LE PKEMIEK SÉJOUR A PARIS
l'eUGACBMIKT pour L*AWGLETERRE. — l'arrivée a paris. — LA REPRÉSENTATION DU BAEBIBB. — l'ovation. — LA SÉRÉNADE. — GANBARO. — LA GUERRE DES DILBTTARTI. ^ LA GAZETTE DE FBABGB. — LE BANQUET AU RESTAURANT DU TBAU-QIII-TETTB. — LE SONNET ET TALMA. — LAFOND LE TRAGÉDIEN ET LA PARTICULE NOBILIAIRE. — LE VAUDEVILLE DE CIRCONSTANCE. — LA MUSIQUE NATIO- NALE. — LA QUOTIDIEBRE. — LE JOUEBAL DBS DÉBATS. — l'hONNEUR NATIONAL ET LA COAUTION. — LES MUSIQENS CONTRE LA MUSIQUE. — LE DINER CHEZ M. CARAFA. — M. AU6ER ET LA CAVATINE DU BAEBIBE^ CHANTÉE PAR ROSSINI. — PANSERON ET SON CONCERT. — LE SONNEUR DE CLOCHE RÉCOMPENSÉ. — SOIRÉE CHEZ M^^*MARS. — LA REPRÉSENTATION d'OTBLLO AU BÉNÉFICE DE GARCU. — LA CON- QUÊTE DE PARIS PAR LES ARTISTES ÉTRANGERS. — PREMIÈRES PROPOSITIONS DE M. DE UURISTON A ROSSINI. — - LE SCRUPULE EXCESSIF. — LE DÉFART POUR LONDRES.
En cette année 1823, la saison du carnaval eut une prolongation, un carnavalone au théâtre de la Fenice. La Semiramide, un peu mieux comprise que le premier jour, fut jouée jusqu'au 20 mars, époque de la clôture pour les fêtes religieuses de la semaine sainte.
N'ayant plus rien à faire à Venise, Rossîni et sa femme retournèrent à Bologne. Là, un engagement pour Londres leur fut pro-
posé, et ils TacceptèrenU H"' RossiDÎ-Colbrand devait, en vertu de cet engagemeût, chanter au théâ're du Roi, et Rossini avait à composer pour le même théâtre un opéra en deux actes sur un livret intitulé la Figlia deW Aria. Le prix convenu de cette partition était 6,000 francs, payables en trois tiers ; le premier à Tarrivée du compositeur à Londres, le second à la livraison du premier acte, et le reste à la livraison du second.
Pour aller à Londres, le compositeur et sa Tomme devaient passer par Paris. Ils résolurent de s'arrêter quelques semaines dans cette ville, où ils arrivèrent le dimanche 9 novembre 1823.
OnYii àdJûs la Pandore à\i lundi 10 novembre : a Rossini est décidément arrivé hier soir à Paris. On parle d'un dîner que doivent lui donner ses nombreux admirateurs. »
Le lendemain, Rossini assista à une représentation du Barbier. « Il y avait foule au théâtre, dit la Pandore des 12 et 13 novembre, dont nous abrégeons le texte. Dès qu'on Ta aperçu dans sa loge, il a été salué d'acclamations unanimes. Dans Tentr'acte, il a été amené sur la scène, et les mêmes acclamations l'ont salué. Au second acte, dans la scène de la leçon de musique, Garcia a prononcé ces mots : Giovane di gran genio avec un accent d'enthousiasme qui a entraîné tous les spectateurs. Cette soirée s'est terminée par une sérénade donnée sous les fenêtres de Rossini, rue Rameau, par un orchestre d'harmonie. ■
Ajoutons que cette sérénade était dirigée par Gambaro, Tun des plus chaleureux admirateurs de Rossini. C'était un excellent clarinetlisle, qui trouvait le moyen de se faire remarquer et applaudir au Théâtre-Italien, même dans des solos très-courts.
Il faut, pour donner une idée exacte de la situation des partis qui divisaient alors les artistes et les dilettantes, faire ici de l'histoire en partie double, c'est-à-dire citer les passages les plus caractéristiques des journaux opposants et des journaux partisans. Rien ne saurait mieux faire voir à quelles luttes le génie est presque toujours et partout condamné.
Au compte rendu de la première apparition de Rossini au Théâtre- Italien de Paris, tiré de la Pandore j opposons celui-ci, que nous trouvons dans la Gazette de France du 13 novembre : a Le célèbre compositeur Rossini est à Paris. On lui a décerné hier, à l'Opéra Italien, un petit triomphe de coulisses^ auquel le public n'a pris part que pour en faire ressortir le ridicule. L'auteur A'Otello et de Tancredi est un artiste très-distingué , mais pourquoi ce grand festin, ce grand pique-nique où veulent l'attirer des gens qui n'ont jamais entendu uoe note de sa musique que dans les parodies des Variétés ou du Vaudeville? »
Il parait que ce banquet, pour lequel on s'inscrivait chez l'éditeur de musique Pacini, offusquait certains conservateurs des saines doctrines, certains débitants de doubles croches orthodoxes. Ils auraient bien voulu l'empêcher, mais ils n'y parvinrent pas, malgré le concours de la Gazette de France et de beaucoup d'autres journaux.
Le dimanche 16 novembre, cent soixante personnes, parmi lesquelles on remarquait l'élite des célébrités du temps, se réunirent au restaurant du Veau-çui-Tette^ tenu par Martin, place du Châtelet, et là Rossini fut fêté un peu plus peut-être qu'il ne l'aurait désiré. Vers, prose, toasts, vivats, témoignages d'admiration de toute sorte tombèrent sur lui dru comme grêle. Il eut besoin de tout son esprit et de toute sa présence d'esprit pour répondre à tout et contenter tout le monde. Talma, qui probablement avait entendu la musique du maestro ailleurs que dans les parodies des Variétés et du Vaudeville, lut au moment du second service une traduction française d*un sonnet italien de Riagioli, intitulé la Nascita deV gran Rossini; et Lafond le tragédien, qui n'avait rien à lire, se dédommagea de cette privation en persistant à nommer le compositeur dans chacune des phrases retentissantes qu'il lui adressait, • Mon* sieur de Rossini. ■
En vain le maestro^ qui est la simplicité même, voulut mettre un terme à cet anoblissement par voie de particule; il y perdit son
italien et son français ; ii y aurait perdu de même le latin que son premier instituteur se vantait si fallacieusement de lui avoir enseigné, s'il avait eu du lalin à perdre, car le disciple boursouflé de Melpomène, le Prudhomme de Valexandrin, ne manqua pas de conlinuer à le nommer jusqu'à la fin a Monsieur DE Rossini, » gros comme le bras.
A rentrée de Rossini et de sa femme dans la salle du banquet, un orchestre d'harmonie, dirigé par Gambaro, exécuta l'ouverture de la Gazza ladra. Le maestro fut placé à table entre M"* Pasta et M"* Mars; Lesueur était assis vis-à-vis entre M"* Rossini et M"" Georges. Parmi les assistants on remarquait : M"*' Grassari et De Méric, M"* Cinli, Boieldieu, Hérold, Garcia, Martin, Panseron, Horace Vernet, Casimir Bonjour, M. Auber, M. Cicéri. (Que ditesvous de la Quotidienne, qui nomma ces personnages des dilettantes de guinguette?)
Au dessert, Lesueur porta le toast suivant : « A Rossini ! Son génie ardent a ouvert une nouvelle roule et marqué une nouvelle époque dans Tart musical. y>
Rossini répondit par cet autre toast : <x A l'École française et à la prospérité du Conservatoire ! »
On but ensuite à Gluck sur la proposition de Lesueur, à Grétry sur celle de Martin, à Mozart sur celle de Rossini, à Méhul sur celle de Boieldieu, à Paisiello sur celle d'Hérold, et à Cimarosa sur celle de M. Auber, qui, trop timide pour parler en public, pria Panseron d'être son interprèle; et lorsque enfin on dut se séparer, l'orchestre fît entendre le motif Buona sera du Barbier.
L'excédant des souscriptions fut donné, quelques jours après le banquet, à deux artistes malheureux, dont l'un, ancien professeur do musique devenu infirme, était âgé de soixante-quinze ans.
Entre le jour de son arrivée et celui de cette fête, Rossini, qui ne manquait jamais, en venant dans une ville, d'aller présenter son hommage aux artistes célèbres qui l'habitaient, avait été rendre visite à Cherubini, à Lesueur et à Reicha.
Les vaudevillistes, toujours à l'affût des circonstances, ne négligèrent pas celle du banquet. Le théâtre du Gymnase-Dramatique donna, le 29 novembre, la première représentation do Besszni à Paris ou le Grand Dîner ^ à-propos-vaudeville en un acte, de Scribe et Mazères. On avait prié Rossini d^assister à une répétition et de signaler les passages qui pouvaient le choquer. Il ne signala rien du tout; mais en entendant chanter, ou miauler, sur Tair des Can-^ cans, le joli petit refrain qui suit :
« Rosaini! Rossioil
» Pourquoi n'm-ta pu Ici 7 «
il dit bien bas, bien bas, à Tami qui raccompagnait : a Si c^est là la musique nationale, je n'ai qu'à faire mes paquets; je ne réussirai jamais dans ce genre. »
Voulez-vous voir comment les opinions peuvent varier du tout au tout au sujet d'une seule et même chose? Lisez d'abord l'extrait de la Quotidienne que nous donnons ici, et ensuite celui du Journal des Débats :
a Le Gymnase, dit /rt Çw<9/2rf2>/me du 2 décembre 1823, s'est chargé de faire, le premier, la police du ridicule. Le Grand Repas ou Rossini à Paris est une crilique bien entendue de cette sotte manie d'enthousiasme qu'on voudrait faire partager à tout Paris pour un compositeur qui n'est encore connu en France que par trois ou quatre opéras, en l'honneur desquels on mendie depuis un an V admiration du public. On rit aujourd'hui de pitié des disputes qu'excitèrent en 1754 la musique française et la musique italienne, et on ne conçoit plus qu'en 1778 on ait pu écrire des volumes sur le mérite de Gluck et celui de Piccini. Aujourd'hui, au milieu des choses sérieuses qui nous occupent (1), aurait-on la prétention de distraire lopinion publique en faveur d'un virtuose lidXxQu't (Pourquoi Rossini virtuose, s'il vous plaît?) Dépareilles misères sont bernables, et l'on doit savoir gré aux vau-
(1) Le supplice de Riègo, la guerre d'Espagne, le procès de Castaing, etc.
devillistes qui poursuivent de leurs refrains ces dilettanti de guinguette (vous avez vu coramentse nommaient ces dilettanti de guinguette) qui, pour le prix d'un pique-nique, croient se donner de l'importance dans le monde en se faisant les cornacs de Rossini. Dans un pays qui compte parmi ses musiciens indigènes (nous y voilà!) Grétry (mais Grétry n'était pas Français, t Quotidienne ï), Méhul, Boieldieu, Berton et Gossec, toutes ces mascarades faites en rhoimeur du chantre de la Pie voleuse doivent paraître bien ridicules. Aussi la pièce de MM. Scribe et Mazères a-t-elle obtenu et mérité un succès brillant. Le public s'est montré vraiment NiTiorfAL, et les rossinistes seuk n'ont pas ri de l'apotbéose burlesque de leur héros. »
A quoi se réduisît, en réalité, ce succès brillant? Ces passages tirés du feuilleton du Journal des Débats du 11 décembre 1823 vont nous le dire avec la plus parfaite précision :
« Petits théâtres. L'à-propos de Rossini à Paris a été joué la semaine dernière au Gymnase. M. Scribe a sans doute trop d'esprit et de sens pour se ranger du parti de ces gens qui mettent de tesprit national dans une ouverture et du patriotisme dans un final... Le grand compositeur est de tous les pays... S'il (M. Scribe) partage l'enthousiasme universel pour VOrphée de Pesaro, quel peut avoir été son but en mettant ses admirateurs en scène sous l'aspect le plus faux et le plus ridicule? C'est un cadre bien usé que celui de ces sortes de pièces... 11 faut que beaucoup d'esprit rachète beaucoup d'invraisemblances. •• cela manque dans la pièce nouvelle... Tout le comique du vaudeville nouveau consiste dans la méprise des admirateurs de Rossini, qui prennent pour lui un musicien du Conservatoire. Puissent nos yeux et surtout nos oreilles se laisser souvent prendre à de pareilles méprises! c'est tout ce que je SOUHAITE A l'école ROYALE DE MUSIQUE. (Dcpuis quarante ans, les souhaits de l'écrivain qui sut si bien défendre la bonne cause n'ont pas été exaucés. Patience! cela viendra peut-être.) Rossini à Paris a été inal accueilli au Gymnase. . . On s'est ennuyé décem-
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ment el avec politesse, et ce n'est que vers la fin que le calme a été légèrement troublé par yw^/j-w^^ 52^^/^. •
La nationale Quotidienne s'était bien gardée de parler de ces quelques sifflets; elle les avait oubliés sans doute dans le coffre aux restrictions mentales.
On le voit, le prétexte de Topposition faite à Rossini était PAonneur national; mais, au fond, il y avait des intérêts et des intéressés auxquels Tinévilable succès de sa musique devait porter les coups les plus meurtriers. Nous essayerons d'expliquer tout cela plus tard*
C*est pendant son premier séjour à Paris que Rossiai fut élu associé étranger de l'Académie royale des Béaux-Arts. La Pandore du 21 décembre 1823 reproduit un détail piquant de cette élection, a Un journal nous apprend aujourd'hui, dit-elle, que les musiciens s^étaient opposés, dans l'Académie des Beaux-Arts, à la nomination de Rossini, qui a été obtenue d'acclamation par les peintres et par les architectes. »
Est-ce vrai? Nous ne saurions l'affirmer! mais rien n'est plus probable. Les coalitions de musiciens ont toujours été cbez nous plus puissantes et plus acharnées qu'on ne croit. En 1753, elles ont fait chasser de Paris les Bouffons italiens, qui, en partant, nous ont laissé comme souvenir de leur visite cette charmante Servante Maîtresse^ où les plus récalcitrants sont bien obligés de reconnaître le germe fécond de notre genre éminemment national de l'opéra comique. En vain J. J. Rousseau, dans son immortel pamphlet intitulé ; Lettre d'un Symphoniste, a fulminé contre ces coalitions déplorables les anathèmes de son incomparable éloquence ; lien n'y a fait. En 1778, elles ont désolé le bon, l'excellent, l'inoffensif Piocini; lors de la fondation du Conservatoire, elles ont abreuvé de dégoûts les chefs de cette école indispensable ; en 1807, elles ont failli empêcher la représentation de la Vestale^ et en 1860, elles ont contraint un grand seigneur russe, le comte Sollohub, à écrire, au sujet d'une question d'enseignement dont nous n'avons pas à
parler ici, un pamphlet étincelant de raison et d'esprit, dont le titre, les Musiciens contre la Musique, vaut à lui seul beaucoup de gros volumes.
Tous les musiciens, d'ailleurs, ne partageaient pas les haineux préjugés des coryphées ou des exécuteurs des hautes et basses œuvres de la coalition. M. Auber dut à son ardente admiration pour la musique de Rossini cette heureuse transformation de son style, qui nous a valu tant d'œuvres et de chefs-d'œuvre. Comment le nouveau saint Paul fut-il frappé de la grâce? M. Jouvin Ta trop bien dit dans sa très-exacte et très-spirituelle Étude sur la vie et les œuvres de D. F. E. Auber (1) pour que nous ne citions pas textuellement ses paroles et telles de M. Auber luimême. « M. Auber m'a conté, dit M. Jouvin, qu'il vit Rossini pour la première fois à un dîner donné par Carafa en Thonneur de son illustre compatriote. En se levant de table, le maître, à la prière de son amphitryon, se mit au piano et chanta la cavatine de Figaro, Largo al fattotum délia cita. « Je n'oublierai jamais, » me disait M. Auber, l'effet produit par cette exécution fou- » droyanle. Rossini avait une fort belle voix de baryton, et il chan- » tait sa musique avec un esprit et une verve dont n'approchèrent, » dans ce rôle, ni Pellegrini, ni Galli, ni Lablache. Quant à son » art d'accompagner, il était merveilleux; ce n'était point sur un » clavier, mais sur un orchestre que semblaient galoper les mains » vertigineuses du pianiste. Quand il eut fini, je regardai machi- » nalement les touches d'ivoire; il me semblait les voir fumer ! » En rentrant chez moi, j'avais grande envie de jeter mes partitions » au feu. Cela les réchauffera peut-être, me disais-je avec décou- » ragement. Et puis, à quoi bon faire de la musique quand on n'en » sait pas faire comme Rossini? d
Quel témoignage I II n'y a vraiment que les êtres prédestinés pour comprendre, sentir et s'exprimer de la sorte. Si M. Auber n'eût pas eu l'étincelle, il n'aurait pas cru voir fumer les touches du piano.
(1) Une brochure grand in-S**. Paris, 1864» Heugel et C«« 2 6i>, rae Virienoe.
Boieldieu, notre grand Hérold, et, plus tard, Adolphe Adam surent rendre à la musique de Rossini la justice qui lui est due.
A peine arrivé à Paris, le maestro vit son ami Panseron, le complaisant sonneur de cloche de Torvaldo et Dorliska. Il le trouva triste.
— Qu'as-tu? lui demanda-t-il.
— Rien 1 répliqua Panseron d'un ton plaintif.
— Tu as du chagrin, reprit Rossini, et j'en veux savoir la cause.
— Eh bien! répondit Panseron, je vais tout te dire. Tu sais combien les commencements de la carrière d'artiste sont durs et pénibles; à force de travail et d'économie, j'étais parvenu à mettre quelques écus de côté, et voilà que mon frère est pris par la conscription. Tu sens bien que je ne dois pas le laisser partir. Mais pour lui acheter un remplaçant, il faut non-seulement que je donne tout ce que j'ai, mais encore que j'emprunte, et je t'avoue que cette dernière nécessité me coûte beaucoup.
— Te voilà bien embarrassé pour rien, dit Rossini après avoir réfléchi un instant. Organise un concert au bénéfice de ton frère.
— Un concert! s'écria Panseron, un concert à Paris! mais tu ne sais pas ce que c'est? Je ne ferais pas même mes frais! Cepen-* dant, ajouta-t-il en se ravisant, si tu voulais y tenir le piano d'accompagnement et me permettre de faire imprimer ton nom sur l'affiche, je donnerais bien volontiers ce concert ; je serais sûr de la recette.
— Mets mon nom sur ton affiche, répondit tranquillement Rossini, et compte sur moi pour tenir le piano.
Panseron, qui nous a conté vingt fois cette conversation, et qui, en nous la contant, ne pouvait retenir ses larmes, vit le ciel ouvert, son frère sauvé, ses économies préservées. Rossini lui tint parole de la façon la plus gracieuse; il fit répéter avec une patience à toute épreuve les chanteurs, les chanteuses et les instrumentistes recrutés
par Panseron, et il les accompagna le jour du concert d'une manière incomparable.
La recette atteignit le maximum possible^ qu'est-il besoin de le dire? C'était la première fois que l'illustre compositeur se produisait en public à Paris, et Tannonce de sa présence avait excité la plus ardente curiosité. On l'applaudit à outrance, on l'acclama^ on lui ûtj en un mot, l'accueil que méritaient le grand artiste et le généreux ami.
En Italie, nous avons vu Rossini le Paresseux; à Paris, nous voyons, dès les premiers jours, Rossini F Égoïste. Ses autres défauts de caractère viendront plus tard, gardez-vous d'en douter !
Le maestro se montra dans quelques réunions particulières. « Il y avait hier, dit la Pandore du 28 novembre, une brillante réunion chez M"" Mars. Rossini y était. Talma et M"* Mars ont répété deux scènes de F École des Vieillards... Rossini, cédant avec sa grâce accoutumée, a excité un rire universel en chantant plusieurs facéties musicales de sa composition. »
11 voulut assister à un exercice de chant des élèves de Choron, et il leur témoigna toute sa satisfaction et toute sa sympathie.
Le 29 novembre, eut lieu une représentation au bénéflce de Garcia. On donna Otello. Rossini, qui assistait à cette représentation, fut appelé par le public, et dut paraître sur le théâtre entre M"* Pasla et Garcia.
En venant à Paris, le maestro avait le projet de s'y fixer pour quelques années, et d'achever la transformation de sa manière dans cette ville étonnante qui, concentrant en elle le meilleur de la vive communicabilité, de l'ardente expansion du caractère français, rayonne sur l'univers et garde le privilège de donner la consécration suprême aux œuvres et aux artistes.
Tous les compositeurs étrangers ont eu l'ambition de conquérir notre capitale, et tous, décidés à faire quelques sacrifices aux goûts de son public, ont répété à leur manière le mot d'Henri IV : « Paris vaut bien une messe. x> C'est l'histoire de Gluck, de Piccini, de Sac-
iBâfliriaaii
chini, de Cherubini, de Délia Haria^ de Nicolo et de beaucoup d'autres ; ce sera Thisioire de Rossini. L'admirable Mozart est mort avec le regret de n'avoir pu faire cette conquête.
M. de Lauriston, ministre de la maison du roi, fit des propositions à Rossini pour l'attacher à la France. Certaines de ces propositions ne convenaient pas au compositeur, car elles avaient pour objet d'enlever complétemeat à Paër la place de directeur des artistes du Théâtre^Italien, qui le faisait vivre. Or, Rossini ne voulait déplacer, déranger, supplanter personne. A l'égard de Paër, c'était pousser le scrupule au delà de toutes les bornes, car l'auteur de VAgnese, abusant de l'influence que lui donnait sa position au Théâtre- Italien^ s'était livré aux plus pernicieuses manœuvres, on le verra plus tard, pour nuire aux ouvrages et à la réputation du maître de Pesaro.
Mais l'élévation du caractère est en proportion du génie.
Rossini partit avec sa femme pour Londres le 7 décembre 1 823, sans avoir rien terminé avec M. de Lauriston.