‹ G. RossiniChapitre 9 sur 38 · LE COMMENCEMENT DE LA CARRIÈRE · texte numérisé non relu

LE COMMENCEMENT DE LA CARRIÈRE

U SOBTIE DD LTCéE. — l'oDVERTDRE DÉCHIRéE. — LES PRÉTENDDS QCATCOR. --- LES VÉRITABLES PROTECTEURS. — LA CAMBIALE BI MATBIMONIO. — LE THÉÂTRE SAN MOS±. — LES FABZB. — LA MORANBI. — RAFFANELLI. — LE PBÉVILLB ITALIBN. — RICCI. — DE GRECIS, — LES HONORAIRES DE ROSSINI. — BIDON B ABBiNBONATA, CANTATE ÉCRITE POUR E8THER MO]|BELLI. — L'BQIJIVOCO STBAVA6ANTB. — LA MARCOLINI,— VACCANI. — ROSICH. — L'INOANNO PBLICB.— ERREUR AU SUJET DE LA BELLOC. — RAFAËL MOIfELLI. — FILIPPO GALLI. — IL OAMBIO BBLLA VALIOIA. -<- UN OPÉRA DE PLUS OU DE MOINS, QU'iMPOBTeI

L'honneur de composer la cantate annuelle était, pour les élèves (lu Lycée de Bologne^ Téquivalent des premiers prix de notre Conservatoire. En accordant cet honneur au jeune Rossini, les chefs du Lycée prouvèrent qu'ils n'obéissaient pas en aveugles aux préjugés scolastiques. Ce fut bien heiureux pour eux. Une fâcheuse immortalité aurait perpétué leurs noms s'ils eussent laissé sortir un pareil élève de leur institut sans prouver, d'une manière officielle, qu'ils avaient pressenti sa merveilleuse vocation.

[^ succès d'// Ptanto (TArmonia, dont les soli avaient été chan-

tés par le ténor Agostini', fils d'un bon violoniste, donna du courage au jeune auteur de cette cantate. U prit la résolution de travailler le contrepoint plus sérieusement que par le passé. Les fugues à quatre et à cinq parties devinrent l'objet de (ouïe son attention, pendant les quelques mois qu'il passa dans la classe de Maltei après Texécution de sa cantate en séance solennelle.

Dans les légendes qu'on a faites sur la jeunesse de Rossini, on n'a pas manqué de donner tout le piquant d'une scène à effet h sa sortie du Lycée de Bologne. D'après' ces légendes, Maltei aurait dit à ses élèves : « Mainlenanl, vous savez tout ce qu'il faut pour écrire des opéras, mais vous avez encore beaucoup à travailler pour vous mettre en état d'écrire de la musique sacrée. » A quoi Rossini aurait répondu en prenant son chapeau : « Vénérable maître, comme je n'ai d'autre ambition que celle d'écrire des opéras, je vous remercie avec la plus profonde reconnaissance de vos bons soins; » et il aurait disparu pour ne plus revenir.

Dans la réalité sans légende, les choses ne se sont point passées de celle manière piquante. 11 n'y a pas eu la moindre scène à effet. Après avoir appris, et très-bien appris, quoi qu'on en ait pu dire, les règles de la fugue, le Cum Sancto de sa petite messe solennelle en est la preuve éclalanle, Rossini frémit en pensant que le père Mattei voulait le garder encore (rois ans dans sa classe. Ce digne professeur avait compris la valeur hors ligne de son élève, et nourrissait l'ambitieux projet d*en faire un second père Martini. Or, ce n'était pas là le genre de gloire qui tentait le jeune musicien, appelé, par son génie et par lous les antécédenls de son existence, à composer surtout pour le théâtre. Il devait, d'ailleurs, songer au gagne-pain de sa famille, dont il était la principale ou l'unique ressource; or, la musique sacrée, si belle qu'on la veuille supposer, peut avoir des qualités de toute sorte, mais elle n'est pas nourrissante pour ses auteurs.

Songeant à la peine horrible qu'il avait prise, aux dégoûts qu'il avait endurés pour apprendre ce qu'il savait de contre-point, Rossini,

au moment d'aborder les grandes combinaisons à migraine des canom à Vécrevisse et autres joyeuselés de même sorte, sentit son courage l'abandonner. 11 prit la résolution de laisser là le lycée et il suivit cette résolution, mais sans coup de théâtre. Celui qui devait employer le crescendo si souvent procéda par voie de decrescendo. D'abord, il vint rarement à la classe; puis plus rarement encore; et enfin, il n'y vint plus du tout.

Les choses, on le voit, ne furent pas brusquement rompues, comme le dit la légende ; elles s'éteignirent peu à peu, et comme d'elles-mêmes.

Dans les catalogues des œuvres complètes de Rossini, nous trouvons la mention, à la date de 1809, d'une Symphonie à grand or^ chestre et de quatuor pour deux violons, alto et basse; cette symphonie est tout simplement une ouverture avec fugue, écrite par le jeune compositeur à l'imitation de celle de la Flûte enchan^ tée^ de Mozart, dont la beauté l'avait beaucoup frappé; l'erreur commise par les rédacteurs de ces catalogues doit provenir de ce qu'en italien on nomme les ouvertures sin fonte.

Quoi qu'il en soit, Rossini, après avoir fait exécuter sa sinfoma, c'est-à-dire son ouverture, par ses camarades du Lycée, la trouva si mauvaise qu'il la déchira sur-le-champ.

Quant aux quatuor pour instruments à cordes, il résulte pour nous de renseignements pris à très-bonne source, qu'ils ne peuvent être que des compilations et des arrangements de morceaux de musique vocale, ou des arrangements de certains morceaux écrits par Rossini, pour la contre-basse avec accompagnement des autres instruments à cordes, à la demande de Triossi, de Ra venue, habile contrebassiste amateur, pour lequel il a composé aussi une messe vers la même époque. Cette messe fut exécutée, sous la direction de l'auteur, dans une église de Ravenne, patrie de Triossi, pendant la saison de la célèbre foire de cette ville. Elle est écrite pour voix d'hommes, avec 5o/î et chœurs, orchestre et orgue; les artistes du théâtre chantèrent les soit. L'orchestre fut dirigé par le comte Capi,

violoniste amateur très-distingué. La réunion de cet orchestre donna lieu à des scènes fort divertissantes. La foire avait attiré à Ravenne un très-grand nombre d'amateurs ; tous voulaient, naturellement^ concourir à la grande solennité musicale. 11 se présenta onze flûtes^ sept clarinettes, cinq hautbois et neuf bassons. C'était un peu comme àcespartiesde campagne, où chacun fournit sonplat^etoù l'on se trouve, au moment de se mettre à table, en présence d'un nombre disproportionné de pâtés et de melons. 11 fallut de longues et laborieuses négociations pour se débarrasser de cette abondance de biens, laquelle, en dépit du proverbe, aurait beaucoup nui.

On le voit, Rossini n'a pas écrit, comme pourraient le faire croire les catalogues, une symphonie et des quatuor pour instruments à cordes dans les formes consacrées du genre classique. Ceci dit, arrivons enfln à son début au théâtre.

M. Fétis, affirmant ce que Stendhal ne hasarde qu'avec précaution, dit que la protection de la famille Perticari, dont le jeune maestro aurait fait la connaissance à Pesaro, lui valut son premier engagement et son premier livret. En réalité, Rossini n'a connu la famille Perticari que bien longtemps après son début, à l'époque où il fut appelé par elle de Naples à Pesaro pour diriger la musique aux fêtes d'inauguration d'une nouvelle salle de spectacle. 11 avait alors composé la Gazza Ladra. Quel débutant, et quel protégé!

Ses véritables protecteurs furent son talent, son esprit, son audacieuse verve. Son véritable point de départ fut la scène très-plaisante assurément et très-authentique avec le marquis Cavalli au sujet de la Carpani, scène que nous avons racontée à sa date. Soit que le marquis Cavalli eût l'honneur d'être très-sérieux en fait de promesses, soit que la façon dont le petit accompagnateur avait tenu l'épinetteà Sininaglia lui eût donné une haute idée de la capacité du solliciteur, le noble surintendant n'hésita pas lorsque Rossini, brûlant du désir d'entrer dans la carrière, lui écrivit pour lui demander un engagement et un livret, c'est-à-dire les moyens de faire ses premières armes au théâtre : il répondit favorablement,

et le jeune musicien quitta Bologne i)our se rendre à Venise. Le premier opéra de Rossini, la Cambiale di Matrimonio, fut représenté avec succès au théâtre San Mosè pendant la saison d'automne de Tannée 1810. Rossi est l'auteur du livret de ceXtefarza (par le mot farzaj les Italiens désignent un opéra boufle on un seul acte). Comme le titre le fait asseï comprendre, Tintrigue de ce livret a pour pivot une promesse de mariage donnée sous forme de lettre de change.

I^ rôle de femme de la Cambiale fut créé par la Morandi, que Rossini avait déjà connue à Sinigaglia. La Morandi n'avait pas une très-belle voix, mais elle chantait avec beaucoup d'âme et de talent ; elle était la femme d'un compositeur instruit, qui n'a pas travaillé pour le théâtre.

Les autres rôles furent créés par le ténor Ricci, le basso cantante de Grecis et le célèbre bouffe Raflanelli.

Ce Raflanelli avait une voix des plus médiocres, mais son talent d'acteur faisait oublier les défauts de son organe. Il devait être trèsgrand, ce talent d'acteur, car il avait valu à celui qui le possédait un surnom des plus flatteurs. Pendant son séjour à Paris, de 1789 à 1792, Raflanelli, qui figurait avec éclat dans la troupe italienne du théâtre de Monsieur^ fut surnommé le Préville italien, et non le Préville français, comme le dit par erreur M. Fétis. Autant vaudrait surnommer M"' Ristori la Rachel française.

Le Préville italien traita le débutant avec une bonté paternelle ; il lui prodigua les meilleurs conseils relativement à la coupe et à la couleur des morceaux, l'éclaira sur bien des points aux répétitions, mit, en un mot, au service du jeune homme, toutes les lumières qu'il avait puisées dans sa longue et brillante carrière théâtrale.

La partition de la Cambiale^ qui obtint un succès fort encourageant au théâtre San Mosè, fut payée environ 200 francs à Rossini; le voyage et le séjour à Venise étaient, naturellement, aux frais du débutant. Mais la vie n'était pas chère alors en Ilalie, et Rossini avait appris l'économie à la rude école de la pauvreté. Sur ses

2ÙÙ francs, il trouva le moyen de faire face à toutes les exigences pécuniaires de sa situation, et d'envoyer quelque argent à sa famille.

Ce petit théâtre de San Mosè, où le futur auteur du Barbier et de Guillaume Tellùi ses premières armes, comme beaucoup d'autres compositeurs de la féconde Italie, ce petit théâtre de San Mosè élait organisé d'une manière admirable pour favoriser les compositeurs débutants. Ils y trouvaient une troupe formée d'un petit nombre de bons artistes et un orchestre restreint; les chœurs brillaient par leur absence, et l'on n'y jouait guère que des/àr^^ sans prétentions, mon* lécs avec les décors et les costumes du magasin, sans autres frais que ceux de la copie, de l'achat de la partition — 200 francs, on l'a vu, — et de l'acquisition du livret — 50 francs tout au plus.

On y pouvait donc essayer, sans courir de grands risques, le talent des compositeurs nouveaux, lesquels, privés de tous les moyens possibles de remplacer la mélodie et l'expression par les effets d'une sonorité bruyante et d'une facture prétentieuse, étaient obligés de payer, rubis surlongle, sans détours et sans subterfuges, en belles et bonnes cantilènes bien appropriées aux situations des pièces et au talent des interprèles.

Nous le disons en toute assurance, l'élablissement à Paris d'un théâtre de musique sur les bases de celui de San Mosè rendrait plus de services à lamusique et aux compositeurs que beaucoup d'institutions solennelles dotées de riches subventions. On y pourrait, sans péril, déployer une activité perpétuelle, essayer tout le monde, dans des conditions modestes, il est vrai, mais très-efficaces, et tirer ainsi de l'obscurité ceux qui méritent d'en sortir, sans compter l'immense avantage d'y faire rentrer, après une bonne leçon, ceux qui méritent d'y rester.

Après avoir rempli son engagement à Venise, Rossini revint à Bologne, où il écrivit, en 1811 , sa cantate de Didone abbandonata^ pour Esther Mombelli, qui la chanta dans une représentation donnée à son bénéfice. On devine que la composition de celte cantate ne rapporta pas d'honoraires à Rossini. Il avait trop d'obligations à Tex-

cellente famille Mombellî, il Taimait trop pour ne pas saisir avec le plus vif empressement toutes les occasions de l'obliger.

Il écrivit aussi, dans la même année, rEquivoco stravagante. Cet ouvrage est un opéra bouffe en deux actes, et non unefarza en un acte, comme la Cambiale; mais le nombre d'actes motive seul la différence 'des noms, car le genre est le même.

LEquivoco finit avec succès la saison d'automne au théâtre del Corso f de Bologne. Les morceaux d'ensemble, qui avaient fort préoccupé le compositeur, et le rondo de la prima donna, furent surtout applaudis. Cette prima donna était la Marcolini, qui, enchantée du premier rôle écrit pour elle par Rossini, lui fit obtenir l'année suivante rengagement dont le résullat fut la composition de laPietra del Paragone. Elle était très-bonne actrice, chantait fort bien, et sa voix de contralto avait à la fois beaucoup d'expression et d'agilité.

Les deux autres rôles étaient tenus par le basso ca?îtanle \diCCBn\, qui chantait bien, et par le bouffe Rosich, qui avait une trèsmauvaise voix, mais beaucoup de talent comme acteur. Rosich, lorsqu*il ne put plus chanter, alla jouer la comédie en Amérique, où il est mort. Le livret de l'Equivoco est d'un amateur de Bologne. La partition fut payée à Rossini 50 piastres (soit un peu plusde 230 fr.). Rossini dut retourner à Venise, où il écrivit pour le théâtre San Mosè la farza de l'inganno felicSy qui fut représentée dans la saison du carnaval de 1812.

C'est par erreur que Zanolini, et ceux qui l'ont suivi, disent que le rôle de la prima donna de Flnganno fut créé par la Belloc. Cette actrice avait une voix de mezzo-soprano, et le rôle est écrit pour un franc soprano. C'est la Morandi qui Ta créé.

Les autres rôles étaient remplis par Raffanelli, rexcellenl boufle, par Rafaël Monelli, de Ferme, ténor de talent, excellent musicien, qui a été depuis le professeur de solfège du célèbre baryton M. Graziani, et par Galli, qui, jadis ténor, trouva dans PInganno l'un de ses premiers succès comme basao cantante.

Uestdifûcile, à la distance où nous sommes, de se rendre un compte exact de Teffet que dut produire, au moment de son apparition, la musique de cetie farza de PlngannOy si fort dépassée depuis par les immortels cliefs-d œuvre de son auteur. Écoutons ce qu'en disaient les contemporains parlant par la bouche de Stendhal :

« Ici, dit-il, le génie éclate de toutes parts. Un œil exercé reconnaît sans peine, dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux capitaux qui, plus tard, ont fait la fortune des chefs-d œuvre de J\osûïi\...Vlnganno felice est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de Técole du Perugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n* osait pas encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. »

Or, Stendhal était, de son propre aveu, Técho du dilettantisme italien de son temps. Pour qu'il parle en pareils termes de Flnganno felice, il faut que celte /arz« ait produit une bien vive impression, alors qu'on pouvait la juger en la comparant seulement aux ouvrages du répertoire habituel de Tépoque de son apparition.

L'impression fut très- vive, en effet. On faisait toujours répétera Galli Tair : Vna voce m* a colpito^ et le trio était inévitablement accuelli par des applaudissements frénétiques, ainsi que le duo des deux basses.

Le livret de ringanno est de Foppa. La partition a été payée à Rossini environ 250 francs.

C'est probcftiement à la fin de ce carnaval de 1812 que fut représentée à 5â7i Mosè la /izrz^ intitulée : il Cambio délia Valigia. La pièce roule sur les quiproquo occasionnés par un changement de malles dans une auberge. Cette pièce, de Foppa, était amusante, nous dit un témoin très-bien informé. Rossini la mit en musique. Pièce et partition obtinrent un franc succès. Il y avait, naturellement, plus d'airs que de morceaux d'ensemble dans il Cambio délia Valigia y mais Rossini, qui se préoccupait énormément, dès lors, des morceaux d'ensemble, nous l'avons dit déjà, écrivit avec beaucoup

de soin ceux de ce petit ouvrage, et ils fureut très-applaudis, malgré la préférence marquée du public pour les airs.

Les interprètes furent Monelli, Rafanelli, Galli et laMorandi. C'est par erreur que Zanolini attribue à la Belloc la création du rôle de la femme.

La partition du Cambio délia Ka%/a valut à Rossini l'invariable somme de 250 francs.

Il n'est fait aucune mention de cet ouvrage dans le livre de Stendhal etdanslecatalogue joint parM. Fétisà lanoticesurRossinidsla Biographie universelle des Musiciens. Un autre biographedeRossini le fait figurer dans son catalogue, mais en avertissant, par une note, qu'on ne peut assurer qu'il ait été représenté. Or, il Ta été, et très-bien, et avec succès, on en peut être sûr. Nous sommes en mesure de garantir la parfaite exactitude des détails que nous venons de donner au sujet de son interprétation et de l'accueil dont il fut l'objet.

Voyez-vous c(i paresseux de Rossini, qui produit assez d'ouvrages, pour que l'existence d'une de ses partitions échappe absolument aux investigations de Stendhal et de M. Fétis, et ne soit constatée par un autre de ses biographes qu'avec des doutes sur son exécution devant le public!

Une miette de plus ou de moins dans ce festin à la Gargantua ne tire pas, sans doute, à grande conséquence!

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