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L'EXEMPTION DE LA CONSCRIPTION

CIRO IN BABILONIA. — L^ÉPOUSE DU GRAND OSIRIS ET ROSINE. — LA MAMPREDINI.

— ELIODORO BIANCBU — LA SGALA Dl 8BTA. — LA CANTARELLI. — l/iNSTRU- MENTATION DES FAEZB. — COMPOSITION DE l'ORCHESTRE DE SAN MOSË. — ERREUR

AU SUJET DE la Scala di Seta, — la mbtra 9BL pabagonb. — bonoldi. —

PARLAMAGNI. — VASOLI. — LE PREMIER GRAND SUCCÈS. — ROSSINl ÉVITE LE MÉTIER DES ARMES. — HEUREUSE ITAUE. — JOSEPH MOSCA ET LE GBBSCBIIBO. — ROSSINl INVENTEUR DUGBBSGBNOO MÉLOOIQDB. — ÉPOUVANTE DE MATTEI. — RÉPONSE QUE LUI FAIT ROSSINl. — LES VACANCES. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE BBMBTBIO B FOLIBIO A ROME.— INAUGURATION DE LA SALLE DE SPECTACLE DE COMO. — ENTHOU- SIASME EXCITÉ PAR BBMBTBIO B POLIBIO. — LA FAMILLE MOMBELLI. — OLIVIERI.

— l'ÉCLIPSE a midi. — L'OGCAZIOMB fa il LABBO. ^ LA CANONICI. — PACCINi

— BKRTI.

Voulant passer du plaisant au sévère, moins pour obéir au précepte de Boileau, dont il n'avait jamais entendu parler, que pour essayer ses forces dans diverses directions, Rossini laissa pour un moment le genre boufife, et composa son Ctro in Babilonia , oratorio selon les uns, opéra sérieux selon les autres.

Cet ouvrage en deux actes fut écrit à Ferrare et représenté avec beaucoup de succès au théâtre Comunale de cette ville, pen-

dant la saison du carême de 181 2. 11 eut pour interprètes la Marco- Uni, qui remplit le rôle de Ciro ; la Manfredini, soprano de beaucoup de talent, qui remplit celui d'Amira; celui du Roi des Assyriens Baldassare fut tenu d'une façon très-remarquable par le ténor Eliodoro Bianchi, de Bergame, la pairie des ténors, et celui de Zambi par le basso caniante Vaccani.

Le livret est du comte Aventi. La partition fut payée à Rossini 40 piastres (un peu plus de 200 francs.)

Comme dan^ ringarmo fclice Ton trouve les germes qui, développés plus tard dans des ouvrages bouffes ou de demi-caractère, firent la fortune de ces ouvrages, on trouve dans Ciro les germes de beaucoup de morceaux de Mosè, de Semiramide et de plusieurs autres ouvrages sérieux de Rossini. Le chœur des Magiciens était toujours bùsé avec enthousiasme.

« Deux airs, dit M.Fétis, et surtout un chœur de Ciro in Babilonia^ dont la délicieuse cantilène est devenue plus tard le thème de la cavatine du Barbier de Séville [Ecco Ridenie), ne laissaient plus de doute sur la richesse d'imagination du jeune maître. »

Nous avons vainement cherché le motif de la cavatine du Barbier dans la parution de Ciro^ mais nous l'avons trouvé en tête du chœur de l'introduction du premier acte de l'Aureliano in Palmiraj sur ces paroles :

« Sposa del Grande Osiride !

Madré d'Egitio e Diva; che ti piacia scendere Sopra aW inacchia riva ! »

Que de réflexions on peut faire au sujet de ce uiotif, employé d'abord pour invoquer la Sposa de/ Grande Osiride ^ et ensuite pour donner l'aubade à la sémillante Rosine 1

Après avoir moulé le Ciro à Ferrare, Rossini retourae à Venise, où il écrit la Scala di Seta. Cette farza fui représentée au théâtre San Mo»è, pendant la saison du printemps de 18i2. Elle eut pour

interprètes la Cantarelli^ qui chantait bien et avait un beau talent d'actrice bouffe, le ba$so cantante de Grccis, le bouffe Tacci, et le ténor Rafaeli Monelli. Le livret est de Foppa. La partition valut à. Rossini la somme de 250 francs, prix désormais invariable àe^farze destinées au théâtre San Mosè.

L'orchestration de ces farze est des plus simples. Outre le quatuor obligé des instruments à cordes, on y trouve deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux cors et deux bassons. La partie du violoncelle n'est pas écrite indépendamment de celle de la contrebasse. 11 y avait au théâtre San Mosè six premiers et six seconds violons, deux altos, deux contre-basses, deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux cors, deux bassons, un seul violoncelle, lequel avait pour fonction principale d'accompagner les récitatifs à basse continue, et une épinette pour réaliser Tharmonie de cette basse.

On le voit, il n'y avait pas là de quoi masquer l'absence de mélodie et d'expression sous les éclats d'une grosse sonorité. On était réduit à payer comptant, en motifs de bon aloi. Mais ce n'était pas une condition défavorable à Rossini, Thomme assurément le plus solvable en fait de mélodie qu'il y ait jamais eu dans le monde.

Ce n'est pas dans la Sca/a di Seta^ comme le dit Stendhal, ce n'est pas non plus dans Sigismondo^ comme parai lie croire M. Félis, que Rossini se permit l'énorme plaisanterie des coups d'archet frappés sur le réverbère en fer-blanc des pupitres de Torchestre. Nous conterons celte étrange histoire tout au long, et nous nous livrerons à quelques considérations sur ses causes et ses effets, lorsque nous aurons atteint, dans ce récit, la date de la première représentation d'/ Due Bruschinio il Fiylio per azzardo.

Après avoir fait jouer la Scala di Seta à Venise, Rossini partit pour Milan, où l'appelait rengagement que lui avaitprocuré la Marcolini. tl y écrivit la Pieira del Paragone^ opéra bouffe en deux actes, pour le célèbre théâtre de la Scala.

C'était pour le jeune musicien une grosse affaire de débuter sur

Tune des plus illustres scènes de l'Italie et du «oonde; son avenir allait dé[)endre, en grande partie, d'un succès ou d'une chute à la ScaJa. Plein de confiance en lui-même, — cette confiance ne saurait passer pour de la présomption, — inspiré par un excellent livret de Romanelli et par la perspective d'une exéci^tion hors ligne, il aborda cette redoutable scène en maître et sortit triomphant de répreuve.

La Pietra del Paragone fut véritablement la pierre de touche de ce génie prodigieux, dentelle révéla la valeur avec un éclat dont les écrits du temps peuvent seuls donner une juste idée.

Cet ouvrage fut exéculé pendant la saison d'automne de 1812 par la Marcolini, Filippo Galli, Bonoldi, ténor à la voix un peu fanée, mais qui chantait avec beaucoup d'âme et jouait avec beaucoup de talent, Parlamagni, basso comique, doué d'une belle voix et très-bon acteur, et par Vasoli, dont Stendhal dit : « La bonlé du public s'étendit jusqu'au pauvre Vasoli, ancien grenadier de l'armée d'Egypte, presque aveugle, et chanteur de troisième ordre, qui se fit une répulalion dans l'air du Mississipi. »

Parlilion, livret, exécutants, eurentun succès fou. Galli fut admi- * rable dans le final Sigillara. « L'effet de ce final, dit encore Stendhal, fut délicieux pour le public; cet opéra créa, à la Scala^ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en foule à Milan, de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier personnage du pays ; on s'empressait pour le voir. »

Le livret de la Pietra del Paragone (la pierre de touche) roule sur une épreuve imaginée par un nouvel enrichi, le comte Asdrubal, pour se rendre compte de la sincérité des sentiments des amis el des maîtresses qui lui sont venus avec la prospérité; entre autres combinaisons, le comte invente de faire intervenir un faux Turc, lequel, en vertu d'une lettre de change, veut faire mettre les scellés partout. Ce Turc répète sans cesse le mot macaronique Sigillara, qui est son sans dot. Ce mot produisit un tel effet, grâce à la manière dont le

compositeur le fait redire, qu'il est devenu le nom mâme de la pièce. Il ne fallait point parler en Lombardie de laPietra del Paragonej personne n'aurait compris, mais en désignant l'œuvre de Rossini par son petit nom d'amitié Sigillaray l'on était entendu de tout le monde. Après une foule d'incidents, le comte, on le devine, reconnaît ceux qui l'aiment véritablement et chasse la coquette et les parasites.

Les morceaux les plus acclamés de la partition de Rossini furent, après le final Sigillara, la cavatine Ecco pietosa tu set la sola, le quatuor du commencement du second acte et le trio du duel comique.

Cette partition fut payée à son heureux auteur la magnifique somme de 600 francs environ par Vimpresario du théâtre de la Scala; mais le vice-roi d'Italie sut ajouter à cette rétribution une faveur, alors inappréciable, il fit exempter Rossini de la conscription.

Heureuse Italie, où les compositeurs peuvent débuter dès leur plus tendre jeunesse, et faire éclater leur génie assez tôt pour que les lois les plus rigoureuses s'effacent devant la manifestation de ce » don du ciel ! Dans notre belle patrie, centre des arts et de la civilisation, c*est tout au plus si les compositeurs débutent assez tôt pour se faire exempter des Invalides.

a Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie, dit Stendhal, osa proposer une exception en sa faveur au prince Eugène, et le prince, malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à la voix publique. •

— Et ce fut bien heureux pour la conscription, a dit plus tard Rossini, car j'aurais fait un bien mauvais soldat.

Stendhal, qu'il faut citer souvent, parce que son livre a été le point de départ de tous les autres écrits sur la vie de Rossini en ce qui concerne la carrière de l'illustre maître en Italie, Stendhal dit avec un merveilleux sans-gêne d'expression : « A Milan, Rossini VOLA ridée de ses crescendo^ depuis si célèbres, à un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère. »

Nous savons que Joseph Mosca, peu de lemps après le grand succès de la Pietra del Paragone, fit graver et répandre à profusion une valse tirée de son opéra d7 Preiendenii delusi^ joué à Milan en 1811, et que dans celle valse il y a l'effet de rhylhme et do sonorité dont Rossinl a su tirer un si prodigieux parti. Mais nous savons aussi que Joseph Mosca n'est pas Tinventeur de cet effet. Anfossi et Generali ont, dans leurs opéras, des crescendo qui, s'ils ne sont pas absolument identiques à celui de Joseph Mosca, s'en rapprochent au moins beaucoup; une ouverture de Jomelli contient un crescendo. Et puis, quand Rossini aurait, comme Molière, pris son bien partout où il le trouvait, où serait le vol, s'il est permis de parler comme Stendhal? Une formule livrée au public n'appartientelle pas désormais à tout le monde? Rossini ne s'est d'ailleurs jamais donné comme l'inventeur du crescendo produisant seulement parle rhythmeetrbarmonieunegradation couronnée par une explosion de sonorité ; mais il a le droit de se dire Tinventeur des cres-cendo contenant de véritables mélodies, et ce droit, nul ne peut le lui contester. Joseph Mosca ne fut pas, d'ailleurs, Tunique adversaire de Rossini. Tous les compositeurs sans succès, tous les pédants % du contre-point, attaquèrent avec une violence inouïe ses innovations et ses manquements aux règles scolastiques. Le père Maltei, épouvanté de tout ce vacarme, avait cru devoir écrire à son audacieux élève des lettres fulminantes où il disail : a Malheureux, cesse d'écrire ! tu déshonores mon école! ■ A quoi Rossini répondait invariablement : « Ayez patience, vénérable maître! dès que je ne serai plus obligé de composer cinq ou six opéras par an pour gagner ma vie, et de les livrer aux copistes sans avoir le temps de les relire, je tâcherai de faire de la musique digne de vous. »

Après la Pietra del Paragone^ Rossini alla passer quelques jours à Bologne, auprès de ses parents bien aimés, heureux, on peut l'imaginer, du grand succès du dernier ouvrage de leur lils, et plus heureux encore de le savoir dispensé de la conscription*

Pendant la saison d'automne de l'année 1812, au moment même

OÙ lii Pietra del Paragone faisait sa glorieuse apparition à Milan, la famille Mombelli donnait au théâtre Valle^ à Rome^ la première représenta lion de Demelrio e Polihio, celle œuvre écrite par Rossini à Tàge de quatorze ou quinze ans.

Le vieux ténor Mombelli créa le rôle d'Eumène, le basso Olivieri celui de Polibio; Esther Mombelli, le soprano, fit le personnage de Lisinga, et sa sœur Anna, le contralto, celui de Siveno. Mombelli était un chanteur de grand talent et de grande réputation. Le gros Olivieri possédait une bonne voix de basse-taille. Les deux sœurs étaient élèves de leur père. Esther Mombelli mérita d'être considérée comme une cantatrice d'un rare talent; elle déployait beaucoup d'énergie dans ses rôles; sa sœur Anna, ou Marianna, brillait surtout dans le chant soutenu, où, à force d'expression et d'âme, elle faisait oublier le peu de volume de sa voix.

Le livret de Demetrio e Polibio^ écrit par M"' Mombelli la mère, sœur du célèbre chorégraphe Vigano, se fait surtout remarquer par sa versification bien rhylhmée, et par conséquent très-favorable à la musique. La partition de cet ouvrage fut, on l'a déjà deviné, donnée par Rossini à Texcellenle famille Mombelli, dont l'affection et les encouragements avaient favorisé ses premiers pas dans la carrière de la composition théâtrale.

Cet ouvrage fut peu joué à Rome, où cependant il avait obtenu un bon accueil; mais la famille Mombelli le transporta dans toutes les villes où elle allait donner des représentations; elle le chanta au mois de juin 1814, avectm succès d'enthousiasme, pour l'inauguration de la nouvelle salle de spectacle de Cômo. Il faut lire, dans Stendhal, le récit enflammé de cette représentation. Trois loges furent obtenues, par grande protection, au prix de 450 francs. La cavatine Pien di contento il seno et le duo Mio figlio non set) furent reçus avec transport, a Mais , dit Stendhal, notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartette : Donami ornai, Siveno. Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de

neuf années, pendant lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce quartette est un des chefs-d*œuvre de Rossini. Rien au monde n'est supérieur à ce morceau ; quand Rossini n'aurait fait que ce seul quartelto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal.»

Et Ton fit, comme de raison, répéter le quartette; et Ton voulut le faire chanter une troisième fois; mais, un ami de la famille Mombelli vint au parterre dire aux spectateurs que les artistes, à bout de forces, ne pourraient pas achever Touvrage s'ils chantaient une troisième fois le quartette redemandé. Enfin, le délicieux duo Questo cor ti gixira amore produisit un grand effet, quoique venant après l'explosion d^enthousiasme provoquée par le quartette.

Nous ne connaissons, hélas! le premier ouvrage sorti de la plume de Rossini que par la lecture de la partition. Autant qu'il nous est permis d'en juger par cette lecture, l'appréciation de Stendhal est exacte; il nous semble que le quartette dont les spectateurs de Cômo s'éprirent mérite tout ce qu'ils ont pu faire de plus fou en son honneur. Et c'est à quatorze ou quinze ans que Rossini a su créer une telle page!

Demetrio e Polibio est Tauroi e du jour radieux dont une éclipse atale nous déroba la vivifiante lumière à l'heure de midi, marquée par l'impérissable Guillaume Tell.

Rossini ne prit pas de longues vacances à Rologne. Il dut retourner à Venise, où il écrivit, toujours pour 250 francs et sur un livret de Foppa, la farzd intitulée Loccazione fa il ladro. Cette farza fut interprétée avec succès par la Canonici, qui chantait agréablement et avait une jolie voix; par le désopilant bouffe Paccini et par le ténor Rerti.

Ainsi, dans la seule année 1812 Rossini a écrit et fait répéter et représenter six ouvrages : VInganno Felice, il Cambio délia Valigia, Ciro, la Seala di Seta, la Pietra del Paragone et Voccazione fa il ladro. Le Demetrio e Polibio j écrit bien longtemps avant, et monté sans le concours de l'auteur, ne compte pas dans ses travaux de Tannée. Le paresseux, on le voit, n'y allait pas de

main morte. Avec ses six opéras, il avait gagné dix-huit cents francs environ, pour vivre, faire vivre sa famille et payer les frais de ses nombreux voyages.

Nous arrivons à la singulière histoire de la première et dernière représentation d7 Due Bru$chim\ o ilFiglio per azzardo.

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