‹ G. K. Chesterton, ses idées et son caractèreChapitre 36 sur 76 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

exposer ou faire valoir par contraste les opinions de l'auteur : c'est là leur rôle unique. Tous parlent sa langue énergique, incisive, haute en couleurs, humoristique ; ils ont ses attitudes ironiques ou bouffonnes et débitent ses paradoxes :

Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon.

Mais tout ce monde-là, si intéressant qu'il soit, ne ' vit point. Avec ses puissants efforts d'imagination, dans l'indépendance abolue de sa fantaisie, le romancier n'arrive pas à créer une seule âme. Il ne fait jamais qu'affirmer sa propre individualité : il est le seul personnage de son œuvre.

Ainsi Chesterton littérateur ressemble à Chesterton philosophe : c'est toujours le même tempérament, à la fois dogmatique et fantaisiste, enivré de la nature et curieux de ce qui la dépasse. Mais nous allons voir cette philosophie s'affirmer mieux encore dans la structure des compositions, dans les événements qui y sont décrits et s'y déroulent. D'après elle en effet, il n'y a rien de nécessaire dans le monde, pas de lois. Or, de ce principe découlent deux conséquences inverses que, sinon la logique consciente, du moins l'instinct de l'écrivain a tirées. C'est d'une part, que les événements les plus fantastiques étant possibles, constituent une matière littéraire acceptable, et d'autre part, que les plus

l'art 67

banaux sont merveilleux, puisqu'on ne peut jamais s'attendre à aucun.

Le fantastique est possible. Voilà l'explication de ces romans étranges, où s'enchaînent, disons mieux, où s'enfilent bout à bout les aventures les plus inattendues. Prenons par exemple The Bail and Ihe Cross. Le premier chapitre commence en aéronef, dans la brume, au-dessus de Londres. A ces hauteurs se poursuit une conversation métaphysique entre le professeur Lucifer, et un vieux moine bulgare le P. Michel : ils discutent sur la religion et la science, ils opposent le Globe et la Croix. Comme ils ne sont pas d'accord, Lucifer jette Michel par-dessus bord, dans l'espace. Le vieillard s'accroche à la croix élevée sur le dôme de Saint-Paul, au-dessus du globe, et dans cette position incommode, lance encore quelques répliques à son adversaire. Puis il se laisse glisser, et tombe par bonheur dans les galeries supérieures de l'édifice. Rencontré là par un gardien, et pris, non sans quelque apparence de motif, pour un fou, il est livré à la police et interné dans un asile. Dès lors, jusqu'à la fin du livre, il ne sera plus question de lui ni de Lucifer. La scène sera tenue par deux nouveaux argumentateurs : le jeune Ecossais catholique Mac lan et l'athée Turnbull, que nous connaissons déjà. Ils veulent se battre. Mais le duel étant interdit en Angleterre, ils sont obligés de fuir la police, perpétuellement à leurs trousses. Toujours quelqu'un, passant ou policier, survient, lorsqu'ils sont sur le

point de croiser le fer. Une fois même c'est la marée qui monte autour d'eux tandis qu'ils ferraillent, et les submerge. Ces duels manques et indéfiniment recommencés, cette fuite éperdue devant la police, ces aventures qui conduisent les deux champions dans les endroits les plus variés et les mettent en présence des interlocuteurs les plus divers, remplissent une douzaine de chapitres. Enfin, toujours fuyants, ils pénètrent par escalade dans un asile d'aliénés, où on les retient. Là ils retrouvent les deux passagers de l'aéronef, l'un, le P. Michel, comme interné, l'autre, le professer Lucifer, comme directeur de l'établissement. Et l'on apprend, non sans stupeur, que ce dernier, pour en finir avec tout mysticisme et toute exaltation idéaliste, a obtenu du Parlement anglais une loi qui ne laisse en liberté que ceux dont les hommes de science ont déclaré le cerveau sain. C'est le règne despotique de la science, la civilisation ou plutôt la Terreur naturaliste. Mais l'un des internés, qui tient aux « droits de l'homme », met le feu à l'établissement, d'où Lucifer s'envole dans son aéronef. Et l'histoire est terminée. Roman à tiroirs : on pourrait intercaler dans sa trame plusieurs épisodes pareils à ceux qui la composent, d'autres duels manques, d'autres rencontres fortuites, qui ne retarderaient et n'avanceraient pas plus le dénouement que ceux qui prennent place en fait dans l'ouvrage ; car rien ne progresse et la situation ne se développe pas le moins du monde au cours du récit.

l'art 69

Le roman intitulé le Nommé Jeudi porte en soustitre cet aveu : un cauchemar. Le mot est amplement justifié. C'est encore ici un roman policier, avec des poursuites et des fuites, des espionnages, des personnages masqués et pseudonymes, et des découvertes de plus en plus stupéfiantes : tourbillon d'épisodes vertigineux qui se précipitent, qui dégringolent les uns sur les autres, sarabande d'invraisemblances échevelées qui se croisent et s'accrochent. Une fois embarqué dans ce récit, vous êtes comme dans un train éclair, lancé à une vitesse folle, qui vous fait éprouver la fièvre du voyage, mais bientôt vous vous apercevez que c'est un train de rêve, qui ne va nulle part et n'arrive jamais. Car ici encore rien ne finit. Il y a bien une dernière page au livre, mais on ne voit pas pourquoi il n'y en a pas des centaines d'autres après. L'écheveau n'est pas débrouillé, l'histoire n'a pas de sens, les symboles restent impénétrables. Des paroles cabalistiques sont proférées, qui semblent chargées d'allusions profondes, mais personne ne vient interpréter ces oracles. Le lecteur est mystifié. Ce n'est pas seulement « l'intelligence française, spécialement et exclusivement intellectuelle »% qui reste ici au pied du mur. Les critiques anglais eux-mêmes déclarent que de certaines inventions chestertoniennes ils ne peuvent tirer cuisse ni aile. Et ceci ne s'applique pas uniquement à celles qui s'étalent

Page 1