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sous les douteux animaux qu'il a dessinés : « moutons », « chevaux », « chiens ». Il faut que ces êtres ressemblent aux hommes que nous connaissons et que nous sommes. Si le conteur commence à nous narrer une histoire, il faut qu'elle ne soit pas dépourvue de toute analogie avec les histoires qui nous arrivent ou que nous voyons arriver autour de nous. Et de ce chef sa liberté sera limitée.
Ce n'est pas assez dire. Toute chose est une, dans la mesure même où elle existe, où elle est susceptible d'être aperçue et distinguée. Unum et ens convertaniur. Des traits juxtaposés ne font pas une figure, des événements successifs ne font pas une histoire, des saillies incohérentes ne composent pas un caractère. Et par conséquent l'histoire, le caractère, la physionomie seront d'autant plus réels que leur unité sera plus serrée et plus profonde, — ce qui ne veut pas dire plus abstraite. Contrairement à une opinion courante et naïve, les personnages seront d'autant plus personnels qu'ils seront moins extravagants, moins capricieux, que leurs manifestations extérieures procéderont plus visiblement d'un fonds unique. Alors on les reconnaîtra, autrement qu'à leur nom : on pourra se souvenir de leur figure, parce qu'ils en auront une. Même leurs originalités devront être dans la gamme de leur tempérament : n'importe qui ne fait pas n'importe quoi. La pure excentricité, l'acte que rien n'explique, sont les symptômes morbides d'une dissociation intérieure, d'une lézarde dans la vie men-
taie, d'un fléchissement de l'individualité psychologique, d'un état où l'homme, devenant plus ou moins passif, plus ou moins « chose », cesse de frapper de son empreinte tout ce qui se passe en lui. — D'autre part, la vie n'est incohérente et chaotique que pour un regard superficiel : elle a une logique secrète, elle obéit à un principe de développement, elle a des « lois ». Les circonstances se commandent les unes les autres, le tempérament reste constant, sauf accidents rares ; les décisions de la volonté ne sont pas aveugles, elles ont des motifs et deviennent à leur tour des motifs : un choix unique influe sur une série indéfinie d'actes et peut modifier l'orientation de toute une vie. Le talent du peintre des choses humaines consiste à démêler tout cela, à saisir et à faire apparaître ces fils ténus par où s'enchaînent les événements. La création artistique consiste à mettre au jour un ensemble intérieurement organisé et qui se tienne, des êtres solidement vivants qui ne se dissolvent point comme des cadavres en putréfaction, des histoires qui ne s'en aillent point en poussière. Une nouvelle, un roman, un drame ne sont pas des lambeaux disparates cousus comme un habit d'arlequin, des miettes d'observations ou d'inventions, détachées et servies pêle-mêle : l'œuvre doit avoir une continuité, autre que celle des chapitres empilés sous la même couverture, et un développement intrinsèque, comme la vie qu'elle prétend représenter. Elle est faite de vie, mais de
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vie éclairée par l'esprit, c'est-à-dire expliquée, dont les raisons et les motifs sont devenus pénétrables. Car tout le plaisir de l'esprit est de voir : une pure énigme ne l'intéresse pas, les ténèbres lui font horreur. Tout le plaisir de l'esprit est de comprendre : et comprendre, c'est discerner l'ordre et l'unité. Et voici une grande restriction apportée à l'indépendance de l'écrivain. Lui aussi, comme le savant, quoique d'une autre manière, a un objet dont il est serf. S'il s'abandonne au pur caprice, à l'arbitraire absolu, aux jeux incohérents d'une fantaisie bizarre, s'il se plaît à vaguer dans un espace qui a d'autres dimensions que le nôtre, dans la nuit inintelligible où passe le vol des chimères monstrueuses, qu'il en prenne son parti : l'humanité ne le suivra pas. Et aux quelques déséquilibrés qui prendront sa route, il fera du mal : il aggravera leurs tares mentales.
Ceci soit dit contre un système, une théorie, et non pas directement contre ce qui en a passé dans
H'œuvre de Chesterton. Cela s'y trouve, neutralisé en partie, grâce à un instinct d'artiste, et compensé par des mérites rares. Il reste cependant qu'à certains endroits, on sent passer un souffle malsain, une secousse de fièvre délirante : on est sur les
^frontières de l'absurde et de l'anormal.
En quoi consiste donc cet attrait de la fantaisie qui mord si violemment les compatriotes de Shakespeare ? De quelle nature est le plaisir qu'elle
apporte à l'esprit ? Est-ce vraiment un plaisir d'ordre ! artistique ? Question intéressante à résoudre, ne fût-ce que pour une compréhension plus pleine et une appréciation meilleure du génie de Chesterton. Le plaisir de la fantaisie est, si je ne me trompe, le plaisir de l'activité facile, de la détente et du loisir. Après le don complet de soi, la passion haletante, l'attention concentrée que réclament certaines occupations de l'esprit, la composition ou la lecture de certaines œuvres d'art, les jeux légers de la fantaisie sont une douceur. Ce n'est plus tout à fait sérieux, et l'esprit s'y récrée. Le plaisir est analogue à celui de la rêverie, quoique celle-ci soit plus passive. Mais l'une et l'autre représentent une activité libre d'entraves. La fantaisie s'amuse avec une matière qui ne résiste pas ; elle se délecte à la modeler, à la colorer, à en fabriquer des constructions de toute sorte, sans souci du possible ou de l'impossible. C'est, pour ainsi dire, dans les facultés, comme un plaisir d'activité physique, le plaisir de l'action pour elle-même, le plaisir du jeu. Chesterton nous parle, à propos de Rabelais, de la joie de dire d'énormes bêtises. C'est la fantaisie qui les dicte. L'esprit y jouit de se mettre à l'aise, de se débrider, de narguer les règles et les convenances par des inventions incongrues, d'envoyer des ruades impudentes dans la réalité. Dulce est desipere in loco. A quoi s'ajoute, pour l'ordinaire, le plaisir voisin, mais différent, du comique.
Si la fantaisie cesse d'être une récréation toute
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personnelle, si elle prétend trouver place dans une œuvre d'art, elle doit s'astreindre à quelques conditions dont le détail est difficile à définir dans l'abstrait et de l'application desquelles le goût seul est juge. Que, par exemple, en ses mascarades, elle ne se dévêtisse pas complètement du costume humain, qu'elle garde quelques lambeaux de vraisemblance, quelques points d'attache avec la réalité, auxquels l'esprit complice pourra se prendre pour se laisser piper. Surtout, — et la remarque est
fd'importance quand il s'agit de ce gros humour anglo-saxon, qui semble parfois être à moitié dupe de lui-même et vouloir nous duper tout à fait, — qu'elle se présente bonnement, gaiement, pour ce qu'elle est, une farce, et non avec ce sérieux lugu-
/bre, que les fous mettent à raconter leurs histoires. Tout ceci concerne la fantaisie pure. Si elle n'était jamais que cela, sa place, il faut l'avouer, serait dans les régions très moyennes, pour ne pas dire inférieures, de l'art. Mais la plupart du temps elle veut être autre chose : un symbole, un prétexte à des peintures de caractère, à des réflexions morales, philosophiques, politiques, etc. Je ne sais si les premiers auteurs des contes de fées ont voulu y mettre tout ce que nous y voyons. Toujours est-il qu'au-dessous de leur surface brillante, où notre imagination d'enfant se mirait, nous apercevons aujourd'hui des eaux profondes où passent de mystérieuses clartés. Dans les fables de La Fontaine, en dépit des apparences, la fantaisie n'entre qu'à
dose légère ; car, si l'on y entend parler les bêtes, on voit bien que le plaisir du fabuliste est pour moitié dans l'animal réel qu'il observe, dans les scènes de greniers et de cuisines, où les chats et les rats lui donnent la comédie, et pour moitié dans J'homme qu'il peint ou semonce à travers eux. Rabelais est le type de la fantaisie effrénée, ivre, ,^orace et peu difficile sur ses aliments. Quoi qu'il prétende cacher en son livre une « substantificque mouëlle », il est bien évident qu'il aime ses inventions pour elles-mêmes et non seulement pour leur valeur de symboles. Il s'abandonne à sa verve torrentielle, comme un corps sanguin se plaît aux exercices violents ou, pour prendre une comparaison dans l'ordre même de ses préoccupations habituelles, comme un grand buveur se soulage en d'interminables discours. (C'est même une question de savoir si la bouteille n'eut pas une influence directe sur la composition de certains passages, où les propos d'ivrogne coulent d'une source si franche que l'artifice y semble improbable.) Cependant, au milieu de tout cela gît la « doctrine absconse », la satire de l'Ecole, de l'Eglise, de la chicane, etc. Je ne suis pas étonné de la sympathie de Chesterton pour le grand rieur. Malgré la difi'érence des genres, rien ne ressemble davantage, comme structure, à tel de ses romans, que les Faicls et Dicls du Géant Gargantua et de son fils Pantagruel. De part et d'autre, ce sont des aventures inouïes, absurdes, chimériques, mais par où sont amenées de pitto-
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^ resques peintures de l'humanité, et surtout, à foison, 1 des théories et des thèses.
Nous avions annoncé une autre conséquence littéraire de la philosophie professée par Chesterton : les faits ordinaires devaient apparaître comme nouveaux, étranges, merveilleux, incroyables \ Il y a là tout un système artistique.
La beauté des choses ne se révèle qu'à celui qui sait se dégager de l'inattention blasée et des routines, pour retrouver la fraîcheur d'impression et les curiosités de l'enfance. Le monde n'est pas usé ni fané : ce sont nos yeux qui le sont et qui ne le voient plus avec son relief et son coloris réels. De même que le philosophe selon Bergson cherche à briser les moules où les préoccupations utilitaires de la vie ont coulé et déformé ses intuitions primiptives, ainsi fait l'artiste selon Chesterton. Le moindre événement, l'être le plus humble, le plus banal, est pour lui un abîme insondable de merveilles. Le jour — un jour quelconque — se lève, et c'est comme la création de la lumière : « L'aube répandait sur les choses ses claires et timides couleurs. C'était comme si la nature, pour la première fois, osait risquer le jaune et arborer le rose ^ ». A le prendre autrement, l'arrivée du jour est un coup de théâtre qui vaut tous les cataclysmes :