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G. K. Chesterton, ses idées et son caractère

Gilbert Keith Chesterton est aujourd'hui l'un des écrivains les plus en vue de l'Angleterre. En France, à part quelques amateurs, personne pour ainsi dire ne le connaît. La rencontre de ses livres a été pour moi, je l'avoue, une révélation, et j'estime que

, cette étude le sera pour beaucoup de mes lecteurs.

I Journaliste, poète, romancier, « essayiste », philo-

j sophe et apologiste, on pourrait presque dire théologien, il a produit une œuvre littéraire considérable, qui s'accroît chaque jour, et s'accroîtra sans doute longtemps encore, car l'écrivain qui compte, si je ne me trompe, à peine quarante-cinq ans d'âge, est dans la pleine fleur de son talent. Je confesse que je n'ai pas lu cette œuvre en entier, — par exemple je n'ai pas dépouillé les treize années du Daily News, où, de 1900 à 1913, Chesterton apporta sa collaboration hebdomadaire, — et je ne mention-

jierai pas tout ce que j'en ai lu. Force sera d'en laisser ici de côté bien des aspects. Ce que je voudrais dégager, ce sont les principes qui dominent cette intelligence, les tendances maîtresses de ce tempérament, et leurs conséquences dans les divers

i ^domaines. Car Chesterton a beau se montrer le plus fantaisiste, le plus ondoyant, le plus insaisissable, le plus énigmatique des écrivains, ses zig-

zags ont une orientation et ses soubresauts manifestent des instincts permanents. Et quand, après avoir copieusement critiqué, raillé et bousculé tout le monde, il consent enfin à nous dire ce qu'il pense pour son compte, une philosophie éclôt tout naturellement sous sa plume, dont, une fois averti, on peut suivre la circulation latente dans son œuvre entière. Pour la discerner, nous explorerons surtout les ouvrages où elle se trouve exposée de façon plus didactique, si l'on peut employer un tel mot en parlant de Chesterton. Ce seront d'abord les deux volumes qui se font pendant : Heretics et Orlhodoxy, dont le second retrace l'itinéraire de l'écrivain vers la foi, puis surtout un roman tout ^rempli d'idées : The Bail and Ihe Cross ^ .

Quelle est la position religieuse de Chesterton ? C'est un converti. Jadis il attaquait l'Eglise ; main-

1. Ont été traduits dans notre langue : deux romans assez déconcertants pour nous Français : le Napoléon de Notline^ mil, 1912, et le Nommé Jeudi (The Man who was Thursday), 1911, à la Nouvelle Revue française ; un volume d'histoires policières: The Innocence of Falher Brown, sous ce, titre: la Clairvoyance du Père Brown, chez Perrin, 1919 ; VElude sur Dickens, à la librairie Delagrave, 1909 ; un ouvrage de politique : les Crimes de l'Angleterre, chez Georges Grès, 1916 ; divers fragments, par exemple, un chapitre à'Orfhodoxy, par Paul Claudel, dans la Nouvelle Revue française, un autre dans la Revue universelle. Je crois savoir qu'une traduction d'Orfhodoxy paraîtra sans tarder et peut-être ensuite une traduction (ÏJIerelics. André Ghevrillon a publié une étude sur Ghesterton, sous le, titre : Une apologie du chrislianisme, dans ses Nouvelles Éludes anglaises. Hachette, 1918. Jean Blum (traducteur du Napoléon de Nolling Ilill, sous le pseudonyme de Jean Florence) en a publié une autre, dans la Revue germanique, janvier 1910. Les ouvrages traduits en entier seront cités ici d'après les traductions publiées.

tenant, il lui rend hommage. Il a traversé le paganisme, l'agnosticisme, le spiritisme, pour aboutir à

/ce qu'il appelle « l'orthodoxie ». Mais quelle orthodoxie ? Ici règne une certaine imprécision. Quand j'emploie ce mot, dit notre auteur, je parle de « la théologie chrétienne centrale, suffisamment résu-

ynée dans le Symbole des Apôtres ». L'orthodoxie, c'est ce Symbole, « tel qu'il a été entendu par quiconque s'intitulait chrétien jusqu'à une époque toute récente, et la conduite générale, telle que l'histoire nous la fait connaître, de ceux qui y adhéraient ». Quant « au siège actuel de l'autorité dogmatique qui a charge de le promulguer », c'est une question que Chesterton laisse dans l'ombre \ On lui a objecté qu'à ce compte et avec cette abstraction, on pouvait réunir sous la même rubrique quantité de gens qui s'excommunient entre eux ; catholiques romains, anglicans. Grecs et Russes, luthériens, calvinistes, et même chrétiens scientistes, etc. Mais pratiquement Chesterton veut défendre des idées catholiques au sens propre : il s'exprime la plupart du temps comme un fidèle catholique, ou du moins comme un membre de la Haute Eglise d'Angleterre.

Personnellement il n'a pas fait, au moment où j'écris % sa soumission à l'Eglise de Rome. Son frère, Cecil Chesterton, est mort, durant la guerre,

1. Orthodoxy, Londres, John Lane, 1915, p. 18. Le livre a paru en 1908.

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