‹ G. RossiniChapitre 27 sur 38 · LES COMMENCEMENTS DU ROSSINISME A PARIS · texte numérisé non relu

LES COMMENCEMENTS DU ROSSINISME A PARIS

RETOUR DE ROSSINI. — COUP D*€BIL RÉTROSPECTIF. — LtS POSITIONS, LES INTÉRÊTS ET LA RÉSISTANCE, — L*ITALIA1IA IN ALCIIBII AU TBÉATRE-ITAUEN DE PARIS. — fJk CRITIQUE EN 1817.— L^HICIAIIIIO PBLIGB. — LE CBOIX MALYEILLANT. — GARCIA ET LA PARTITION DU BABBIBB. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE CET OUVRAGE A PARIS. — LES JOURNAUX ET LE MOT d'oRDRE. — LB BABBIBB DE PAISIELLO. — CONVERSION DE CASTIL-BLAZE. — BERTON ET PAER. — IL TOBOO IN ITALIA. — LES MODULA- TIONS DE LA CRITIQUE.

Voilà donc Rossini attaché à la France par le traité qui lui conférait la direction du Théâtre-Italien de Paris. A son retour de Londres» il vint demeurer dans notre capitale^ où il prit un loge* ment rue Taitbout, n"" 28.

Il faut jeter un regard en arrière pour se rendre compte de Tétat de Popinion musicale chez nous au moment où le maestro vint s'y fixer pour quelques années.

Paris est le lieu d'évidence de l'univers : tout ce qui apparaît dans cette ville unique rayonne sur le monde entier ; ce qui apparaît

ailleurs, quelle qu'en puisse être Texcellence, ne saurait avoir la même expansion. Les plus grands succès, hors de Paris, ont toujours quelque chose de plus ou moins local, de plus ou moins incomplet. Cela tient à beaucoup de causes, dont nous n'avons pas à nous occuper ici.

On sent que les réputations établies, les positions prises dans une pareille ville, ont une valeur, une importance de premier ordre. Il est donc tout naturel que les artistes assez bien doués ou assez heureux pour y acquérir de la célébrité ou pour s'y placer d'une manière avantageuse, défendent leurs intérêts de tpute sorte avec plus d'activité, d'énergie et de persévérance qu'ils n'en déploieraient ailleurs. La grandeur de ces intérêts explique la force et la durée de la résistance aux innovations qui les mettent en péril.

Aussi Paris est-il la dernière grande ville de l'univers où il ait été possible d'entendre des opéras de Rossini. Les gens habiles, qui tenaient alors les hautes positions musicales chez nous, se seraient bien gardés de faire connaître au public de notre capitale, sans y être absolument contraints, les œuvres du compositeur dont le nom retentissait partout avec un incomparable éclat. Le succès d'une seule de ses partitions pouvait faire une révolution dans le goût français et attirer chez nous le maestro. C'était une terrible perspective que celle de voir arriver, dans un pays où il y a si peu de théâtres, et où, par conséquent, il est si difficile de faire recevoir et représenter des opéras, un compositeur aussi renommé, aussi fécond, aussi expéditif. A lui seul, cet homme extraordinaire pouvait, s'il le voulait, suffire à tous les besoins de musique nouvelle, car il avait fait en deux ou trois semaines des œuvres de la plus grande dimension, sans parler de leur beauté. Combien lui faudrait-il d'heures pour produire un opéra comique français? Trèspeu, sans doute! et cela faisait frémir les gens bien pensants et bien pansés.

Aussi, jusqu'au 1" février 18i7, jour de la première représcn-

tation sur notre Théâtre-Italien de Vltaliana in Algieri, la musique de Rossini avait-elle été lettre close pour le public parisien, c Cette production d'il signor Rossini, dit Martainville dans la Gazette de France du 2 février, ne justifie pas le titre de célèbre maestro dont le livret le gratifie. » Et M. X. dit dans le Journal des Débats du 3 février : a M. Rossini jouit aujourd'hui d'une grande réputation à Rome et dans toute l'Italie, et &est une preuve que son coup dressai rHa pas été un coup de maître. Le second acte est d'une nullité absolue. On remarque dans le premier une cavatine fort agréable. . . Le final de cet acte est d'une facture un peu baroque j mais fort gai et fort original. »

Il faut admirer M. X., qui venait magistralement parler de facture dans un temps où la critique était faite dans les journaux de Paris par d'aimables littérateurs, dont le plus compétent en matière de musique, n'aurait pas été capable de solfier Ah ! vous dirai-je, maman l et ce second acte de ritaliana, qu'il trouve d'une nullité désespérante, contient, entre autres belles choses, l'immortel trio Papatacci.

Ne critiquons pas trop, toutefois, la critique de 1 81 7. On avait tout préparé pour l'égarer. Les gens avisés qui dirigeaient le Théâtre-Italien avaient arrangé les choses de manière à diminuer le plus possible l'effet de l'œuvre de Rossini : suppression de morceaux indispensables à la pièce, transpositions meurtrières, mise en scène à contresens ou tout à fait nulle, ils n'avaient rien négligé pour atteindre leur noble but.

Et ritaliana in Algien passa presque inaperçue ; et Rossini fut absolument mis de côté pendant deux ans.

Le jeudi 13 mai 1819, on donna ringanno Felice. « Il faut être juste, hi'On àaiïs h Journal des Débats du 15 mai, le seul opéra {ritaliana) et les airs détachés par lesquels nous pouvions apprécier en connaissance de cause la grande réputation dont jouit il signor Rossini en Italie, ne nous avaient pas préparés à la musique tour à tour légère et touchante, agréable et expressive, de Plnganno fortunato.

qui a été donné hier soir au théâtre de Louvois. Le succès a été complet, et cependant Pellegrini n'y chantait pas, •

Le choix d'un ouvrage en un seul acte, écrit par Rossini au commencement de sa carrière pour le petit théâtre San Mosèj était sans doute fort ingénieux. Les meneurs du parti de la résistance comptaient se débarrasser pour longtemps, par ce moyen, des demandes et des réclamations du public de Paris, naturellement curieux de savoir pourquoi l'Italie et l'Europe acclamaient le nom du jeune compositeur. Mais tous leurs plans furent déjoués ; la farza de ringanno réussit^ et beaucoup^ à la grande confusion de ces beaux conspirateurs de coulisses. David tua Goliath,

La Gazette de France eut bien de la peine à s'en consoler. « Ce n'est pas qu'on ne trouve dans cette partition de Rossini, dit-elle dans son numéro du 17 mai 1819, des motifs agréables et des chants d'une expression vraie : mais il prend trop souvent à tâche d*en étouffer la grâce sous le poids des combinaisons harmoniques. (Voyez-vous les combinaisons harmoniques de Plnganno étouffant quoi que ce soit sous leur poids?) Je doute que le nouveau système réussisse à prévaloir «n France. Si nous voulons de la science et DU BRUIT, nous n^avonspas besoin d'en faire venir d'Italie. »

Comment avait pu faire la Gazette de France pour trouver du bruit dans ringanno Felice? Nous ne nous chargeons pas de le devinerl Le succès de cette œuvre charmante donna du courage aux partisans de la musique de Rossini, et prépara les directeurs du Théâtre-Italien à laisser jouer il Barbiere.

Après avoir créé le rôle d'Almaviva en 1816, à Rome, Garcia, obligé de revenir en France, y apporta une copie qu'il avait fait faire pour lui de la partition d'eV Barbiere. Il voulait faire connaître cet admirable ouvrage à Paris ; mais son projet y rencontra les plus grands obstacles. Nous trouvons à ce sujet, dans la Mélodie du 29 octobre 1842, des détails très-intéressants et trèsauthentiques donnés par le savant M. Richard, de la Bibliothèque, lequel les tient de Garcia lui-même, dont il a été l'ami. « Garcia

demanda, dit M. Richard, qu'on lui laissât jouer il Barbiere pour son bénéfice. 11 le remit entre les mains des directeurs d'alors. Au bout de quelque temps, il lui fut répondu qu'on ne pouvait donner que des chefs-d'œuvre sur leur théâtre^ et que il Barbiere, ouvrage de mérite secondaire d'un compositeur à peine connu^ n'était pas DIGNE d'être offert âd PUBLIC PARISIEN. Gapcia ne se tint pas pour battu, et fit, l'année suivante, de la représentation du Barbier une des conditions principales de son engagement. C'est donc à l'opiniâtreté et au bon goût de cet admirable chanteur que nous devons, du moins en grande partie, cette interminable suite de jouissances que nous ont procurées les nombreuses partitions du plus grand musicien de l'époque. x>

Grâce à la conviction, au dévouement et à l'inébranlable volonté de Garcia, il Barbiere fut enfin représenté à Paris le mardi 26 octobre 1819, après de nombreuses remises, c Une ouverture assez originale, dit la Gazette de France du 28 octobre^ un duo assez joli et un final à grand fracas ont mérité un bon accueil au premier acte. Le second avait parfaitement disposé Fauditoire à goûter les douceurs d^une nuit paisible... Au total, le succès du Barbier de Séville est de nature à doubler celui de VAgnese. »

Voyez-vous avec quel à-propos l'A^n^^^ arrive là, et comme le bout de l'oreille de Paër se montre en cette occurrence?

€ Il serait superflu, dit le Constitutionnel du 28 octobre, d'établir une comparaison entre la musique de Paisiello et celle de Rossini. Cedemier, d^ ailleurs ^ne saurait se plaindre de notre réserve. Les deux compositions ont des beautés d'un ordre supérieur et de nature diverse, et il faut nous borner à jouir de celles qui nous sont offertes, en désirant néanmoins de retrouver un jour celles dont nous sommes privés. »

Ce léger vœu, rasant la terre, était Thabile préparation du crescendo que le Barbier de Paisiello, monté à la sourdine, allait, selon la croyance des conspirateurs, faire éclater come un colpo di canone sur l'œuvre de Rossini.

■ En général, dit M. N. dans le Journal des Débats du 29 octobre, le premier acte a produit de Teffet : on y trouve deux duos agréables 9 et qui l'auraient été davantage s'ils eussent été plus courts. La cavatine de Figaro, parfaitement exécutée par Pellegrini, &&i (Tune factwe trop pénible et trop tourmentée, et l'air de Basile^ la Calunnia^ ne peut soutenir la comparaison avec le même air dePaisiello. . . Le second acte a été moins heureux que le premier. . . On annonce incessamment le Barbier de Paisiello. Je suppose que le goût présidera à cette remise... Le triomphe de Paisiello sur son concurrent deviendra, non pas plus assuré, mais plus éclatant. »

Malgré toutes les belles prophéties de M. N. et de beaucoup d'autres critiques, le Barbier de Paisiello, joué presque aussitôt après la première représentation de celui de Rossini, ne put se soutenir au répertoire. A sa troisième représentation, il n'y avait presque personne dans la salle. La quatrième n'eut pas lieu. Et la comparaison qui devait tuer la musique de Rossini tourna complètement à son avantage. C'est ainsi que souvent on fait du bien aux ■gens à qui l'on croyait faire du mal. Mais on n'en est pas plus innocent pour cela', a L'intention juge nos actions, x> dit Montaigne.

On lit dans le Journal de Paris du 28 octobre : « Les deux cavatines de Figaro et de Rosine n'ont pas, chacune dans son genre^ un caractère bien déterminé. Le musicien aurait pu tirer un bien meilleur parti de l'air de Basile, où le signor poeta avait mis en tableau, d'après Beaumarchais, les piano, les rinforzando et les crescendo de la Calomnie. (0 Calunnia, comme on t'a calomniée 1) Le final du premier acte, très-beau du reste, se termine par un tapage qui, en conscience, passe les bornes permises à nos modernes vacarmini. . . Nul doute que le Barbier de Rossini ne procure au Théâtre-Italien quelques bonnes recettes (il en a, en effet, procuré quelques-unes), jusqu'au moment où celui de Paisiello viendra, comme on nous en a flattés (il fut bien annoncé, à coup sûr, ce Barbier de Paisiello), reprendre ses droits et lui dire : Fais place à ton maître l »

Nous avons réservé le compte rendu de la Quotidienne pour le bouquet. On verra qu'il mérite cet honneur, t L'attente générale n*a point été parfaitement remplie, dit cette respectable feuille dans son numéro du 27 octobre. Le second acte est à peu près nul, et le preiuier n'a pas été trouvé assez fort pour faire oublier la musique de Paisiello. Mais (ce mais vaut son pesant d'or) le public a été agréablement surpris de voir M"' la duchesse de Berri dans sa loge. Son Altesse Royale était accompagnée du prince^ son auguste époux. »

Le chef-d'œuvre comique de Rossini fut interprété à Paris, dans Torigine, par Garcia-Almaviva, Pellegrini-Figaro, Debegois-Bazile, Graziani-Bartolo, et M"* Ronzi Debegnis-Rosine.

M""* Debegnis ne produisit pas un grand effet dans le délicieux personnage de Rosine. Cette artiste se trouvait alors fort près du dénoûment d'une situation intéressante. Après l'abandon du Barbier de Paisiello, elle fut remplacée par M""* Fodor, qui provoqua le plus grand enthousiasme en chantant beaucoup trop vite l'admirable Di tanti palpiti, de lancredi, dans la scène delà leçon de musique. A dater de ce moment^ le succès du Barbier devint inébranlable, et ce succès fut la première base Je l'établissement du rossinisme en France.

On doit à cet admirable ouvrage la conversion de GastiNBlaze. En

venant à Paris du fond de la Provence, l'érudit, le spirituel, l'humoriste écrivain se proposait deux choses également importantes à ses yeux : faire imprimer son livre De V Opéra en France , et tancer vertement dans les journaux, s'il y pouvait trouver accès, l'audacieux novateur et sa musique révolutionnaire. En vain essaya-t-on de le ramener à des sentiments plus doux à l'égard des partitions de Rossini ; il ne voulait rien entendre, pas même ces partitions. Il fallut que Gambaro et deux ou trois de ses amis l'enlevassent en quelque sorte pour le ccmduire à une représentation du Barbier. Au troisième morceau, il était converti au rossinisme, et n*en est plus revenu. Dès le lendemain, il avait adapté des paroles

provençales à la cavatine de Figaro; plus tard, il fit la traduction complète du Barbie)' en français. C'est par cette traduction du Barbier j jouée sur tous les théâtres lyriques des départements, que la musique de Rossini fil la conquête de la France entière.

Notre obligeant confrère M. Bénédit, rédacteur du Sémaphore de Marseille, a bien voulu nous communiquer, au sujet de la traduction du Barbier et des représentations de cet ouvrage sur les théâtres des départements, des renseignements très-précis quUl tient de Castil-Blaze lui*même.

D'après ces renseignements, Castil-Blaze^ qui, en 1819, suivait très-assidûment au Théâtre-Italien les représentations du Barbier, causant un jour avec Gambaro pendant un entr'acte — il n^y a pas loin de l'orchestre des musiciens à celui des spectateurs — lui proposa une association pour la traduction française de ce chef-d'œuvre. Gambaro accepta, et un traité fut signé. Chacun des associés devait mettre mille francs dans l'affaire pour les premiers frais de copie et de gravure.

« Huit jours se passèrent, dit M. Bénédit, pendant lesquels les deux traducteurs, d'accord sur tous les points, s'entretenaient des chances plus ou moins favorables de leur audacieuse tentative, lorsqu'un soir, Gambaro abordant Castil-Blaze, lui demanda s'il avait toujours conûance dans son projet. — Sans doute, et plus que jamais, — répondit le savant critique* — Eh bien, répliqua Gambaro, j'ai réfléchi, et je ne suis pas sans inquiétude. Le Barbier est une musique nouvelle et originale en dehors de tous les usages, et uc ressemble en rien au style dos compositeurs adoptés de nos jours. Admirablement rendue au Théâtre-Italien, elle a obtenu beaucoup de succès; mais en sera-t-il de même avec des paroles françaises, et représentée devant un auditoire français, en province surtout où Ton ne jure que par la musique de Grétry, de Méhul et de Boieldieu? — C'est-à-dire, observa Castil-Blaze, que vous vous repentez du marché ; eh bien, qu'à cela ne tienne ! Voici le traité, je le déchire et prends l'affaire pour mon compte. »

Castil Blaze offrit sa traduction au Théàtre-Feydeau. Là on lui répondit que le théâtre de TOpéra-Comique , destiné aux œuvres françaises, ne pouvait monter aucune traduction, fût-elle a du Pape ou du Grand Turc, b Éclairé par cette belle réponse, le traducteur prit i rinstant la diligence et partit pour Lyon, où il trouva une excellence troupe de province composée de Damoreau, Derubelle, M"* Folleville, et deux bonnes basses ; celte troupe était menée par un directeur très-intelligent, M. Singier. Castil- Blaze proposa le Barbier, qui fut accepté avec le plus grand empressement, et représenté avec le plus grand succès le 14 octobre 1820. Il avait, pendant deux mois, assisté à toutes les répétitions, afin de donner aux artistes les excellentes traditions du Théâtre-Italien.

Au bruit de cette bonne nouvelle, Marseille s'émut, et le Barbier y fut représenté pour la première fois le 18 octobre 1821, et accueilli avec le plus chaleureux enthousiasme. Voici la distribution des rôles : Saint-Ernest, Almavivâ; Welch, Figaro; Darius, Basile; Fleury, Bartholo, et M"' Cervetta, Rosine.

Après Marseille, le Barbier fut joué à Rouen, à Bordeaux, puis à Toulouse, à Avignon, et dans la plupart des villes des déparlements avant dafaire sa première apparition à TOdéon, le 6 mai 18*24.

On peut, certes, critiquer les traductions de Castil-Blaze, et surtout les arrangements ou ilérangements des œuvres primitives auxquels il s'est parfois livré, mais on lui doit une grande obligation pour avoir fait connaîlre à toute la France, en les traduisant, les chefs-d'œuvre des répertoires élraagi^rs, et pour avoir, le premier, introduit une certaine compétence dans la critique musicale. Avant sa participation aux travaux de la presse, les journalistes, on vient d'en voir quelques preuves, parlaient de la musique sans savoir le premier mot de cet art, et rendaient avec une gravité risible des jugements plus risibles, s'il se peut, que leiir gravité.

On devine que des écrivains aussi parfaitement dénués de connaissances spéciales devaient considérer comme des oracles les opinions de Berton et de la plupart des membres du Conservatoire,

et se croire infaillibles lorsqu'ils obéissaient au mot d'ordre plus ou moins habilement voilé d'un maestro du talent de Ferdinand Paër. L'apparition dans la critique d'un homme tel que Castil-Blaze fut donc un événement très-heureux.

L'inépuisable vogue du Barbier porta un coup terrible à l'opposition des intéressés et des routiniers. Elle n'en mourut pas cependant, cette opposition : les coteries malfaisantes ont la vie dure. Les personnages habiles qui, sous un titre ou sous un autre, dirigeaient le Théâtre-Italien, obligés par le public de donner du Rossini, se livrèrent à des manœuvres de toute sorte pour diminuer ou détruire le succès des ouvrages de l'auteur du Barbier. Nous signalerons quelques-unes de ces manœuvres chemin faisant; disonâ, en attendant, qu'avec la liberté des théâtres, elles eussent été, sinon impossibles, au moins fort inutiles. La concurrence en eut fait promptement justice. Mais le monopole d'im Théâtre-Italien unique leur donnait une puissance des plus dangereuses.

// Tnrco in Italia fut représenté le mardi 23 mai 1 820 . H eu t pour interprètes Pellegrini, Bordogni, Debegnis et M"' Ronzi-Debegnis. M"* de Staël a bien fait de dire que rien ne réussit en France comme le succès. On a vu comment le Barbier fut traité d'abord par la critique; au TurcOf bien des conversions éclatèrent. La terrible Gazette de France elle-même prépara sa modulation dans son numéro du 29 mai : <k // Turco^ applaudi du public, dit-elle, parce que la musique est de l'auteur à la mode, et des amateurs parce que cette musique est réellement gracieuse et piquante ^ fera-t-il fureur comme le Barbier de Séville? »

Voilà comment les gens habiles savent se tirer d'une positbn fâcheuse avec un point d'interrogation.

a Le Turc en Italie, qui, dit le Constitutionnel du 5 juin (ce journal avait pris son temps afin de ne pas se tromper), vient de faire un voyage à Louvois, fait les délices des amateurs. Ils trouvent que Rossini a le secret de produire des ef&ts neufs. Il étonne presque toujours et il charme souvent. »

Voilà des amateurs qui se trouvent là fort à propos pour aider le Constitutionnel à revenir à de meilleurs sentiments.

Quant au Journal des Débats^ il ne se donne pas la peine de chercher une transition, a Le succès prodigieux du Barbier, de Rossiniy dit-il le 2 mai, appelait d'avance la curiosité et Tintérèt sur l'opéra du même auteur^ il Turco in Italia. La réussite a été complète. Plusieurs morceaux ont été entendus avec enthousiasme, et un très-joli duo, exécuté par Bordogni et Debegnis, a obtenu les honneurs du bis. » Et, le 29 mai, M. R.^ dans le même journal, s'exprime comme on va voir : « Malgré les efforts des hautes puissances de la gamme, dit-il, Rossini s'avance plein de gloire ; chacun de ses pas est une conquête, et, comme le Philippe de Macédoine reçut dans la même journée la nouvelle de deux victoires différentes, le même courrier apportera à cet Alexandre de la musique la nouvelle d'un double triomphe. Tandis que les dilettanti trépignaient de plaisir aux doux accents d'zV Turco in Italia, à Londres, les froids gentlemen et les paisibles ladies se pâmaient d'admiration aux accents magiques de Tancredi. »

Le Journal de Paris demeure plus fidèle à ses premières opinions, a Nos dilettanti, dit-il le 25 mai, ne jurent plus que par il ^^nor Rossini. Sa renommée ultramonrtaine a déjà fait plus de bruit à Paris que celle de dix compositeurs français... x> Suit une critique de deux cavatines. « Il serait facile, du reste, ajoute le rédacteur anonyme, de signaler plusieurs réminiscences. (Il eût été honnête de les signaler en terpes positifs, afin de permettre au lecteur d'en vérifier la réalité.) Il en est une surtout qui» portant sur un morceau de la Création, d'Haydn, prouve que le compositeur italien n'a pas songé que nous avons, sur ce chapitre, une mémoire aussi bonne que la sienne. »

Quant II la Quotidienne^ elle croit devoir garder un silence prudent. La duchesse de Berri n'assistait pas, sans doute, à la première représentation d'^V Turco in Italia.

Page 1