ARCHITECTURE ORNÉE OU SECONDE ARCHITECTURE GOTHIQUE OGIVALE
IL n'existe, est-il besoin de le dire, aucune ligne de démarcation nettement tranchée entre la première et la seconde période de l'architecture anglaise ogivale. L'une s'est progressivement développée jusqu'à se fondre dans l'autre. La comparaison des monuments permet seule de juger du changement de style. De précieuses indications sont fournies à cet égard par l'étude des fenêtres. Aux lancettes, d'abord groupées par couples, succèdent des meneaux qui portent des arcatures sur lesquelles repose un tympan, ou remplage à jour, formé de découpures de pierre dont l'épaisseur finit par être réduite jusqu'à l'extrême limite de ce qu'exige la solidité de l'œuvre. Faites d'abord suivant des lignes géométriques, ces découpures se compliquent, par la suite, jusqu'à se rapprocher des formes du style flamboyant français. Les détails ornementaux gagnent en richesse. Les voûtes s'agrémentent de nervures ou liernes, qui constituent comme une sorte de réseau partant de la croisée d'ogives et se soudant aux tiercerons des retombées. D'une manière générale, les motifs de décoration, en s'afîînant de plus en plus, produisent des conceptions d'une richesse surprenante.
En Angleterre, l'architecture gothique est portée à son apogée avec le développement complet du second style ogival ou style orné. C'est l'époque où l'harmonie a été la plus grande entre la
GRANDE-BRETAGNE l.T IRLANDE
l'iG. 86. — Crypi'e de la Cathédhali: DE Glasgow.
structure et la décoration.
Les maîtres d'œuvre anglais seraient arrivés à la perfection, s'ils avaient su joindre a leurs autres bonnes qualités le sentiment français de la logique.
Chacune des trois périodes de l'architecture anglaise ogivale a eu son caractère propre. Nous avons vu que la première, avec ses larges fenêtres à réseau géométrique, fut celle des vastes constructions. La seconde, qui nous occupe en ce moment, par le soin apporté à l'ornementation de ses portails, de ses voûtes, de ses fenêtres, de ses tombeaux, en un mot de tout ce qui pouvait être orné sans inconvénient, prit le caractère d'une joaillerie architecturale. Le chapitre suivant nous montrera que la troisième période,
dite perpendiculaire, excella
surtout dans l'ornementation d'intérieurs relativement petits : on n'aurait pu trouver mieux pour des chapelles royales.
La nef de York, la nef et le chœur de la cathédrale d'Exeter (fig. 85), sont peut-être les œuvres les plus remarquables du style orné. La première, cependant, n'est pas irréprochable. On lui a donné trop de largeur, eu égard aux autres dimensions. La nef de la cathédrale d'Exeter, où la même erreur subsiste, paraît plus belle.
Elle le doit à la richesse de sa voûte. Le plan de la cathédrale de Lichfield
Fig. 87. — Façade Ouest DE LA Cathédrale de Lichfield.
FiG. 88. — Chœur de la Cathédrale de Lichfield.
ARCHITECTURE ORNEE
(fig. 87), presque tout entière dans le style orné, est plus typique. Sa superbe nef et son chœur (fig. 88) ne trouvent que peu de rivaux en Angleterre. Une hauteur légèrement plus grande l'eut rendue parfaite. A cette même période appartient l'octogone central d'Ely, où l'on constate une curieuse application d'une idée décevante. Dans le plan de toute église gothique cruciforme, le point faible est la croisée. Couper les angles du carré que forme cette croisée, de manière à obtenir un octogone qui reçoit la lumière sur quatre de ses faces, a dû paraître fort ingénieux. En réalité, cette solution n'était pas heureuse, vu le manque d'harmonie qui en résulte entre les proportions de l'octogone et celles de la nef, du chœur et des bas côtés. Il est à peine besoin de dire qu'Alan de Walsingham, constructeur de l'octogone d'Ely, n'a pas trouvé d'imitateurs.
Le style orné n'a pas produit que des cathédrales. On l'appliqua aussi à d'autres constructions plus petites, comme les chapelles de Merton Collège, à Oxford (fig. 91) ; de Saint- Etheldreda, à Holborn (fig. 89) ; de la Vierge, dans la cathédrale d'Ely (fig. 90) ; de Saint- Etienne, à Westminster. De toutes ces chapelles, celle de Saint- Etheldreda, qui semble remonter à l'époque de transition, est la plus
soignée. Ses deux grandes fenêtres de l'Est et de l'Ouest sont les meilleurs exemples que nous possédions de découpures à lignes géométriques, tandis que ses fenêtres latérales, avec les baldaquins qui les réunissent, sont presque aussi belles. La chapelle de Merton Collège a beaucoup de points communs avec celle de Saint- Etheldreda ; mais elle est Fig. 89. - Chapelle de Saint- plus grande. Les proportions de Etheldreda, a Holborn. la chapelle de la Vierge, à Ely
(fig. 90), manquent d'harmonie ; c'est d'autant plus regrettable qu elle possède les détails les plus exquis peut-être où se soit jamais complu le ciseau d'un sculpteur gothique. Moins large ou plus haute, cette chapelle serait un chef-d'œuvre. La chapelle de Saint- Etienne (1350-1365) a été détruite.
On ne la connaît que par des gravures, d'où il semble résulter qu'elle alliait la richesse du style à la justesse des pro-
FiG. 91
Chapelle de Merton Collège, A Oxford.
Fig. go. — Chapelle DE LA Vierge, a Ely.
portions, ce qui en aurait fait une des plus belles productions du yiv*^ siècle.
Un genre dans lequel ont excellé les architectes gothiques sont les salles capitulaires, qui font la gloire d'un
très grand nombre de nos cathédrales (fig. 92 et 93). Ces halls religieux n'étaient pas nouveaux.
Il en a existé, dès le début de la période normande, sous la forme de grandes chambres rectangulaires de 1 5 à 20 mètres de long, sur 8 à 10 mètres de large. La salle capitulaire de Durham, commencée en 1 1 33, fut même de forme absidale. Mais ce n'est que pendant la période gothique qu'un chang'^ment radical se produisit, par l'adoption de la rotonde avec pilier central. La salle capitulaire de Worcester a été la première où
Fig. 92. — Salle capitulaire A l'Abbaye de Westminster.
ARCHITECTURE ORNEE
l'on ait fait usage de cette forme, qui devint tout de suite, à ce qu'il semble, d'un emploi exclusif. Le seul progrès qui se manifesta fut la suppression du pilier central.
Les salles capitulaires sont aussi typiques, dans l'architecture anglaise, que les cléristères ou clairs-étages dans l'art français. Elles ont le mérite d'être aussi utiles que belles. On peut citer, parmi
FiG. 94. — Salle Capitulaire DE Wells.
FiG. g3. — Cathédrale et Salle Capitulaire DE Wells, vue du Nord-Est.
les plus remarquables, celles de Salisbury (fîg. 67) et de Westminster (fig. 92), qui appartiennent à la transition et sont d'ailleurs à peu près semblables. Leur fenêtrage est de la dernière époque géométrique. Nous n'avons pas à rappeler que la seconde de ces salles, récemment restaurée par Sir G. G. Scott, a longtemps servi de palais au Parlement du Royaume, et personne n ignore qu'à la Réformation, quand
la Chambre des Com-
munes fut transférée à la chapelle de Saint- Etienne, on en fit le dépôt de nos archives nationales.
La salle capitulaire de Wells (fig. 93 et 94), de date postérieure, n'a pas la valeur des deux précédentes. Mais sa structure, moins scientifique, est mieux sentie. La cathédrale de York possède une rotonde, sans pilier (fig. 95 et 96), dont les fenêtres sont magnifiques.
Fig. 95. — Salle Capitulaire de la Cathédrale de York.
FiG. g6. — Salle Capitulaire DE LA Cathédrale de Youk.
FiG. 97. — Tour des Anges, A LA Cathédrale de Canterbuky.
Le cône qui termine sa voûte n'est pas heureux, et l'on pourrait en dire autant des baldaquins des stalles. Enfin, ce qui est plus grave c'est la disposition de la travée, qui n'a pas de baies. Ce manque de goût, du reste commun à beaucoup d'autres salles capitulaires, est
mal compensé par l'emploi de certams expédients décoratifs.
Le style décoré a produit des porches et des portails, des jubés et des retables, des fenêtres, des tours (fig. 97 et 98) et des flèches, dont il est impossible de ne point parler.
Les plus beaux exemples de porches et de portails sont ceux de Sainte- Marie, à la collégiale de Beverley, et de la salle capitulaire de Rochester (fig. 100). Parmi les jubés et retables, une place à part doit être faite à ceux des cathédrales de Beverley et de Durham. La plus belle fenêtre est, sans doute, celle de l'Est de la cathédrale de Carlisle (fig. 99). Enfin les flèches qui l'em-
Fig. q8. — Tour centrale DE LA Cathédrale de Lincoln
ARCHITECTURE ORNEE
Fio. 99. — Chœur de la Cathédrale DE Carlisle.
FiG. 100. — Portail de la Salle Capitulaire de Rochester.
portent sur toutes les autres sont celles de Grantham, de Newark et de Bloxham, dans le comté de York. Le dessin de la tour de Bloxham et de sa flèche est si bien équilibré, qu'il faut y voir probablement l'une des plus heureuses conceptions de l'art gothique orné. On ne saurait omettre non plus les tombeaux que nous a laissés cet art, et dont quelquesuns sont somptueux. Il nous suffira de rappeler celui d'Edouard II, dans la cathédrale de Gloucester (fig- 101) ; les tombeaux d'Aymer de Valence, comte de Pembroke, à l'abbaye de Westminster ; des Percy dans la collégiale de Beverley. Ce dernier tombeau peut passer pour un modèle de décoration exubérante (fig. 1 03) ; celui du comte de Pembroke est émaillé.
Une dernière catégorie de construc- 5î
Fig. ioi. — Tombeau
d'Edouard II, dans la
Cathédrale de Gloucester.
FiG. I02. — Croix restaurée DE Waltham.
lions sont les croix d'EIéonore (1291- 1295). Aucune, malheureusennent, n'est assez bien conservée pour que nous puissions juger de leur beauté véritable. La croix des Martyrs par Sir G. G. Scott, à Cxford, celle de Charing-Cross par E. M. Barry, dans lavant-cour de la station du South Eastern Railway, a Londres, et la restauration de Waltham Cross (fig. 102), nous en donnent une idée.
Indépendamment de celles dont nous venons de parler, l'art gothique orné a produit une foule d'autres œuvres remarquables, dont l'énumération serait trop longue. Nous nous contenterons de mentionner, dans un ordre à peu près chronologique : le portail de Saint-Ethelbert(1273-1278)a
Norwich(fig. 104); le chœur et le transept de la cathédrale d'Exeter (1279-1292); le hall du palais épiscopal, à Wells ( 1 280- 1 292) ;
l'abbaye de Dorchester (1280-1300), dans le comté d'Oxford ; l'extrémité Est de la cathédrale de Carlisle( 1292- 1340); le porche Sud de Sainte- Marie Redclyffe ( 1 292), à Bristol ; la tombe de l'évéque Peckham (1292), àCanterbury; les cloîtres et une partie du bras Sud du transept, avec sa rosace, de Lincoin (1296-1306); la tour centrale de Wells (1320-1337); certaines
Fig. 104. — Porte
Saint-Ethelbert,
a norwich.
Fig. io3. — Tombeau DE Lady Eleo.nor Percy, a la Collégiale DE Beverley.
ARCHITECTURE ORNEE
FiG. io5. — Penshurst place.
(Comté de Kent.)
parties de l'abbaye de Meirose (1327-1390) ; la flèche de la cathédrale de Salisbury (1331) (fig. 65 et 66) ; le hall de Penshurst (1341) (fig. 105); certaines parties du château de Windsor, avec sa crypte (1360-1375). — La grande fenêtre Est de la Cathédrale de York ( 1 338) (fig. 1 1 9) mérite une mention particulière. Le doublement du réseau sur la moitié de sa hauteur nous fournit le prmcipal exemple d'une disposition beaucoup trop rare, de nature à atténuer l'impression de faiblesse que laissent les grandes ouvertures des constructions gothiques. A York, cette disposition a eu l'avantage de permettre le passage du triforium le long des fenêtres. En d'autres lieux, elle aurait pu ajouter à l'esthétique. L'impression de faiblesse dont nous venons de parler est surtout regrettable, lorsqu'elle se dégage d'œuvres aussi belles que les cléristères français.
(Voir, pour la Bibliographie, le Chapitre VI.)
FiG. 106. — Chapelle de Saint-George, a Windsor. (En partie restaurée.)