La Clairvoyance du Père Brown, p
dans le Nommé Jeudi : la même impression prend corps, sous les plumes les plus diverses, à propos d'autres ouvrages \
La Clairvoyance du Père Brown, — encore un roman policier ! — est cependant d'un genre à part. C'est un recueil de petites histoires, parfaitement construites, avec un nœud bien serré, bien embrouillé même, et qui se défait peu à peu. Elles ont un commencement, un milieu et une fin, et l'intérêt y reste suspendu jusqu'au bout. Mais le culte de l'invraisemblable, l'opposition à la logique s'y montrent d'une autre façon. Toutes semblent composées pour prouver une thèse, à savoir : que
1. Cf. Julius West. G. K. Cheslerlon, p. 34, 35, à propos du Xommé Jeudi ; p. 42, à propos de The Bail ; p. 28, à propos du Napoléon de Xottin^ Hill. Sur ce dernier roman, voici les appréciations de la critique, recueillies par les éditeurs de Chesterton, apparemment comme flatteuses : « It is quite needless to know ^vhat Mr. Chesterton means. » {Daily Chronicle). <( It is not easy to say what it means » (Slar). The Calholic World, de novembre 1919, dit que, dans plusieurs ouvrages de Chesterton , « the symbolism grows so frantic as to become unintelligible », p. 155. — M. Jean Blum, dans son article de la Revue Germanique, propose des interprétations. Par exemple l'invraisemblable personnage de Dimanche, dans le Xommé Jeudi (cf. ci-dessus, p. 64 et 65), ne serait ni plus ni moins que Dieu, le vrai Dieu, mais fortement anthropomorphisé : « un Dieu robuste, jovial et démocrate... qui dissimule sa grande pitié sous des manières de bonhomme bourru et mille imaginations bouffonnes. C'est le père indulgent et faible qui joue, comme Henri IV, avec ses enfants et ne dédaigne pas de faire, comme on dit, la bête... Ce Dieu forain excelle à combiner une farce désopilante et à la mettre en scène. Enorme, bon garçon, fort mangeur, etc. » (P. 45 du tiré à part). Le roman serait une allégorie, un « conte philosophique », ou mieux « un conte métaphysique » (p. 41), qui symboliserait la conduite de Dieu dans le monde, sa bonté et ses caprices. Nous y verrions à l'œuvre cet arbitraire divin, cette fantaisie souveraine, cet « humour »
l'art 71
« la vérité est absurde ^ », que les faits se moquent de [nos conjectures rationnelles, que le calcul des vraisemblances, l'induction fondée sur des convergences d'indices, bref le raisonnement méthodique doit s'effacer devant l'intuition, la divination, pouvoirs quasi magiques, seuls efficaces en l'espèce.
La même idée, la même thèse se montre plus évidemment encore dans le Napoléon de Nolling Hill, dont la fable même est un beau spécimen d'invraisemblance chaotique. Ici, c'est un exalté, un fou, Adam Wayne, qui a raison de tous les gens sensés. Une mystification, un carnaval, imaginé par le caprice d'un dilettante, est pris au sérieux et vécu par ce fou avec une sincérité héroïque : tellement que tout le monde se trouve entraîné à sa suite. Des batailles rangées ont lieu dans Londres, à propos du percement d'une rue. La supériorité
suprême, que la philosophie des contes de fées nous invite à constater dans l'univers. « Le lien est étroit, en effet, entre Orlhodoxy et Jeudi. Le premier est comme le commentaire philosophique de l'autre... La gaieté de ce Dieu, dont le sourire éclairait la conclusion de Orlhodoxy, éclate ici bruyamment » (P. 45). Voilà une interprétation qui ne pèche point par défaut d'ingéniosité. Peut-être bien est-elle exacte, car avec Chesterton tout est possible. En tout cas, cette intention profonde n'est pas claire. Et l'invention est tellement invraisemblable que ce ne sont pas seulement les Latins que nous sommes, qui restent bouche bée devant elle, mais encore, nous venons de le voir, les propres compatriotes de l'auteur. Pour moi, je l'avoue, l'accouplement de ces bouffonneries avec l'idée auguste de Dieu me paraît, je ne dis pas seulement l'inconvenance suprême, mais l'incohérence absolue. — D'autres pensent que Dimanche est le portrait de Chesterton lui-même, qui a prêté, en les outrant, ses propres traits, mêmes physiques, à son héros. (Cf. J. West, op. cil., p. 36.) 1. P. 176.
d'un quartier sur l'autre excite des passions comparables au patriotisme : Notting Hill, Battersea et Bayswater deviennent aussi importants que France, Angleterre ou Allemagne. La ville est radicalement transformée et les mœurs du moyen âge s'y rétablissent. « Ces fous, disent les sages, nous ont rendus fous \ » Cela veut dire apparemment que la réalité est plus riche que ne le croit la pure raison, qu'elle déconcerte et confond la logique. Et telle est en effet la réflexion que se fait le sceptique dont une fantaisie a déchaîné des événements plus grands que son attente :
La mascarade incongrue, que sa malice railleuse avait enfantée, le dépassait, le dominait pour embrasser l'univers. Là était le normal, là était le sain, là était la nature, et lui-même, avec toute sa raison, avec tout son détachement, avec sa redingote noire, il était l'exception à la règle, il était la contingence méprisable, il n'était qu'un point noir perdu dans cet univers d'écarlate et d'or -.
La folie a raison contre la raison. Chesterton se plaît dans cette antithèse. De même qu'une certaine école littéraire aff'ecte d'attribuer la noblesse, la magnanimité, la droiture et même la pureté morale à des êtres socialement déchus et apparemment tarés, notre romancier s'amuse à voiler la vraie sagesse sous un extérieur stupide. Le père Brown, cet esprit d'une miraculeuse finesse, a « de gros yeux de ruminant dans un visage banal' » et ses