le travail suivi avec tant de patience par l'An* gleterre, secondé avec tant de loyauté par la Russie et la Prusse, facilité avec tant de modération par la

France. Non-seulement elle ferme à la Sardaigne la porte du Congrès, mais elle la somme, sous peine de s'y voir contraindre par la force, de mettre bas les armes sans condition aucune et dans un délai de trois jours.

« Un formidable appareil de guerre se déploie en même temps sur les rives du Tessin, et c'est, à vrai dire, au milieu d'une armée en marche, que le général en chef autrichien attend la réponse du cabinet de Turin.

« Vous connaissez, monsieur, l'impression causée à Londres, à Rerlin et à Saint-Pétersbourg par la résolution si inopportune et si fatale du cabinet de Vienne. L'étonnement et le déplaisir des trois Puissances se sont produits par une protestation dont l'opinion publique s'est aujourd'hui rendue l'écho dans toutes les parties de l'Europe.

« Si l'Angleterre, la Prusse et la Russie, par la démarche qu'elles se sont hâtées d'accomplir, ont pu dégager pleinement leur responsabilité morale et satisfaire aux exigences de leur dignité offensée, le gouvernement de l'Empereur, mu d'ailleurs par des considérations analogues, avait à marquer davantage son attention, et d'autres obligations lui étaient imposées. Rien ne modifie la solidarité qui s'était établie au début entre nous et les Puissances médiatrices ; la question demeure au fond la même, mais nous avons une trop grande confiance dans les dispositions dont ces Puissances nous ont fourni d'éclatants témoignages, pour douter un seul instant qu'elles se méprennent sur le sens de la politique que d'anciennes traditions et des nécessités impérieuses de position géographique nous indique si naturellement.

« La France, depuis un demi-siècle, n'a jamais prétendu exercer en Italie une influence intéressée, et ce n'est pas elle assurément que l'on peut accuser d'avoir tenté de réveiller le souvenir de luttes anciennes et de rivalités historiques. Tout ce qu'elle a demandé jusqu'ici, et les traités sont d'accord avec ses vœux, c'était que les Etats de la Péninsule vécussent de leur vie propre et n'eussent dans leurs affaires intérieures, comme dans leurs rapports avec l'étranger, qu'à compter avec eux-mêmes. Je ne sache pas à cet égard qu'on pense à Londres, à Rerlin et à Saint-Pétersbourg d'une autre façon qu'à Paris; quoi qu'il en soit, les circonstances ont investi l'Autriche, vis-à-vis des diverses Puissances de l'Italie, d'une situation jugée unanimement prépondéiante.

« La Sardaigne seule a échappé jusqu'à présent à une action qui a altéré, de l'aveu général, dans une partie importante de l'Europe, le système d'équilibre qu'on avait voulu y établir. Partout ailleurs ce fait était fort grave ; mais, quels que fussent nos sentiments intimes, il pouvait nous suffire, avec les opinions que nous connaissons aux autres cabinets, de leur signaler le mal à corriger.

« Une telle réserve, monsieur, lorsqu'il s'agit de

GARIBALDÏ.

la Sardaigne, dettëfldfàîl un oubli de nos intérêts les plus essentiels. Ce n'est pas la configuration du sol qui couvre, de son côté, une des frontières de la France : les passages des Alpes ne sont pas entre nos mains, et il nous importe au plus haut point que la clef en resté à Turin, uniquement à Turin. Des considérations françaises, mais des considérations également européennes, tant que le respect des droits et des intérêts légitimes des Puissances continueront à servir de règle à leurs rapports réciproques, ces considérations, dis-je, ne permettent pas au gouvernement de l'Empereur d'hésiter sur la conduite qu'il a à tenir quand un Etat aus?i considérable que l'Autriche prend envers le Piémont le ton de la menace et se prépare ouvertement à lui dicter des lois. Cette obligation emprunte une gravité nouvelle au refus de l'Autriche de discuter avant d'agir. Nous ne voulons, à aucun prix, nous trouver en "face d'un fait accompli, e* c'est ce fait que le gouvernement de l'Empereur est résolu à empêcher. Ce n'est donc pas une attitude offensive, c'est une mesure de défense que nous adoptons en ce moment.

« De vieux souvenirs, la communauté des origines, une récente alliance des Maisons souveraines nous unissent à la Sardaigne. Ce sont là des raisons sérieuses de sympathie et que nous apprécions à toute leur valeur, mais qui ne suffiraient peut-être pas à nous décider. Ce qui nous trace sûrement notre voie, c'est l'intérêt permanent et héréditaire de la France, c'est l'impossibilité absolue pour le gouvernement de l'Empereur d'admettre qu'un coup de force établisse au pied des Alpes, contrairement aux vœux d'une nation amie et à la volonté de son souverain, un état de choses qui livrerait l'Italie tout entière à une influence étrangère.

« Sa Majesté Impériale, strictement fidèle aux paroles qu'elle a prononcées lorsque le peuple français l'a appelée au trône du chef de sa dynastie, n'est animée d'aucune ambition personnelle, d'aucun désir de conquête. Le temps n'est pas éloigné où l'Empereur a prouvé, dans une crise européenne, que la modération était l'âme de sa politique. Cette modération, à l'heure qu'il est, préside avec la même force à ses desseins, et, tout en sauvegardant les intérêts que la Providence lui a confiés, Sa Majesté ne songe pas, vous pouvez en donner autour de vous l'assurance la plus positive, à séparer ses vues de celles de ses alliés.

« Loin de là, son gouvernement, en se référant aux incidents qui ont marqué les négociations des semaines précédentes, nourrit le ferme espoir que le gouvernement de Sa Majesté Britannique continuera à persévérer dans une attitude qui, en unissant par un lien moral la politique des deux pays, permet aux cabinets de Paris et de Londres de s'expliquer sans réserve et de combiner, selon les éventualités, une entente destinée à préserver le conti-

nent des effets de la lutte qui peut surgir à l'une de ses extrémités. La Russie, nous en avons la profonde conviction, sera toujours prête à diriger ses efforts vers le même but. Quant à la Prusse, l'esprit tout à la fois impartial et conciliant dont elle a fait preuve dès l'origine de la crise, est un sûr-garant de ses dispositions à ne rien négliger pour en circonscrire l'explosion.

« Nous souhaitons, d'une façon toute particulière, que les autres Puissances qui composent la Confédération germanique ne se laissent pas égarer par les souvenirs d'une époque différente. La France ne peut voir qu'avec peine l'agitation qui s'est emparée de quelques Etats de l'Allemagne. Elle ne comprend pas que ce grand pays, d'ordinaire si calme et si patriotiquement imbu du sentiment de sa force, puisse croire sa sécurité menacée par des événements dont le théâtre doit rester éloigné de son territoire. Le gouvernement de l'Empereur veut donc penser que les hommes d'Etat de l'Allemagne reconnaîtront bientôt qu'il dépend en grande partie d'eux-mêmes de contribuer à limiter l'étendue et la durée d'une guerre que la France, s'il lui faut la soutenir, aura du moins la conscience de n'avoir pas provoquée.

« Je vous invite, monsieur, à vous inspirer des considérations développées dans cette dépêche dans votre plus prochain entretien avec M... et à lui en laisser copie. Devant la netteté du langage que je vous tiens ici par ordre de l'Empereur et qui implique, dans la pensée de Sa Majesté, le désir d'offrir aux autres cabinets toutes les garanties possibles pour les amener à une appréciation vraie de la situation et les rassurer, en ce qui les concerne, sur ses conséquences, il m'est difficile de supposer que le gourvernement de... n'accueille pas nos explications avec une confiance égale à celle qui me les a dictées. »

En même temps, c'est-à-dire le 30 avril, le roi Victor-Emmanuel adressait à son peuple cette proclamation.

« L'Autriche, qui proteste de son amour pour la paix, nous attaque en refusant de se soumettre à un Congrès européen; elle viole les promesses faites à l'Angleterre ; elle nous demande de diminuer notre armée et d'abandonner ces braves volontaires accourus de tous les côtés de l'Italie pour défendre le drapeau sacré de l'indépendance italienne. Je confie le soin du gouvernement à mon cousin, et je reprends l'épée.

« A côté de nos soldats combattront pour la liberté et la justice les vaillantes troupes de l'Empereur Napoléon, mon généreux allié. Peuples d'Italie ! l'Autriche attaque le Piémont parce qu'il a soutenu la cause de la patrie commune dans les conseils de | l'Europe et qu'il n'a pas été insensible à vos cris de

douleur; l'Autriche brise maintenant ouvertement les traités, qu'elle n'a jamais respectés. Aujourd'hui, en droit, la nation italienne est libre, et je puis accomplir consciencieusement le vœu que j'ai fait sur le tombeau de mon auguste père.

«< Ayons confiance dans la Providence, dans notre union, dans la valeur des soldats italiens, dans l'alliance de la noble nation française; confions-nous à la justice de l'opinion publique. Je n'ai d'autre ambition que d'être le premier soldat de l'indépendance italienne.

« Vive l'Italie! »

En regard de cette proclamation du roi Victor- Emmanuel, il me paraît intéressant de placer le manifeste de l'empereur d'Autriche, François- Joseph.

« J'ai donné l'ordre à ma vaillante et fidèle armée de mettre un terme aux attaques, récemment arrivées au plus haut point, que dirige depuis une série d'années l'Etat voisin de Sardaigne contre les droits incontestables de ma couronne et l'inviolabilité de l'empire que Dieu m'a confié.

« J'ai accompli ainsi mon devoir pénible, mais inévitable, de chef de l'Etat.

« La conscience en paix, je puis élever mes regards vers le Dieu tout-puissant et me soumettre à son arrêt.

« Je livre avec confiance ma résolution au jugement impartial des contemporains et de la postérité. Quant à mes peuples, je suis sûr de leur assentiment.

« Lorsque, il y a plus de dix ans, le même ennemi, violant toutes les règles du droit des gens et de tous les usages de la guerre, vint se jeter en armes sur le royaume lombard-vénitien, sans qu'on lui en eût donné aucun motif et dans le seul but de s'en emparer; lorsque, dans deux combats glorieux, il eut été battu par mon armée, je n'écoutai que la voix de la générosité, je lui tendis la main et lui offris la réconciliation.

« Je ne me suis pas approprié un seul pouce de son territoire; je n'ai porté atteinte à aucun des droits qui appartiennent à la couronne de Sardaigne dans la famille des peuples européens; je n'ai exigé aucune garantie contre le retour de semblables événements ; dans la main qui vint presser, en signe de réconciliation, celle que j'avais sincèrement offerte et qui fut acceptée, j'avais cru ne trouver que la réconciliation.

« J'ai sacrifié à la paix le sang qu'avait versé mon armée pour défendre l'honneur et les droits de l'Autriche.

« Gomment répondit-on à cette générosité, peutêtre unique dans l'histoire? On recommença de suite à faire preuve d'une inimitié qui croissait d'année en année; on provoqua, par tous les moyens

les plus déloyaux, une agitation dangereuse pour le repos et le bien-être de mon royaume lombardvénitien.

« Sachant bien ce que je dois à la paix, ce bien précieux pour mes peuples et pour l'Europe, je supportai patiemment ces nouvelles attaques. Ma patience n'était pas encore épuisée lorsque les mesures de sûreté plus étendues que m'a forcé de prendre en ces derniers temps l'excès des provocations sourdes qui se produisaient aux frontières et à l'intérieur même de mes provinces italiennes, furent de nouveau exploitées par la Sardaigne pour tenir une conduite plus hostile encore.

« Tout disposé à tenir compte de la médiation bienveillante des grandes Puissances amies pour le maintien de la paix, je consentis à prendre part à un congrès des cinq grandes Puissances.

« Quant aux quatre points proposés par le gouvernement anglais et transmis au mien comme base des délibérations du congrès, je les ai acceptés, à la condition qu'ils pourraient faciliter l'œuvre d'une paix vraie, sincère et durable.

« Mais étant convaincu que mon gouvernement n'a fait aucune démarche capable de conduire , même de très loin, à la rupture de la paix, j'exigeai en même temps le désarmement préalable, qui est cause de tout le désordre et du danger qui menace la paix.

« Enfin, sur les instances des Puissances amies, je donnai mon adhésion à la proposition d'un désarmement général.

« La médiation vint échouer contre les conditions inacceptables que mettait la Sardaigne à son consentement.

« Il ne restait plus alors qu'un seul moyen de maintenir la paix. Je fis immédiatement adresser au gouvernement du roi de Sardaigne une sommation d'avoir à mettre son armée sur le pied de paix et de licencier ses volontaires.

« La Sardaigne n'ayant pas obtempéré à cette demande, le moment est venu où le droit ne peut plus être maintenu que par la force des armes.

« J'ai donné à mon armée l'ordre d'entrer en Sardaigne.

« Je connais la portée de cette démarche, et si jamais les soucis du pouvoir ont pesé lourdement sur moi, c'est en ce moment. La guerre est un des fléaux de l'humanité ; mon cœur s'émeut en pensant à tant de milliers de mes fidèles sujets dont ce fléau menace et la vie et les biens; je sens profondément combien sont douloureuses pour mon empire les épreuves de la guerre au moment même où il poursuit avec ordre son développement intérieur, et où il aurait besoin, pour l'accomplir, que la paix fût maintenue.

« Mais le cœur du monarque doit se taire lorsque l'honneur et le devoir seuls commandent.

« L'ennemi se tient en armes sur nos frontières;

il est allié au parti du bouleversement général, avec le projet hautement avoué de s'emparer des possessions de l'Autriche en Italie. Il est soutenu par le souverain de la France, lequel, sous des prétextes qui n'existent pas, s'immisce dans les affaires de la Péninsule qui sont réglées par les traités, et fait marcher son armée au secours du Piémont. Déjà des divisions de cette armée ont franchi la frontière sarde.

« La couronne, que mes aïeux m'ont transmise sans tache, a eu déjà de bien mauvais jours à traverser; mais la glorieuse histoire de notre patrie prouve que souvent, lorsque les ombres d'une révolution qui met en péril les biens les plus précieux de l'humanité menaçaient de s'étendre sur l'Europe, la Providence s'est servie de l'épée de l'Autriche, dont les éclairs ont dissipé ces ombres.

« Nous sommes de nouveau à la veille d'une de ces époques où les doctrines subversives de tout l'ordre existant ne sont plus prêchées seulement par des sectes, mais lancées sur le monde du haut des trônes.

« Si je suis contraint à tirer l'épée, cette épée est consacrée à défendre l'honneur et le bon droit de l'Autriche, les droits de tous les peuples et de tous les Etats, et les biens les plus sacrés de l'humanité.

« Mais c'est à vous, mes peuples, qui, par votre fidélité pour vos souverains légitimes, êtes le modèle des peuples de la terre, c'est à vous que s'adresse mon appel. Apportez-moi, dans la lutte qui s'engage, votre fidélité dès longtemps éprouvée, votre abnégation, votre dévoûment.

« A vos fils, que j'ai appelés dans les rangs de mon armée, j'envoie, moi leur capitaine, mon salut de guerre ; vous devez les contempler avec fierté, entre leurs mains l'aigle d'Autriche portera bien haut son vol glorieux.

« La lutte que nous soutenons est juste. Nous l'acceptons avec courage et confiance.

« Nous espérons n'être pas seuls dans cette lutte.

« Le terrain sur lequel nous combattons est. aussi arrosé du sang des peuples d'Allemagne, nos frères; il a été conquis et conservé jusqu'à ce jour comme un de leurs remparts; c'est par là que presque toujours les ennemis astucieux de l'Allemagne ont commencé l'attaque lorsqu'ils voulaient briser sa puissance à l'intérieur. Le sentiment de ce danger est répandu aujourd'hui dans l'Allemagne entière, de la cabane au trône, d'une frontière à l'autre.

« C'est comme prince de la Confédération germanique que je vous signale le danger commun, que je vous rappelle ces jours glorieux où l'Europe dut sa délivrance à l'unanimité de notre enthousiasme»

« Avec Dieu pour la patrie !

« Donné à Vienne, ma résidence et la capitale de mon empire, ce 28 avril 1859. »

En même temps que l'empereur d'Autriche publiait ce manifeste, et qu'il entassait une armée de °200,000 hommes dans la Lombardo-Vénétie, il envoyait à Turin le baron Kellerberg, chargé de remettre un ultimatum au gouvernement sarde.

Cet ultimatum demandait au Piémont, sous forme impérative, le désarmement de ses troupes et le licenciement des volontaires accourus de toutes parts pour sauvegarder la patrie commune.

Victor-Emmanuel répondit par cette proclamation :

« Soldats !

« L'Autriche, qui, sur nos frontières, grossit ses armées et menace d'envahir notre territoire, parce qu'ici la liberté règne avec l'ordre, parce que, non la force, mais la concorde et l'affection entre le peuple et le souverain, régissent ici l'Etat, parce que les cris de douleur de l'Italie opprimée trouvent ici de l'écho, l'Autriche ose nous enjoindre de nous désarmer et de nous mettre à sa merci !

« Cette outrageante injonction devait recevoir la réponse qu'elle méritait : je l'ai dédaigneusement repoussée. Soldats, je vous en fais part, certain que vous prendrez pour vous l'insulte faite à votre roi, à la nation. L'annonce que je vous donne est une annonce de guerre. Aux armes, soldats!

« Vous trouverez en face de vous un ennemi qui n'est pas nouveau pour vous. Mais s'il est brave et discipliné, vous ne craignez pas la comparaison, et vous pouvez vous vanter des journées de Goito, de Pastrongo, de Santa-Lucia, de Sommacampagna, de Gustosa même, où quatre brigades seulement ont lutté pendant trois jours contre cinq corps d'armée. Je serai votre chef. Déjà, à diverses reprises, nous nous sommes connus; une grande partie d'entre vous et moi combattions aux côtés de mon magnanime père, dans l'ardente mêlée où j'ai admiré avec orgueil votre bravoure.

« Sur le champ de l'honneur et de la gloire, vous saurez, j'en suis certain, conserver, même accroître , votre renom de bravoure. Vous aurez pour compagnons ces intrépides soldats de la France, vainqueurs en tant de signalées batailles, dont vous fûtes les frères d'armes à la Tchernaïa, et que Napoléon III, que l'on trouve toujours là où il y a une juste cause à défendre et la civilisation à faire prévaloir, envoie généreusement à notre aide en nombreux bataillons. Marchez donc confiants dans la victoire et ornez de lauriers fraîchement cueillis votre drapeau, ce drapeau qui, avec ses trois couleurs et avec la jeunesse d'élite accourue de toutes les parties de l'Italie et groupée sous ses plis, vous indique que vous avez pour tâche l'indépendance de l'Italie, cette œuvre juste et sainte qui sera votre cri de guerre.

C'est à ce moment suprême où le roi Victor-Emmanuel allait jouer les destinées de sa couronne, — et aussi les destinées de l'Italie du nord, — qu'il songea à cet intrépide soldat de l'indépendance italienne qui avait nom Garibaldi.

Il y a des hommes qu'on n'oublie pas.

Garibaldi était prêt depuis longtemps, — depuis le jour où sa femme était morte dans un coin de bois, à deux pas de Ravenne.

Aussitôt il organisa un corps de volontaires, composé d'anciens compagnons d'armes et de nouveaux engagés dignes des anciens : le corps des chasseurs des Alpes.

Puis il entra en campagne, sans plus attendre. Le premier coup de feu de cette guerre a été tiré par lui, il faut lui rendre cette justice. L'armée autrichienne était sur la défensive : Garibaldi prit l'offensive.

Les sauterelles autrichiennes avaient envahi la Lombardie : il fallait bien commencer leur destruction.

Garibaldi se précipita en Lombardie, et son premier soin, en entrant sur ce territoire, fut d'adresser cette proclamation aux Lombards :

« Lombards!

« Vous êtes appelés à une nouvelle vie et vous devez répondre à l'appel comme le firent vos pères à Ponsida et à Legnano. L'ennemi est encore le même : atroce assassin, impitoyable et pillard. Vos frères de toutes les provinces ont juré de vaincre ou de mourir avec vous. C'est à nous à venger les insultes, les outrages, la servitude de vingt générations passées, c'est à nous à laisser à nos fils un patrimoine pur de la souillure de la domination du soldat étranger.

« Victor-Emmanuel, que la volonté nationale a choisi pour notre chef suprême, m'envoie au milieu de vous pour vous organiser dans les batailles patriotiques. Je suis touché de la sainte mission qui m'est confiée et fier de vous commander.

« Aux armes, donc! Le servage doit cesser.

« Qui peut saisir une arme et ne la saisit pas est un traître.

« L'Italie, avec ses enfants unis et affranchis de la domination étrangère, saura reconquérir le rang que la Providence lui a assigné parmi les nations. »

Ne sentez-vous pas là, à cette énergie de sentiments, à cet accent convaincu, l'implacable ennemi de l'Autriche, le patriote, le héros ?

Aussi cet appel fut entendu partout ; il trouva un écho dans tous les cœurs; les provinces auxquelles il s'adressait, et qui supportaient impatiemment un joug anti-national, odieux par conséquent, crièrent : Liberté!

Il est curieux de mettre en regard de cette proclamation de Garibaldi, document précieux pour l'histoire, un autre document, non moins précieux. — mais à un autre titre.

Je veux parler de la proclamation du général Zobel, commandant du 7e corps d'armée. Elle ne vaut peut-être pas celle du général Giulay, qu'on a révoquée en doute, — par humanité; mais elle a son prix, et son authenticité n'est pas contestée. Le texte italien de cette proclamation a paru dans le Moniteur.

La voici donc :

« Si des partis de troupes piémontaises ou françaises, des patrouilles, des espions, des envoyés ou des particuliers appartenant à l'une ou à l'autre des deux armées ennemies, qu'ils soient en uniforme ou déguisés, paraissent, sous quelque prétexte que ce soit, dans l'espace de terrain occupé par les troupes I. et R., il est expressément ordonné à toute commune, et conséquemment à chacun de ses habitants en particulier, d'en prévenir le commandement de la station, et, dans le cas où le pays ne serait pas occupé par les troupes I. et R., ce serait alors au commandant du poste le plus voisin qu'il devrait en donner avis.

« Toute commune dans l'enceinte de laquelle il sera découvert, soit par un détachement, soit par un seul individu de l'armée I. et R. autrichienne, un semblable parti de troupes ennemies, une patrouille, un particulier ou un espion, sans qu'elle en ait fait d'avance et à temps la déclaration prescrite, et lors même que ce serait par le fait d'un seul de ses habitants, cette commune sera soumise sans rémission aux lois les plus sévères de la guerre.

« Sous peine d'être livrée au pillage, toute la commune devra payer une contribution de guerre ; le pays compromis sera incendié et l'individu coupable sera passé par les armes.

« Les communes sont invitées à faire publier cette proclamation dans toutes les églises, en chaire et par l'organe du clergé, comme aussi par tout autre moyen qui sera plus opportun.

« Le commandant du 7e corps d'armée 1. et R.,

« ZoiîEL. »

Le 29 avril, l'armée autrichienne, qui jusque-là était restée sur la défensive , prit l'offensive : elle passa le Tessin, — limite du Piémont. Ce passage fut effectué en trois jours, par cinq des corps composant l'armée de l'Empereur François-Joseph : par le 2e, commandé par le prince Lichtenstein ; par le 3e, commandé par le prince Schwarzenberg ; par le

GARIBALUI.

5e, aux ordres du comte Stadion; par le 7e, aux ordres du baron Zobel, et par le 8% commandé par le général Benedek.

Ces cinq corps d'armée, aussitôt le Tessin franchi, formèrent leurs lignes sur la rivière d'Ogogno, au nord, jusqu'à San Nazzaro, et à Test le long du Pô. Le comte Giulay, généralissime, établit ses ayant-postes à Verceil, et tout le pays nord du Pô fut ainsi occupé par les Autrichiens jusqu'à Biella et Graglia au nord-ouest, ainsi qu'à la Dora Baltea à l'ouest , — périmètre dans lequel se trouvent Verceil, Novare, Mortara et toute la Lomelline. Ensuite ils jetèrent deux ponts sur le Pô, l'un près de Cambio, l'autre à Gornale, ce qui leur permit d'occuper momentanément Gastelnuovo sur la Scrivia, Voghera, Ponte Gurone et Tortone.

Pendant que les Autrichiens envahissaient ainsi le Piémont, la France accourait au secours du roi Victor-Emmanuel.

Le 10 mai l'Empereur Napoléon III quittait Paris au milieu d'un enthousiasme indescriptible et des cris mille fois répétés de : Vive l'Italie !

Le H mai il était à Gênes, et publiait cet ordre du jour à nôtre vaillante armée :

« Soldats !

« Je viens me mettre à votre tète pour vous conduire au combat. Nous allons seconder la lutte d'un peuple revendiquant son indépendance, et le soustraire à l'oppression étrangère. C'est une cause sainte, qui a les sympathies du monde civilisé.

« Je n'ai pas besoin de stimuler votre ardeur : chaque étape vous rappellera une victoire. Dans la voie sacrée de l'ancienne Rome, les inscriptions se dressaient sur le marbre pour rappeler au peuple ses hauts faits; de même aujourd'hui, en rassant par Mondovi, Marengo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, vous marcherez dans une autre voie sacrée, au milieu de ces glorieux souvenirs.

« Conservez cette discipline sévère qui est l'honneur de l'armée. Ici, ne l'oubliez pas, il n'y a d'ennemis que ceux qui se battent contre vous. Dans la bataille, demeurez compactes et n'abandonnez pas vos rangs pour courir en avant. Défiez-vous d'un trop grand élan; c'est la seule ch se que je redoute.

« Les nouvelles armes de précision ne sont dangereuses que de loin ; elles n'empêcheront pas la baïonnette d'être, comme autrefois, l'arme terrible de l'infanterie française.

« Soldats! faisons tous notre devoir, et mettons en Dieu notre confiance. La patrie attend beaucoup de vous. Déjà, d'un bout de la France à l'autre, retentissent ces paroles d'un heureux augure : La nouvelle armée d'Italie sera digne de sa sœur aînée! »

Quelques jours après, l'Empereur se rendait à Alexandrie, où il établissait son quartier général. Victor-Emmanuel, qui avait d'abord eu le sien dans

celte place, le transférait alors à San Salvador, puis à Occimiano, entre Valenza et Casale.

L'armée franco-piémonlaise se trouvait donc ainsi disposée : le centre à Alexandrie; la dioite, composée des deux corps Baraguay-d'Hilliers et Mac-Mahon, s'appuyait sur Gênes, et la gauche, le corps d'armée piémontais, bordait la rive droite du Pô depuis Valenza jusqu'à la Dora Baltea.

Quant aux Autrichiens, ils occupaient la ligne de la Sesia et la rive gauche du Pô, jusqu'au confluent du Tessin.

Le °U) mai, une forte partie du corps autrichien Sladion, le 5e corps, se jetait inopinément sur l'un de nos avant-postes, le corps de cavalerie Sonnaz, campé à Gasteggio.

De là le combat de Montebello, gagné par l'armée française sur l'armée autrichienne.

Cinquante-neuf ans auparavant, le 9 juin 1800, Bonaparte et Lannes remportaient la même victoire sur les mêmes adversaires.

Le récit du combat du 9 juin 1800, se trouve dans l'Histoire de M. Thiers.

Le récit du combat du 20 mai 1859 se trouve dans le rapport du général Forey transmis à l'Empereur par le maréchal Baraguay-d'Hilliers.

En voici les phases principales :

« Averti à midi et demi qu'une forte colonne autrichienne, avec.du canon , avait occupé Gasteggio et avait repoussé de Montebello les grand' gardes de cavalerie piémontaise, le général Forey se porta immédiatement aux avant-postes, sur la route de Montebello, avec deux bataillons du 74% destinés à relever deux bataillons du 84e cantonnés sur cette route, en avant de Voghera, à la hauteur de Madura.

« Pendant ce temps, le reste de la division prenait les armes; une batterie d'artillerie (6e du 8e régiment) marchait en tête.

« Arrivé au pont jeté sur le ruisseau dit Fossagazzo, extrême limite de nos avant-postes, il fit mettre en batterie une section d'artillerie, appuyée à droite et à gauche par deux bataillons du 84e, bordant le ruisseau avec leurs tirailleurs.

« Pendant ce temps, l'ennemi avait poussé de Montebello sur Ginestrello, et ayant été informé qu'il se dirigeait sur lui en deux colonnes, l'une par la grande route, l'autre par la chaussée du chemin de fer, le général Forey ordonna au bataillon de gauche du 74e de couvrir la chaussée à Gascina Nuova. et à l'autre bataillon de se porter à droite de la route, en arrière du 84e.

«Ce mouvement était à peine terminé qu'une vive fusillade s'engageait sur toute la ligne entre nos tirailleurs et ceux de l'ennemi qui marchait sur nous, soutenant ses tirailleurs par des tètes de colonne débouchant de Ginestrello. L'artillerie ouvrit son feu sur elles avec succès; l'ennemi y riposta.

« Le général ordonna alors à sa droite de se porter

en avant. L'ennemi se retira devant l'élan de nos troupes ; mais, s'apercevant qu'il n'y avait qu'un bataillon français à la gauche de la route, il dirigea contre lui une forte colonne. Grâce à la vigueur et à la fermeté de ce bataillon, commandé parle colonel Gambriels, et à des charges heureuses de la cavalerie piémontaise, admirablement conduite par le général de Sonnaz, les Autrichiens durent se retirer. C'est dans une de ces charges qu'a malheureusement été blessé à mort le brave colonel Marelli, des chevau-légers de Montferrat.

« A ce moment, le général Blanchard, suivi du 98e et d'un bataillon du 91e (les deux autres étaient restés à Oriolo, oùilsont eu un engagement), rejoignait le général Forey et recevait l'ordre d'aller relever le bataillon du 74% chargé de défendre la chaussée du chemin de fer et de s'établir fortement à Gascina Nuova.

« Rassuré de ce côté, le général poussa de nouveau sa droite en avant, et s'empara, non sans une résistance sérieuse, de la position de Ginestrello. Jugeant alors qu'en suivant avec le gros de l'infanterie la ligne des crêtes, et la route avec son artillerie protégée par la cavalerie piémontaise, il s'emparerait plus facilement de Montebello, il organisa ainsi ses colonnes d'attaque sous les ordres du général Beuret :

« Le 17e bataillon de chasseurs, soutenu par le 84e et le 74e disposés en échelons, s'élancèrent sur la partie sud de Montebello, où l'ennemi s'était fortifié.

« Il s'engagea alors un combat corps, à corps dans les rues du village, qu'il fallut enlever maison par maison. C'est pendant ce combat que le général Beuret fut blessé mortellement, aux côtés du général Forey.

« Après une résistance opiniâtre, les Autrichiens durent céder devant l'élan de nos troupes, et bien que vigoureusement retranchés dans le cimetière, ils se virent encore arracher à la baïonnette cette dernière position, aux cris mille fois répétés de vive l'Empereur !

« 11 était alors six heures et demie ; le général jugea qu'il était prudent de ne pas pousser plus loin le succès de la journée, et il arrêta ses troupes derrière le mouvement de terrain sur lequel est situé le cimetière, garnissant la crête avec quatre pièces de canon et de nombreux tirailleurs qui refoulèrent les dernières colonnes autrichiennes dans Casteggio.

« Peu de temps après, on vit les colonnes autrichiennes évacuer Casteggio, en y laissant une arrière-garde, et se retirer parla route de Casatisma. »

Voilà le combat de Montebello.

Gomme chacun des événements d'aujourd'hui a, pour ainsi dire, son écho dans le passé, nos lecteurs nous sauront eré de remettre sous leurs veux, < n regar.l du combat de Montebello du 20 mai 1859, le

combat de Montebello du 9 juin 1800. Même théâtre et mêmes acteurs.

Bonaparte, après le passage du mont Saint-Bernard, l'attaque et la prise d'Ivrée, avait donné ordre à Lannes de se porter rapidement sur Turin, où n'était pas encore Mêlas, livré à une funeste et décevante sécurité.

Après le combat heureux de la Chiusella, cet ordre fut modifié en ce sens que Lannes dut suivre la rive gauche du Pô, afin de menacer les places fortes du Piémont et de flanquer en même temps la droite de l'armée. Lannes, avec le corps d'avantgarde duquel avaient brigué l'honneur de faire partie tous ceux de l'armée, avait exécuté cette instruction en repoussant tous les partis qui cherchaient à passer le fleuve, et s'était avancé sans obstacle jusqu'à Pavie où il précéda le général autrichien Ott, vainement pressé par Mêlas de lever le blocus de Gênes et de marcher sur ce point. Pendant ce temps, le gros de l'armée française passait sur la rive droite du Pô et Murât entrait dans Plaisance. Le même jour, Lannes fit passer le fleuve à trois bataillons de la division Walrin, qui parvinrent à s'y maintenir malgré une vive attaque, et, secourus à temps, rejetèrent l'ennemi sur Stradella.

Bonaparte, en quittant, le 7 juin, Milan où il s'était peu arrêté, porta son quartier général à Pavie, et là il apprit que le général Ott , enfin parti de Gênes après la reddition de cette ville, s'était rapidement porté sur Tortone et avait pris une bonne position au bourg de Casteggio et à Montebello sur deux lignes qui coupaient à un mille de distance la route de Tortone; mais il se trouvait séparé du corps de Mêlas et hors d'état d'agir de concert avec lui, par suite de la célérité que les Français avaient mise à traverser le Pô. Lannes, Murât et Victor étant sur la rive droite et pouvant se donner la main, le Premier Consul n'hésita pas à donner pour le lendemain, 9 juin, l'ordre d'attaquer. Il ne s'agissait de rien moins que de combattre avec des troupes pour kl plupart nouvelles, les vétérans et l'élite de l'infanterie autrichienne, encore aguerris par leur récente campagne de l'Apennin.

Le 9 juin, l'avant-garde du général Lannes se mit en mouvement dès la pointe du jour pour se porter sur Casteggio. Le général Watrin, gui la commandait, se trouva, à dix heures du matin, en présence des avant-postes du corps d'armée du général Ott près de Santa-Giuletta. Il les poussa jusqu'à Rivetta, sur la route de Tortone, où commençait la ligne autrichienne.

«Le général Ott, plein de confiance dans la valeur des vieilles troupes qu'il avait sous ses ordres, les avait formés en avant de Casteggio, n'ayant à Montebello qu'une faible réserve. Les forces ennemies pouvaient monter à 16,000 hommes, en y comprenant un détachement de 4,000, récemment envoyé

GARIBALDf.

par le général Mêlas quelques jours auparavant. Une artillerie nombreuse et bien servie était en batterie sur les hauteurs à droite de Casteggio.

« Le général Watrin avait ordre d'engager le combat avec sa seule division. Il fit, en conséquence, déployer deux bataillons d'infanterie légère sur la droite, pour déborder l'artillerie ennemie, tandis que le troisième bataillon de la même demi-brigade légère (la 6e), et les trois bataillons de la 40e de ligne se formèrent sur la gauche, et s'avancèrent au pas de charge pour déposter les Autrichiens des hauteurs où leur aile droite était appuyée. Les Français s'étant rendus maîtres de ces hauteurs après un combat opiniâtre, se préparaient à tourner le bourg de Gasteggio, lorsqu'ils se virent débordés eux-mêmes par une forte colonne ennemie. Le général Watrin, qui dirigeait la colonne du centre de sa division, et qui ne s'était ébranlé que lorsque la colonne de gauche se fut emparée des hauteurs, voyant celleci menacée, détacha un bataillon de la ^"demibrigade de ligne pour la soutenir; mais déjà l'ennemi reprenait les hauteurs, et le bataillon de la °2°2e, pressé vigoureusement, eût été fait fait prisonnier, si la 40e de ligne (delà colonne de gauche), se rejetant brusquement à gauche, ne l'eût pas dégagé. Le général Watrin fit avancer alors la 28e demi-brigade que commandait le brave Valhubert, pour renforcer les troupes engagées. Le combat devint très vif; les Français repoussés deux fois des hauteurs, les réoccupèrent.

« Cependant les Autrichiens étaient restés maîtres du terrain, lorsque le général Watrin chargea avec le reste de ses troupes, et rejeta l'ennemi une troisième fois sur Gasteggio.

« Ce villa ge'se trouvait occupé par des renforts que venait d'envoyer le général Ott pour soutenir son aile droite. Ces troupes, derrière lesquelles se rallièrent celles que les Français avaient repoussées des hauteurs, s'avancèrent sur les bataillons du général Watrin, les chargèrent à la baïonnette et les mirent en désordre. La 28e demi-brigade, chargée de soutenir la retraite, s'acquitta de cette mission avec la plus grande bravoure et le plus entier dévoûment, afin de donner aux autres troupes le temps de se reformer.

Il était trois heures du soir, et la division Watrin, très maltraitée, continuait, en désordre, son mouvement rétrograde, lorsque le général Lannes envoya au secours de celte aile gauche de son corps d'armée la division Chambarlhac arrivant à l'instant de Stradella. Le général Rivaud, qui conduisait la tête de cette nouvelle colonne , étonna les Autrichiens par la manœuvre la plus hardie, et leur arracha la victoire qu'ils se flattaient d'obtenir. Il n'avait avec lui que trois bataillons; et s'apercevant que l'ennemi s'abandonnait avec trop de sécurité à la poursuite de la division Watrin, il dispersa en tirailleurs, à droite et à gauche, deux de ces batail-

lons, et s'avança, au pas de charge, avec le troisième, formé en colonne et l'arme au bras. Les tirailleurs faisant un feu très vif, et gagnant insensiblement du terrain, dérobaient la force et la profondeur de cette petite colonne qui semblait les soutenir, et dont les Autrichiens n'apercevaient que la tête. L'ennemi s'arrêta; les bataillons du général Watrin, cessant d'être poursuivis et se voyant secourus reprirent de la confiance, et chargèrent avec d'autant plus d'impétuosité, qu'ils étaient furieux d'avoir été obligés de céder. Les Autrichiens furent dépostés successivement de toutes les hauteurs qu'ils tentèrent de défendre, et obligés de passer en désordre le torrent de Goppo, sur les rives duquel ils éprouvèrent une perte considérable. Ils se retirèrent sur les hauteurs de Montebello où le général Rivaud les poursuivit encore en leur enlevant le château de Dordone.

Pendant que l'aile gauche du corps français se trouvait ainsi engagée avec la droite du général Ott, le général Lannes conduisant la colonne du centre , s'était avancé par la grande route et directement sur Gasteggio; sa droite était également engagée d'une manière sérieuse. Le général Ott faisait des efforts extraordinaires pour soutenir les troupes de sa gauche. Il avait rallié à plusieurs reprises son infanterie derrière l'artillerie tirant à mitraille ; mais l'artillerie de la garde des consuls répondant avec vigueur à ce feu, suivait constamment â trente pas de distance. Le village de Gasteggio fut pris et repris plusieurs fois avec un égal acharnement. La cavalerie autrichienne formée à gauche du village et couverte par de fortes haies où l'on avait pratiqué des ouvertures, combattait avec avantage, par la facilité qu'elle avait de se rallier et de renouveler ses charges, au moyen de cette espèce de rempart où elle se retirait lorsqu'elle était poussée trop vivement par la cavalerie française.

Cependant, après cinq heures de combat, le village de Gasteggio resta aux Français : le général Ott rallia les troupes de sa première ligne dans la position de Montebello, où un nouveau combat, non moins opiniâtre que le premier, s'engagea bientôt.

Les troupes autrichiennes, ayant à cœur de soutenir les efforts de leur général, commençaient à prendre l'avantage : mais Ronaparte, qui venait d'arriver sur le champ de bataille, fit avancer une réserve de six bataillons, commandée par le général Victor, et cette troupe se porta au pas de charge sur le centre de l'ennemi. Ce puissant renfort changea la face du combat. L'élite des troupes autrichiennes défendit opiniâtrement un pont garni d'une artillerie formidable. Les soldats français s'élancèrent trois fois sous le feu de la mitraille, pour enlever les pièces à la baïonnette, et furent repoussés trois fois. Le général Gency, qui avait enfin réussi à faire plier la gauche des Autrichiens, passa le torrent au-dessous de Gasteggio avec cinq bataillons et

un régiment de hussards, tourna la batterie, et se réunit à l'attaque centrale ; dans le même temps, le général Rivaud, qui n'avait cessé de combattre depuis la prise du chcâteau de Dordone, s'avança jusque dans le village deMontebello; le corps autrichien se trouvait ainsi presque enveloppé, et le général Ott se décida, un peu tardivement peut-être, à la retraite. Les Français poursuivirent leurs adversaires jusqu'à Voghera, où le général ennemi ne s'arrêta qu'une heure pour continuer ensuite sa marche s:irJTortone.'Il:jeta'une garnison de deux

mille hommes dans la citadelle de cette dernière ville, passa la Scrivia, et vint s'établir à San-Giuliano. La bataille de Montebello avait duré depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir, et l'on y vit de jeunes conscrits rivaliser d'intrépidité avec de vieux soldats. La cavalerie française avait lutté glorieusement contre celle des Autrichiens, plus aguerrie et plus nombreuse; et l'artillerie, cette arme si perfectionnée depuis les guerres de la révolution, s'était surpassée elle-même par la justesse et la précision de ses manœuvres. Cette vic-

toire était d'autant plus remarquable, qu'elle avait été remportée par des troupes presque toutes nouvellement exercées sur les vieilles bandes autrichiennes. Celles-ci avaient perdu trois mille hommes tués sur les deux champs de bataille de Casteggio Ht de Montebello, cinq mille prisonniers, six pièces de canon et plusieurs drapeaux.

Le même jour, — c'est-à-dire le 20 mai, — le général Cialdini, voulant s'emparer de la tête gauche du pont de Verceil, rompu par les Autrichiens, et protéger la construction d'un autre pont sur la

Sesia, mettait en mouvement deux colonnes qui. passant la rivière, se réunissaient au delà. Une de ces colonnes était alors assaillie, à Villata, par un grand nombre d'Autrichiens embusqués, et, après un combat très vif, elle mettait les ennemis en pleine déroute et s'établissait à Borgo-Vercelli, pendant que la seconde colonne s'établissait, de son côté, à peu de distance de là, à Torrione, après avoir surpris deux compagnies d'Autrichiens.

N'est-ce pas dans ces plaines que les Cimbres furent taillés en pièces par Marius?

Les événements, on le voit, se pressaient ; la campagne s'ouvrait glorieusement.

Les Français d'un côté, les Piémontais de l'autre. Restait l'action de Garibaldi.

GAMBA LDI.

Le 23 mai, Giuseppe GaribaMi, à la tète du corps des chasseurs des Alpes, arrivait à Romagnano, venant de Camandona.

C'était une avalanche armée, une trombe humaine, — c'était la foudre!

De Romagnano, il se dirigea rapidement vers Borgosesia. DeBorgogesia, il atteignit Arona, entre le lac de Sabino et le lac Majeur, franchit le Tessin un peu au-dessous de ce dernier lac, et entra en Lombardie, le 24 mai, entre Soma et Sesto-Calende.

Une fois sur le territoire lombard, Garibaldi ira plus à s'arrêter. 11 n'en a ni le temps — ni l'envie. Les victoires qu'il doit gagner sont des victoires de surprise. Il ne recherche pas les batailles rangées; il ne les fuirait pas, si elles se présentaient ; mais il ne les recherche pas. Ce n'est pas son affaire. Il aime l'imprévu, la soudaineté, la fantaisie. Il ne tient pas au renom d'habile, — mais à celui de hardi. Il ne s'inquiète pas du nombre de ses ennemis ; il sait seulement que ce sont des Autrichiens ; cela lui suffit : il fond sur eux. Il les étonne, il les harcèle, il les déroute, il leur fait peur !

De Sesto-Calende, Garibaldi se dirigea sur Varèse, directement, en quelques heures. Quarante ou cinquante kilomètres ! Ces diables de patriotes ont des bottes de sept lieues !...

Les Autrichiens sont à deux pas. En avant !

On ne raconte pas cette marche triomphale de Garibaldi à travers bourgs et villages, à travers bois et à travers plaines. Il faut essayer de se l'imaginer.

Partout, sur son passage, les paysans poussaient des hurrahs frénétiques : « Vive l'Italie ! » criait Garibaldi. « Vive Garibaldi ! » criaient les populations au milieu desquelles il passait, l'épée nue, flamboyante, vengeresse, sur son cheval fumant, comme un personnage légendaire.

L'Italie se réveillait enfin. Le sang lui revenait au cœur, avec l'espoir, avec la foi, avec l'enthousiasme. Cet homme, ce héros pâle, aux yeux ardeiits, au front superbe recouvert du rouge capettino dalmate, au costume pittoresque emprunté aux mœurs d'autrefois, — c'est l'Italie, c'est la Liberté!...

Vive Garibaldi !

Les hommes s^armaient, les femmes pleuraient de joie, les enfants eux-mêmes voulaient suivre ce preux , ce mâle apôtre de l'indépendance italienne.

Et quand il avait disparu, avec sa petite armée composée d'aventuriers comme lui, — c'est-à-dire de dévoués patriotes, jeunes gens pour la plupart, nobles et roturiers, riches et pauvres, — quand il avait disparu, les villages arboraient le drapeau aux trois couleurs, le drapeau italien.

La Lombardie ne voulait plus de l'Autriche, dont

le talon de fer pesait brutalement sur elle depuis cent soixante ans. Elle était libre, elle s'appartenait autrefois, — même au temps des Guelfes et des Gilins. Depuis l'année 1700, qu'elle appartenait à l'Autriche, la nuit s'était faite sur elle, — -la nuit et le deuil.

Garibaldi chassait les ténèbres en chassant les Autrichiens !

Luino, Maccagno, Olgiate, Gavirate, — tout le pays compris entre le lac Majeur et le lac de Gôme, — se levèrent avec enthousiasme en apprenant que Garibaldi venait d'arriver à Varèse. Le tocsin retentit partout, comme cri de résurrection, et l'effervescence populaire devint si menaçante que les douaniers autrichiens ne purent s'échapper qu'à grand' peine en se réfugiant en costume civil sur le territoire suisse.

Varèse est une petite ville de huit mille âmes, sur la route de Milan au lac Majeur f au point de jonction de cette route et de celle de Gôme. C'était, par conséquent, un endroit stratégique important.

Aussi les Autrichiens s'émurent. Le colonel Bontemps rapprocha ses troupes de la frontière. La brigade OU et la brigade Gauzcubach se portèrent rapidement du côté de Mendrisio : mais elle ne purent que constater les progrès toujours croissants de l'insurrection.

Les habitants de Varèse, municipalité eu tète, avaient à peine eu le temps de féliciter les vaillants chasseurs des Alpes et leur intrépide général, qui avaient fait prisonnière la garnison autrichienne de cette ville, — que l'on signalait l'approche d'un corps d'armée de trente mille hommes aux ordres du général Urban.

La situation était critique. Garibaldi avait des soldats déterminés, armés de sliilzcns, avec quelques munitions dans leurs cartouchières; mais il n'avait pas un seul canon.

— Ce n'est rien! s'écria-t-il. Les Autrichiens en ont!

Les Autrichiens en avaient, en effet, et ils le lui prouvèrent bien. Mais Garibaldi leur prouva autre chose. Il se barricada dans Varèse et fit jouer les fusils.

Les Autrichiens n'en approchèrent pas moins. Alors Garibaldi commanda à ses hommes une charge à la baïonnette.

Cette fois, les Autrichiens furent forcés de reculer.

Cela se passait le °20 mai, à quatre heures du matin.

A deux heures de l'après-midi, les Autrichiens revinrent pour reprendre Varèse , — autorisés à cette imprudence par leur nombre. Leur artillerie joua d'une façon terrible contre les barricades de pierre et de chair qui leur étaient opposées. Ils auraient réussi, si Garibaldi n'avait pas employé les grands moyens, — c'est-à-dire s'il n'avait pas lancé

ses volontaires sur lo corps d'année du général Urban.

Après trois heures d'un combat acharné, Gatïbaldi rentra à Varèse avec des prisonniers et des

canons.

Il avait bien raison, n'est-ce pas? de ne pas se mettre en peine à ce dernier sujet, et do dire : « Je n'ai pas de canons, mais les Autrichiens en ont ! »

Varèse fut la première ville lombarde dont le gouvernement du roi de Sardaigne prit possession.

Voici, à ce propos, deux pièces intéressantes qui constatent cette prise de possession.

L'une est une proclamation du maire de Varèse. L'autre est une proclamation du comte Emile Visconti-Venosta, commissaire extraordinaire de Victor-Emmanuel près du corps des chasseurs des Alpes, chargé de l'administration civile de Varèse.

Commençons par celle du maire de Varèse :

« En vertu des pouvoirs à lui conférés par décret d'aujourd'hui du général Giuseppe Garibaldi, commandant les chasseurs des Alpes, le soussigné fait savoir ce qui suit :

» 1° Le gouvernement autrichien est déclaré déchu; il est remplacé par celui du magnanime roi Victor-Emmanuel de Sardaigne, au nom duquel les autorités gouverneront désormais, conformément aux instructions qui leur seront données;

« 2° Les mesures d'ordre public et pour la défense du pays sont concentrées dans les mains du soussigné, et confiées, pour l'exécution, au patriotisme de la population et de la garde nationale qui va être organisée.

« Que les habitants aient pleine confiance et qu'ils comptent sur le soussigné, qui tâchera de répondre dignement aux bonnes intentions du magnanime roi qu'il représente et de son général, qui lui a conféré ces pouvoirs extraordinaires, pour le bien du pays et de l'Italie, dans les graves circonstances actuelles. La résidence du commissaire royal sarde sera dans le local de l'ancien commissariat du district.

« Varèse, le -24 mai 1859.

N Le maire, commissaire roj/al sarde extraordinaire^

« Carcaiso. d

Voici, maintenant, la proclamation du commissaire extraordinaire de S. M. le roi de Sardaigne à Varèse et à ses environs.

« Citoyens !

« A peine le roi Victor-Emmanuel, premier soldat de l'indépendance nationale, a-t-il eu annoncé à

l'Italie qu'il avait repris l'épée, que les populations lombardes, le regard tourné vers le Tessin, ont demandé le signal de l'insurrection. Des motifs d'humanité et de prudence et les nécessités générales de la guerre nous ont engagés à vous conseiller un délai que vous avez accepté, parce qu'à présent tout est discipline en Italie, le calme comme l'action. Mais aujourd'hui, plus de retards! Le brave général Garibaldi est venu nous l'annoncer, et sur-le-champ devant lui les populations se soulèvent, se prononçant pour la cause nationale et pour le gouvernement du roi Victor-Emmanuel.

« Commissaire de Sa Majesté sarde, je viens prendre le gouvernement civil de ce mouvement spontané. Citoyens, l'insurrection . lombarde sera animée de ce nouvel et admirable esprit italien qui, avec le secret de la coneorde, nous fait retrouver le secret de la fortune. Aucun désordre ne viendra troubler le sublime spectacle de la liberté ; aucune impétuosité aveugle ne viendra désordonner l'organisme civil du pays; aucun esprit d'imprévoyante réaction ne voudra considérer comme le triomphe d'un parti celui qui est le triomphe d'une société tout entière.

« Les guerres de l'indépendance ne doivent leur succès qu'à de grands efforts. Vous avez devant vous l'exemple du généreux Piémont qui, depuis onze ans, supporte les plus grands sacrifices, soutenu par cette haute espérance, devenue désormais une réalité. Notre œuvre est assurée. La brave armée piémontaise, sous les ordres du roi, vient à notre secours. L'Italie s'organise pour soutenir la guerre de l'indépendance. Napoléon III a jeté dans la balance des destinées l'épée de la France, notre sœur, l'alliée naturelle des causes généreuses. Toutel'Italie nous demande la formation d'un Etat fort, rempart de la nation, acheminement à ses. nouvelles destinées. Les vœux incessants du pays vont être exaucés ; vous pouvez vous soulever dans la certitude de cette union désirée, criant : Vive Victor-Emmanuel , roi constitutionnel!.. »

Après la prise et la reprise de Varèse par Garibaldi, il eut autre chose. Les victoires se suivent et ne se ressemblent pas. Garibaldi ne pouvait pas prendre et reprendre éternellement Varèse. Dès le lendemain, il poursuivit les Autrichiens, qu'il rencontra à Borgo-Vico, près de la ville de Corne.

Un combat terrible s'engagea. Le tocsin sonna à toutes volées et mêla son glas formidable aux éclats plus formidables encore du canon. Les paysans accoururent en foule se ranger sous les drapeaux de l'indépendance, et les Autrichiens, menacés partout, prirent la fuite pour se rallier à Camerlata, — la tête de ligne du chemin de fer de Milan, — où une nouvelle bataille fut livrée.

• Après ce combat, Garibaldi, toujours victorieux.

;iô

fit son entrée dans la ville de Gônie. Les illuminations étaient prêtes d'avance : toutes les fenêtres resplendirent.

Journée de Montebello , journée de Vercelli, journée de Varèse. Gela promet pour l'avenir !

Garibaldi ne perdait pas de temps. Pendant que des renforts d'hommes et de matériel s'acheminaient vers son corps de volontaires, il faisait de la ville de Gôme son quartier général et établissait ses avantpostes à Gantu, sur la route de Milan.

Les volontaires accouraient de tous côtés se ranger sous ses drapeaux. L'insurrection allumée par lui se propageait dans la Valteline.

Sondrio, chef-lieu de délégation de cette province, proclamait Victor-Emmanuel, dont la royauté était déjà reconnue à Varèse, à Angera, à Gôme.

Des commissaires sardes constituaient des municipalités, créaient une garde nationale, levaient des bataillons de volontaires.

Après avoir pris Varèse et Gôme, Garibaldi prenait Laveno, — place forte située sur la rive lombarde, et qui était restée jusque-là au pouvoir des Autrichiens.

Il s'apprêtait à marcher sur Milan, pour s'emparer de la personne même de l'empereur François-Joseph, — qu'on disait arrivé dans cette capitale, — lorsqu'il apprit que l'empereur Napoléon III et le roi Victor-Emmanuel l'avaient devancé.

Aujourd'hui, les Autrichiens, qui étaient venus comme une marée formidable, se retirent vers leurs places fortes, -r consternés et démoralisés.

L'empereur d'Autriche ne croit pas la partie perdue, cependant. Il vient d'adresser aux montagnards du Tyrol cet appel in extremis :

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