‹ G. RossiniChapitre 26 sur 38 · LES 175,000 FRANCS. — LA VOIX, LES DOIGTS ET LE GÉNIE · texte numérisé non relu

LES 175,000 FRANCS. — LA VOIX, LES DOIGTS ET LE GÉNIE

En arrivant à LondreB, Rossini était extrêmement fatigué de la traversée, pendant laquelle il avait été tout le temps en proie à une sorte de crise nerveuse des plus pénibles. 11 était en outre atteint d'un gros rhume. Cinq minutes après son entrée dans son logement, il reçut la visite du comte de Lieven, ambassadeur de Russie en Angleterre. Ce noble personnage était envoyé par le roi Georges IV auprès du maestro. Le monarque dilettante tenait à voir Rossini avant qui que ce fût de ses trois royaumes.

Le compositeur répondit comme il le devait à cette communication flatteuse. L'élat de sa santé ne lui permettant pas de se rendre sur-le-champ à Tinvitation du roi, il promit de faire prévenir Sa Majesté dès qu'il serait rétabli, et de se cacher à tous les yeux jusqu'à ce moment. En conséquence, il se soigna de son mieux et refusa rigoureusement sa porte à tous les visiteurs.

Trois jours après, la fatigue et le rhume ayant disparu, le maestro partit pour Brîghton avec M. de Lieven, et y dîna dans un restaurant en compagnie de ce noble personnage. En priant l'ambassadeur de Russie de se charger de cette mission quasidiplomatique, d'un genre assurément fort rare, Georges IV n*avait pas agi au hasard ; il savait que Rossinî avait connu à Vérone la comtesse de Lieven, qui l'avait invité, pendant la tenue du congrès, aux brillantes soirées qu'elle donnait aux sommités rassemblées dans cette ville. M. de Lieven ne connaissait pas personnellement Rossini avant son arrivée en Angleterre, mais les souvenirs de Texcellente réception faite au compositeur par la comtesse ne pouvaient manquer de rendre la connaissance trèsagréable des deux côtés. C'était une attention de plus qu'avait Georges IV pour l'auteur iHOtello.

Après le dîner, on vint chercher Rossini de la part du roi Georges IV, et il se rendit au célèbre pavillon de Bnghton, dans une vinaigrette que lui avait envoyée le puissant monarque. Disons en passant que les vinaigrettes étaient des espèces de chaises à porteurs montées sur roues et traînées par des hommes.

Dès son arrivée au pavillon, Rossini fut admis dans un salon où le roi jouait aux cartes avec une dame. Le monarque s'empressa de prodiguer au compositeur les attentions les plus délicates. 11 lui offrit de faire une partie d'écarté ; Rossini répondit modestement que la caisse des musiciens n'était pas assez bien garnie pour leur permettre de lutter avec d'aussi puissants partenaires. Après un moment de causerie sur ce ton, — c'était en effet de la causerie, car le royal interlocuteur faisait tout ce qu'il pouvait pour faire oublier

son rang, — Georges IV demanda à Rossini s'il ne serait pas bien aise d'entendre sa musique d'harmonie, qu'on disait assez bonne. Rossini répondit qu'il en serait enchanté. Et le monarque, prenant le compositeur par le bras, le conduisit» avec la plus aimable familiaritéy dans un salon ma^iûque, éclairé, au moyen de transparents, par des lumières invisibles d'un effet prestigieux. Pendant le trajet, que le roi et le compositeur firent bras dessus bras dessous, comme on dit, le roi n'avait cessé d'offrir des prises de tabac au maestro^ et celui-ci n'avait cessé de les refuser d'un air qui tenait le milieu entre le respect et la cordialité. Dans la salle des concerts, le monarque dit au compositeur : — On va d'abord jouer pour moi un morceau que j'ai choisi; peut-être ne sera-t-il pas de votre goût, mais vous vous consolerez avec les autres, que vous choisirez vous-même. Après l'exécution de ce morceau, vous serez le maître de faire ce que bon vous semblera de mon orchestre.

Et, sur un signe du roi, l'excellent orchestre d'harmonie dirige par Mayer joua l'ouverture de la Gazza Ladra. 11 est impossible, on le voit, de pousser plus loin que ne le fit en cette occasion S. M. Rritannique, la bonne grâce et les procédés délicats.

Rossini ne demeura pas court. Il s'était adroitement informé des morceaux qui plaisaient le plus à Georges IV, et il les demanda au chef d'orchestre. Pendant qu'on les jouait, il en faisait ressortir le mérite avec tout le tact et le discernement qu^on peut imaginer. Enfin, sous prétexte qu'il connaissait mal le God save the King, ne l'ayant jamais entendu exécuter que sur le piano, il pria Mayer de le faire jouer. Le roi comprit que' c'était la revanche et le remercîment de Touverture de la Gazza Ladra, et il en fut visiblement touché.

Pendant le concert, il avait présenté lui-même le compositeur aux grands seigneurs et aux grandes dames de la cour. On sait ce que vaut en Angleterre la cérémonie de la présentation, même dans les cas ordinaires; à plus forte raison lorsqu'elle est accomplie par un monarque.

Les (ières grandes daines de la haute aristocratie anglaises tinrent à honneur de prouver à Rossini que la présentation faite par leur roi ne pouvait se borner à un simple échange de saints et de révérences. Elles formèrent un comité de patronesses chargé d'organiser deux grands concerts pour le maestro. Ce comité déploya le plus beau zèle et fit les choses largement. Par ses soins, la vaste salle d'Âlmack, où se donnaient les concerts de la noblesse^ fut mise à la disposition du compositeur, et tous les billets furent placés pour les deux séances. Le prix de chacun de ces billets était de 2 livres sterling.

Les grands artistes présents à Londres se firent un devoir et un plaisir d'offrir leur concours à Rossini sans vouloir entendre parler de rétribution. Il n'eut à payer que l'orchestre, les chœurs et les frais de copie pour ces deux concerts, dont la recette fut énorme. Tous les soins de l'organisation lui avaient été épargnés par le comité. Il éprouva cependant une contrariété fort grande : il voulait obtenir quelques billets pour les mettre à la disposition de ses principaux artistes. Les nobles dames patronesses lui firent comprendre qu'il était impossible de laisser pénétrer des gens sans parchemins dans ces réunions absolument aristocratiques.

C'est à Londres^ et non à Venise, comme le prétendent certains catalogues, que le maestro composa la cantate intitulée Hommage à Byron. Celte cantate est écrite pour une seule voix, avec orchestre et chœur. Elle contient un récitatif, un adagio, une invocation et une péroraison. Rossini la chanta lui-même au premier concert d'Almack; il y obtint un succès éclatant. On voulut l'entendre une seconde fois. Sans tenir compte de sa fatigue, le compositeurchanteur se rendit aux vœux de son noble auditoire. Tout alla bien jusqu'au si bémol de la péroraison, que le maestro donnait en voix de poitrine ; mais arrivé à celte terrible note, il faillit s'étrangler et ne put faire entendre qu'une sorte de râlement.

Au second concert, M"* Catalani eut la fantaisie de chanter avec Rossini le célèbre duo du Matrimonio segreto : Se fiato. Un bis

formidable retentit à la fin, et ce bis fut suivi d'un ter. Ce n'était pas trop, on en conviendra, d'entendre trois fois de suite le chefd'œuvre de Cimarosa interprété par Rossini et M"* Catalani, On n'a pu, depuis cette soirée, assister à pareille fête.

Indépendamment de M"' Rossini-Colbrand,le maestro fut secondé dans ces concerts par M"* Calalani, M"* Pasta, le ténor Currioni, le basso Placci et quelques autres artistes de talent.

Dès le commencement de son séjour à Londres, Rossini avait composé, pour faire honneur à son engagement, le premier acte d'un opéra intitulé ia Figlia delF Aria. Il déposa son manuscrit au théâtre du Roi, et attendit en vain le payement de la somme convenue. L'entrepreneur de ce théâtre était dans de mauvaises affaires ; il ne put aller jusqu'au hout de la saison.

Zelmira et Otello sont les deux ouvrages de Rossini qui ont été exécutés à Londres pendant cette saison, qu'interrompit si vite la déconfiture de l'entrepreneur du théâtre du Roi. En quittant l'Angleterre, le maestro remit sa procuration et l'argent qu'il fallait pour les frais, à une personne chargée de réclamer judiciairement à cet entrepreneur les sommes dues et la partition du premier acte de la Figlia delP Aria, déposée à son théâtre. 11 n'a jamais entendu parler depuis ni de son argent ni de sa partition.

Le maestro surveilla les répétitions de la Zelmira. Avant de les commencer, il eut soin de demander au chef d'orchestre Spagnoletti si l'artiste chargé de la partie du cor anglais avait du talent. Il tenait à la bonne exécution du grand solo de cet instrument, qui accompagne le célèbre duo des deux femmes. Le chef d'orchestre, ébaubi, lui demanda ce que c'était que le cor anglais : on n'avait jamais entendu parler de cet instrument en Angleterre. Rossini fut contraint d'arranger son accompagnement pour la clarinette.

Les hauts financiers, les riches commerçants de Londres voulurent naturellement imiter l'aristocratie. M. Nalhaniel de Rothschild fit à Rossini des propositions au sujet d'un grand concert à

donner dans la Cité ; la recette aurait égalé, sinon surpassé, celle des séances d'Almack , on en peut être sûr. Mais le maestro sentit qu^en donnant ce concert, il manquerait de convenance envers la noblesse, qui Pavait si chaleureusement, si efficacement patroné. Il refusa poliment les propositions de M. de Rothschild.

On lit dans une lettre de Londres, publiée dans le Journal des Débats du 31 décembre 1823 : « Plusieurs membres du Parlement ont donné à Rossini un banquet splendide de cinq cents couverts... les convives, après le repas, Tont prié d^accepter un présent de 2,000 livres sterling. » Et presque tous les biographes, en reproduisant ce beau fait, lui ont donné la force d'une vérité établie sur les bases les plus solides. En réalité, le Journal des Débats a été dupe de quelque jyw/JÇ^/^. 11 n'y a eu ni banquet ni présent de 2,000 livres sterling offerts à Rossini pendant son séjour à Londres, à moins qu'on ne veuille prendre pour un banquet un dîner d une trentaine de personnes, où il fut invité par un beau-frère de M. de Rothschild, M. Cohen, lequel tenait absolument à faire savourer au maestro la célèbre soupe à la tortue. Rossini mangea cette soupe incomparable par politesse et fit mine de la trouver excellente ; mais il se disait intérieurement que les mets épicés du seigneur Garloni étaient de la pâte de guimauve en comparaison. Il en fut incendié à ce point qu'il dut rester pendant trois jours la bouche ouverte.

C'est en exerçant le métier d'accompagnateur que Rossini fit de très-gros bénéfices à Londres, en dehors des deux concerts dont nous avons parlé. Il tint le piano dans une cinquantaine de soirées musicales, qui lui valurent 50 guinées chacune. Parfois il y chantait, mais par complaisance et lorsque l'auditoire lui convenait, car le chant n'était pas compris dans les conditions. Tous comptes faits, il a rapporté d'Angleterre 175,000 francs en bonnes lettres de change sur Rologne ; et cet avare, qui pouvait tous les ans y faire une semblable récolte^ n'a jamais voulu retourner dans cette Californie des arts et des artistes.

Une matinée musicale avait lieu régulièrement tous les jeudis

chez le prince Léopold de Saxe-Goboui^ » aujourd'hui roi des Belges. Là, le futur roi, qui avait une voix de basse, chantait, soit tout seul, soit avec la duchesse de Kent, dont le beau soprano, dirigé avec beaucoup de méthode et de goût, produisait un grand effet. Rossini tenait le piano et chantait de temps en temps. Le roi d'Angleterre venait souvent de Brighton à Londres pour assister à ces matinées. Il y faisait parfois entendre sa royale voix de basse, hélas! bien dénuée de timbre, dans des duos dont le maestro chantait la partie de ténor tout en jouant du piano.

Un jour, Tauguste basso arrêta l'exécution d'un duo bouffe ; il prétendit avoir commis des fautes de mesure, — peut-être avait-il raison, — et il voulait recommencer le duo pour les recti6er. Rossini lui répondit avec sa candeur naturelle : — Sire, vous avez le droit de tout faire. Allez toujours ! je vous suivrai jusqu'au tombeau. — Et l'exécution, aussitôt reprise, marcha sans anicroche saisissable jusqu'à la fin.

Le goût qu'avait Georges IV pour faire de la musique avec Rossini excita la verve des caricaturistes. L'un d'eux représenta le monarque à genoux devant le compositeur, le suppliant à mains jointes de chanter quelques duos. Au-dessous de cette œuvre d'art on lisait : « Il ferait bien mieux de garder sa voix pour l'élever en faveur de ses peuples. )>

Ce n'était pas seulement le musicien que le roi d'Angleterre appréciait en Rossini, il avait beaucoup d'estime pour l'homme. Le tact dont le maestro avait fait preuve, en gardant la juste mesure au milieu des familiarités auxquelles le conviait sans cesse l'auguste dilettante, avait surtout charmé le monarque. Il en parla plusieurs fois au comte de Lieven dans les termes les plus flatteurs.

Lorsqu'il apprit le départ de Rossini pour la France, Georges IV pria le duc de Wellington de donner une soirée musicale, où il vint, de Brighton, pour entendre une dernière fois le maestro et recevoir ses compliments d'adieux.

Le comte de Lieven avait souvent engagé Rossini à composer un

morceau elà le présenter au roi, avec une dédicace. Cela sentait le cadeau d'une lieue^ et c'est précisément pour cette raison que le musicienne voulut rien composer pour le monarque.Et le cadeau que Georges IV avait sans doute grande envie d'offrir au maestro^ alla rejoindre les 2,000 livres sterling dont le trop généreux correspondant du Journal des Débats avait fait gratifier, à la suite d'un banquet imaginaire, l'auteur du Barbier^ qui ne les a jamais reçues.

On a dit que Rossini avait donné beaucoup de leçbns de chant pendant son séjour à Londres. En réalité^ il n'en a donné qu'à une seule personne. Cette personne était une très-jeune comtesse dont les nobles parents voulaient absolument faire guider les premiers pas dans la carrière musicale par le célèbre maestro. 11 lui fut impossible de refuser. A la première leçon, l'élève ne cessa de pleurer ; à la quatrième, elle était entièrement rassurée. Ses parents, émerveillés de ses progrès, avaient les yeux remplis de larmes; il y avait assurément de quoi: elle était parvenue à solfier à peu près juste quelques notes que le maestro chantait lui-même, et qu'il faisait sonner à l'unisson et à l'octave sur le piano, afin de rendre l'intonation moins difficile à trouver. Il y eut dix ou douze leçons de ce genre. A cela se borne la carrière pédagogique de Rossini en Angleterre.

C'est à Londres que furent terminées, par l'intermédiaire du prince de Polignac, alors ambassadeur de France en Angleterre, les négociations qui devaient attacher Rossini à notre pays, tes bases du traité à intervenir avaient été en partie arrêtées à Paris entre le duc de Launston, ministre de la maison du roi, et le maître de Pesaro. Maison n'était pas d'accord sur tous les points, et, en particulier, sur la destitution complète de Paër, à laquelle Rossini s'opposait de la façon la plus formelle. Le traité fut signé, et les choses furent arrangées de telle façon que l'auteur de VAgnes€y au lieu de perdre sa place, eut une augmentation d'appointements de 1,000 francs; il ne perdit que l'influence dont il avait fait parfois un pernicieux usage. Voilà comment Rossini s^est vengé des

noires intrigues ourdies pour empêcher le succès de ses ouvrages en France.

Ce traité n'élait fait que pour dix-huit mois ; il attribuait au maestro la direction du Théâtre-Italien de Paris. Rossini n'avait pas voulu s'engager pour un plus long temps, parce que le métier de directeur^ qu'il avait un peu fait à Naples, ne lui était pas du tout agréable y et aussi parce qu'il ne voulait pas rester indéfiniment éloigné de Bologne, où demeuraient ses parents bien-aimés.

Toutes les conversations du maestroa^fec le roi d'Angleterre eurent lieu en français. Rossini s'était fait initier à notre langage^ dès le temps de sa jeunesse, par un de nos compatriotes nommé San- (erre, qui se trouvait alors à Bologne. Le musicien recevait des leçons de français de Santerre, et lui donnait, en revanche, des leçons d'harmonie. Rossini profita mieux du français de Santerre que Santerre de l'harmonie de Rossini. Il est permis de croire, cependant, que rharmonie de l'un valait mieux que le français de l'autre.

À Londres, le maestro fut naturellement victime de l'épidémie des albums. 11 y dut écrire, pendant son séjour, plus de cent mélodies sur ces aimables volumes. Il prenait toujours pour texte les vers de Métastase qui commencent par Milagnero tacendo^ qui lui ont servi à cet usage depuis sa jeunesse. On n'exagérerait pas les choses en évaluant à trois cents le nombre des cantilènes composées par lui 3ur ces vers.

La veille de son départ pour la France, il trouva chez lui environ cent cinquante albums retardataires, qui sollicitaient un peu de son écriture. Il dut passer la nuit à tracer à la hâte quelques mesures de musique et sa signature sur chacun d'eux.

Et il quitta Londres avec sa femme, après un séjour d'environ cinq mois. Il y était venu dans l'unique but de composer et de faire représenter un nouvel opéra, et son opéra n'avait été ni achevé ni représenté ; la seule chose sur laquelle il comptait lui fit défaut. Mais il prit une belle revanche avec les choses sur lesquelles

il ne comptait pas. L'homme propose et Dieu dispose. Le gain de 175,000 francs, qu'il fit si vite et avec si peu de peine en Angleterre, fut la base de sa fortune.

Chose singulière à noter : Rossini le chanteur et Taccompagnateur a gagné plus d'argent, jusqu'à Tépoque du début de M. Duprez dans Guillaume Telly que Rossini le compositeur.

Vaut-il donc mieux avoir de la voix et des doigts que du génie?

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