L'ART
Au point de vue littéraire, on devine ce que sera Chesterton. Sa « foi » intense au monde extérieur, son « matérialisme » mystique, sa fraîcheur d'admiration devant la « féerie » de l'univers vont se donner ici large carrière. En particulier, il se
I grisera de couleurs. Grand coloriste, plus coloriste que dessinateur, il nous présentera des tableaux d'une opulence et d'une chaleur de tons merveil-
^leuses, analogues à ces toiles impressionnistes, où la ligne se noie dans le grouillement des teintes en fusion, où chaque objet ne se distingue que comme un bouquet de couleurs.
J'enchâsserai ici, comme spécimen, l'un de ces émaux éblouissants. Les deux champions Turnbull et Mac lan viennent de pénétrer par escalade dans un jardin. C'est le matin :
Le brouillard, en s'éclaircissant, leur permit d'apercevoir la surface d'une pelouse bien tondue. Quoique la vapeur blanche fût encore un voile, c'était comme le voile de gaze qui recouvre les scènes de transformation dans les pantomimes. Car à travers elle flamboyaient des masses de couleur sans forme, que l'on aurait pu prendre pour les nuages d'un lever de soleil ou pour des mosaïques d'or et d'écarlate, ou encore pour des
femmes drapées dans des étoffes de rubis et d'émeraude. Le voile s'amincissant davantage, ils virent que ce n'était que des fleurs, mais des fleurs en telle masse et d'une si insolente magnificence que rarement on en trouve de pareilles hors des tropiques. Des rhododendrons pourpre et cramoisis se dressaient d'un air superbe, semblables à ces animaux héraldiques que l'on voit ramper sur un fond brûlant d'or jaune. Les roses étaient d'un rouge incandescent et les clématites, pour ainsi dire, d'un bleu de flamme. Et pourtant c'était la simple blancheur du seringa qui paraissait la couleur la plus violente de toutes. Or, à m.esure que la lumière dorée du soleil gagnait peu à peu sur les brumes, le spectacle devenait d'une douceur si prenante que l'on croyait en vérité voir s'ouvrir lentement les portes du Paradis terrestre'.
Ce sont surtout les ciels qui ont le don d'exciter cette veine de coloriste, en particulier les ciels du soir, et puis les aurores. On ne compterait pas les notations que Partiste en a prises et semées au cours de ses romans. Par dessus les rues enfumées de Londres, son œil cherche perpétuellement ces fraîcheurs intactes pour s'y reposer et s'y baigner.
Mais abordons quelque chose de plus caractéristique, à quoi nous introduisent les derniers mots du passage cité. Nous avons affaire, ai-je dit, à un matérialiste mystique. Pour lui, en effet, les objets ont une signification ésotérique et parlent un langage 1 tout brodé de symboles. Au cœur de la matière, ainsi qu'une phosphorescence dans les ténèbres, le mystère luit et fascine les regards du voyant :