LA PHILOSOPHIE D'UN HUMORISTE
Sous un premier aspect, Chesterton nous apparaît comme un homme aux idées très arrêtées et aux convictions intransigeantes. Les plus hauts objets de la philosophie et de la religion sont la matière de ses méditations, et il ne s'y applique point pour les scruter, comme tant d'autres, avec l'angoisse du doute ou la curiosité désintéressée de l'amateur, mais au contraire pour s'y attacher avec une âpre foi, pour les sentir solides sous ses prises, pour se baigner avec une joie enivrée dans leur splendeur, puis encore et surtout pour jouir de les affirmer avec force devant le monde et de mettre à mal ceux qui les méconnaissent. Le plaisir de heurter l'opinion commune ne paraît pas le laisser insensible. En un siècle de libre pensée, il fait claquer avec orgueil au-dessus de sa tête l'archaïque pennon de « l'orthodoxie » ; il s'applique à luimême une épithète que les élégants redouteraient comme une marque au fer rouge. Et il descend dans la lice, pareil à un chevalier d'antan, armé de pied en cap, provocant, cherchant querelle, avide de croiser le fer. Il commence par coller sur la poitrine de ses adversaires — les littérateurs les
plus à la mode parmi ses contemporains — l'écriteau qui flamboyait jadis au feu des bûchers de l'Inquisition et qui porte en grosses lettres le mot terrible ; Hérétiques.
Ce qui m'intéresse en M. Rudyard Kipling, écrit-il, ce n'est ni son art si vivant, ni sa vigoureuse personnalité ; je m'occupe de lui comme d'un hérétique, c'est-à-dire comme d'un homme dont les vues sur les choses ont l'audace de différer des miennes. Je n'ai point affaire à M. Bernard Shaw comme à l'un des esprits les pluS brillants et des hommes les plus honnêtes de ce temps ; j'ai affaire à lui en tant qu'il est un hérétique, c'est-àdire un homme dont la philosophie est parfaitement solide, parfaitement cohérente et parfaitement fausse \
Donc foin du libéralisme doctrinal, qui n'est jamais tout à, fait sûr d'avoir raison, qui ne profère son opinion qu'en l'entourant de réserves et en la retirant à demi, qui prodigue des égards pareils à toutes les croyances, les traitant comme des vérités égales en droits, ou comme les aspects, les « moments » divers d'une même vérité en évolution perpétuelle . Chesterton se campe dans l'attitude inverse. Son intolérance n'ira pas, il est vrai, jusqu'à réclamer le bûcher pour ses « hérétiques »,
mais il y a quelque chose de plus absurde et de moins pratique infiniment que de brûler un homme pour sa philosophie. C'est de dire que sa philosophie n'importe pas, et cela se fait universellement au vingtième siè-
1. Jleretics, Londres, John Lane, 1910, p. 22. La première édition de l'ouvrage est de 1905.