PAR LE SIEUR DE S
En 1671, parut une réponse anonyme à la Critique de l'abbé dcViliars. UahhéGThnex{Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine^ 1740) et d'après lui les frères Parfaict et Louis Racine l'attribuent à Subligny : l'ancien auteur de la Folle querelle serait devenu le défenseur de Racine I M. Paul Mesnard, dans l'Edition des Grands Ecrivains (II, 349), la réclame pour Tabbé de Saint-Ussans : cet abbé a sûrement écrit et fait imprimer une /^^jwit^e à la critique de Bérénice ; or nous n'en connaissons point d'autre. (Le privilège accordé au t sieur de S*** » est daté du 17 février 1671 ; l'achevé d'imprimer est du 16 mars.)
Monsieur,
J'ai vu votre Critique de Bérénicey je l'ai lue d'un bout à Tautre ; tout en est miraculeux, et il n'est pas jusqu'à la date qui ne tjreune exclamation de ceux qui la lisent ; il est vrai qu'elle a quelque chose de surprenant: on ne commença de \ouer Bérénice que le 21 novembre de l'an passé, et vous avez daté votre critique du 17 de ce même mois. Vous ne sauriez croire les effets merveilleux que cela produit dans l'esprit de vos lecteurs : les uns vous re-
gardent comme un prophète qui voit les choses à venir comme deschoses présentes; les autres s'emportent contre votre libraire comme contre un homme mal intentionné pour le public, à cause qu'il ne nous a donné votre lettre que deux mois après que vous l'avez datée ; il y en a qui se scandalisent de la prétendue supercherie de l'Hôtel de Bourgogne, qui aurait juré hardiment le 21 novembre que personne n'avait encore vu sa Bérénice, lorsque vous l'aviez déjà critiquée, et que vous y aviez même remarqué une femme de qualité pleurer copieusement. Fiez-vous, maintenant, disent-ils, à Messieurs les Comédiens, quand ris vous assurent qu'ils vous donnent une pièce nouvelle. Prenez la peine d'y aller sur la bonne foi des affiches, et flattez- vous après delà pensée que vous avez pris le plaisir de la voir, quand vous n'avez eu tout au plus que le reste des gens à vision, et que, par des représentations anticipées, les spéculatifs des choses futures se sont lassés de la considérer avant vous.
Voilà, Monsieur, les différents seniimenis de ceux qui ont pris garde à votre date ; mais ils conviennent tous en ce qu'ils croient que vous êtes sorcier, et que si vous êtes prophète, vous n'êtes qu'un prophète à fausses enseignes. Pour moi qui juge mieux de votre génie, je n'ai garde de croire que vous soyez un magicien, et j'aurais plutôt de vous toute autre pensée que celle-là.
Vous avez fait un Livre* qui m'a trop bien appris
* Le Comte de Gabalis.
à ne point attribuer à la magie tout ce qui n'est pas ordinaire, et depuis que je sais que dans les éléments il y a de certains Messieurs et de certaines Dames, qui font de petits tours très commodes pour leurs amis, je n'accuse plus les Démons des choses que vos Sylphes et vos Sylphides peuvent faire facilement. Je sais la commodité que vous avez de voir les pièces avant qu'on les représente. Les comédiens qui ont joué Bérénice n'ont sans doute pas prétendu se rendre responsables des apparitions,-qui peuvent arriver à une imagination exaltée comme la vôtre, lorsqu'ils nous ont dit que cette tragédie paraissait pour la première fois sur leur théâtre : peuvent-ils empêcher une troupe de ces Sylphes que nous ne voyons point, de faire une mascarade invisible pour une partie de divertissement, et de prendre chacun tel visage que bon lui semblera, avec des habits convenables, pour venir dans la chambre d'un homme de leur connaissance, jouer une tragédie dont ils auront appris chacun leur rôle à mesure que M. Racine en faisait les vers ?
Je ne doute pas, Monsieur, que ce ne soit ainsi que vous l'avez vue. Il n'est pas que la Reine des Sylphides qui aime tant ses plaisirs n'entretienne une troupe de comédiens volants, qu'elle a prêtés sans doute à la prière de quelque Sylphide de sa cour, qui, pour vous obliger à V immortaliser^ a voulu gagner vos bonnes grâces, en [vous] (i) donnant la Comédie, et a tâché de faire servir ce qu'on jouait, à V0U5 montrer «a passion, par les larmes
(i) L'édition originale porte : nous. "• ^
qu'elle a versées à l'aspect d'ufte Reine malheureuse en ses amours; voilà sans doute ce que c'est que cette Dame que vous avez vue pleurer à Bérénice le 17 novembre.
En vérité, Monsieur, votre cabale est d'un grand usage ; je ne m'imagine jamais le plaisir que vous deviez prendre,àvoir représenter la pièce de M. Racine sur le fond de votre lit par des Sylphes habillés à la Romaine, qu'il ne me vienne une envie étrange d'apprendre ce que vous savez, — quand ce ne serait que pour avoir le divertissement de toutes les comédies dans ma chambre, avant que le public les eût vues.
Etant dans ces sentiments, Monsieur, vous pouvez croire que je suis dans tous les vôtres, et que je n'ai garde de choquer, par un esprit de contradiction, une personne aussi familière que je crois que vous êtes avec ces esprits dont je recherche la connaissance ; et puis comme les règles de poétique sur lesquelles vous avez fondé votre Critique de Bérénice^ ne sont d'aucun auteur dont j'aie entendu parler jusqu'ici, je m'imagine que c'est la poétique des Sylphes : ainsi j'y applaudis, je la trouve admirable, et je l'embrasse de tout mon cœur.
Oui, Monsieur, je trouve, comme vous, que Tite devant quitter Bérénice à la fin de ce poème, on nous dit tout le contraire au commencement ; et que la protase de cette pièce est aussi éloignée de la catastrophe, que la première partie de la dernière. Je condamne le sentiment de ceux qui disent, que vous êtes si délicat que vous en avez le goût dépravé, que vous ne voulez que des pièces courtes,
que vous considérez trop votre mémoire pour Taccabler de tout ce qui s'est passé en un jour, que vous aimez si peu à la charger, que sur la fin de votre Critique, vous en avez oublié le commencement, et que vous faites une seule scène de ce que vous venez de trouver trop long pour un poème tout entier. Au lieu qu*ils disent là-dessus, que c'est le propre de l'erreur de se contredire ; je dis, moi, que c'est le propre de la force et de retendue de l'esprit de soutenir tantôt une opinion, tantôt le contraire.
Je trouve, comme vous, que si le Roi de Comagène eût ouvert le théâtre^ en disant qu'il a su que Titus veut renvoyer Bérénice^ OMsi on eût commencé par le second acte (comme vous di:es encore) la catastrophe n'eût pas été si éloignée ; et il est certain que, si on eût voulu l'approcher encore davantage, on n'avait qu'à commencer par le dernier acte. On sait bien qu'Aristote est contraire à cela, et que ses partisans y eussent trouvé à redire. Ils veulent qu'une pièce commence par ce qui s'est passé le matin, et qu'elle finisse par ce qui s'est passé le soir. Mais vous vous souciez bien d'Aristote ! Il ne savait pas faire des vers, comme a fort bien dit un des habiles connaisseurs que vous ayez de votre parti ; qu'il se contente que les anciens poètes aient suivi ses règles, et qu'il laisse en repos ceux de notre siècle.
Ce n'est pas que vous ne sachiez fort bien ces règles. Il y en a une preuve incontestable dans votre Critique, en cet endroit où vous dites que vous les avez laissées à laporte \ car tout le monde
raisonne de la sorte en votre faveur : Puisqu'il Ji a laissées, il fallait qu'il les eût. Voyez à quoi se un mot. Si vous n'aviez mis cela, il ne fallait qu'u incrédule, pour nier que vous en eussiez jama eu la connaissance; et vous pouvez même avo présentement tel ennemi qui dira que vous o'avt jamais été fort familier avec ces règles : fondé su les circonspections que vous gardez avec elles, sur le traitement respectueux que vous leur faite en les appeWani Mesdemoiselles. Pour moi, j'attr bue cela à la civilité qui est ordinaire aux hoi nêtes gens, et je m'assure que vous les aurlt suivies, si les vôtres n'avaient été meilleures.
En effet, il est certain que quiconque verra 1 poétique du Philosophe, — qui prétend que fur des plus grandes beautés que le poète puisse forme dans la structure de sa fable, c'est de faire qu l'aventure qui doit finir tragiquement aille bie avant dans la joie, avantd'être troublée par les ace dents futKStes, qui composent la catastrophe, et qu pour relever avec adresse l'éclat de ces renversi ments, il faut qu'au moins une fois, on voie dans 1 bonheur et dans le plaisir, ces personnes qu le malheur doit accabler dans la fin de la tragédii (ce que M . Racine a suivi, dans la joie que donne Bérénice l'espoir de posséderTitus) — et qui ven ensuite la poétique des Sylphes, — qui veut qu quand un amant doit quitter sa maîtresse à 1 fin du poème, on le die au commencement, — iroi vera une différence très grande de l'une à l'autri
Quiconque verra que ce bon Grec a cru que 1 fable composée n'étaitplus belle que la fable simplt
28o APPENDICE Ç
qu'à cause de la péripétie, — c'est-à-dire, de cet événement imprévu qui dément les apparences, et qui,parune révolution que Ton n'attendait point, vient changer la face des choses : changement qu'il appelle la plus grande beauté de la Tragédie ; tel qu'on le voit dans cet acte où Bérénice, remplie de la joie du mariage qu'elle espère, vient apprendre les nouvelles de la résolution de Titus, si contraires à ce qu'elle a dans Tesprit (car M. Racine a suivi partout les erreurs d'Aristote) — et qui verra ensuite que vous tenez pour la fable -simple, et tellement simple, que vous voulez qu'on vous avertisse de la catastrophe vingt-quatre heures avant qu'elle arrive, n'aura garde d'être un moment en doute sur le choix qu'il doit faire de ces opinions opposées. Car enfin la tragédie ne se joue que pour le spectateur. Ainsi quoiqu'il soit vrai que le jour que Tite se sépara de sa maîtresse, toutle monde croyait, le matin, qu'il allait épouser celle qu'il renvoya le soir, parce qu'il ne trouva pas à propos de lui faire ce compliment que le plus tard qu'il fut possible, et qu'il différa tant qu'il put de lui conter cette fâcheuse nouvelle: comme il est aisé de voir par l'historien Suétone qui ne met qu'une ligne entre ce qu'il nous dit des prétendues noces de Titus et de Bérénice, et de leur séparation effective ; quoique, dis-je, tout cela soit véritable, il vous faut contenter, vous qui êtes le spectateur ; et si vous voulez qu'on vous avertisse de ce qui est à venir, il faut vous en avertir. Il n'est rien de si raisonnable, et vous avez eu droit de critiquer un poème qui en agit autrement.
Quant au lieu de la scène où votis trouve:^ à redire, à cause que vous ne voulez pas qu'Antiochus aille dans le cabinet de l'Empereur, pour voir sa maîtresse, je suis d'avis de ne vous en pas parler ; car je serais obligé de vous avouer à ma honte, que je n'ai pas l'esprit assez subtil pour pénétrer dans votre sens, et pour deviner les raisons qui vous font trouver mauvais, qu'un grand Roi, confident cfun Empereur, ait rentrée de son cabinet.
Je vois bien que ce qui fait la difficulté que j'ai à vous comprendre, c'est que je m'étais fortement persuadé jusqu'ici, que la chose la moins sujette à la critique dans cette tragédie, était la scène, à cause qu'on n'y voit que l'Amant, la Maîtresse, et le Confident de tous les deux ; que tout ce qui s'y passe est secret, soit les alarmes de Bérénice, soit les conseils que Titus demande à Paulin, soit la commission qu'il donne à Antiochus de parler à la Reine, soit enfin les derniers adieux de toutes ces personnes ; et que par conséquent le cabinet de Titus était un lieu très propre pour cela, et vraisemblablement celui où toutes ces choses se sont passées en effet. Il me semblait qu'Antiochus ayant accoutumé depuis cinq ans de parler de Titus à la Reine comme son ami, il n'y avait point à s'étonner, si, la voyant sur le point d'épouser, il se déclarait son amant et rival de Titus, dans ce même lieu où Titus croyait qu'il parlait comme confident de son amour. Plus j'y rêve, et moins je trouve la raison que vous pouvez avoir de vous en fâcher.
N'importe, Monsieur, il n'est ni règle ni raison, qui m'empêche de donner tête baissée dans tout ce
que vous dites. Il faut croire que M. Racine a mal pris son lieu, puisque vous le trouvez mauvais. II faut croire aussi, parla même raison, que Bérénice a tort d* être surprise qu' A ntiochus V aime, Je yous avertis, par parenthèse, que, si vous montrez cette lettre à quelqu'un qui ait vu cette tragédie, il faut bien vous garder de lire cet endroit ; car il vous répondrait que Bérénice n'est pas surprise qu'Antiochus Taime, mais qu'il le lui dise, en un jour où elle va épouser l'Empereur ; qu'elle s'étonne que le Roi de Comagène lui montre de l'amour, dans un temps où elle croyait qu'il avait appelé sa raison à son secours, et qu'il s'était accoutumé à faire de nécessité vertu, et à n'avoir plus que de l'amitié pour elle. Cela soit dit en passant.
J'admire cependant votre honnêteté, et votre courage à blâmer les défauts jusque dans un Empereur. Il faut que je vous imite, et que je me scandalise, comme vous, que Titus ne veuille pas savoir pour quel sujet Antiochus quitte sa cour. Cela n'est point de la civilité. Ce n'est pas assez de le lui demander plusieurs fois; ce n'est pas assez de le presser là-dessus, comme il fait au commencement du troisième acte. Il fallait le mettre à la torture pour le faire parler, et pour lui donner un témoignage de la part qull prenait à ses affaires et du désir qu'il avait de savoir ce qui lui était survenu ; au lieu d'aller par la voie de la douceur et de lui représenter, comme il fait, les raisons qu'il a de demander le sujet de son départ, pour le mieux obliger à le lui dire. Il devait prévoir qu' Antiochus, ne voulant pas découvrir ce qu'il
avait dans Pâme sur ce chapitre, prendrait sujet de changer de discours au premier mot qui lui en donnerait occasion, comme il fait dès que l'Empereur lui dit qu'il lui est nécessaire.
Au lieu de deviner tout cela, il s'amuse à songer à son amour, dont vous l'accusez aussi fort judicieusement, quand vous dites qu^il fait tout pour sa passion et rien pour son honneur. Les petits esprits, dont la portée ne s'étend pas bien loin, s'imaginent que, quand il se sépare de Bérénice, qurand il est insensible à ses larmes, quand il a des duretés pour elle qui lui font dire à lui-même qu'il est un barbare, ils croient que c'est pour son honneur. Mais vous êtes trop fin pour vous laisser tromper à cela. Vous êtes bien pour le moins aussi subtil que ces gens qui disaient qu'il ne fallait pas se fier à la mort du roi Philippe, et qu'il s'était fait tuer tout exprès pour attraper les Athéniens. Pourquoi nous fierions*nous à la séparation de Tite et de Bérénice ? Peut-être qu'il n'envoie cette Reine à cinq cents lieues loin de lui, que pour attraper les Romains, et sans leur rien dire, il prétend garder toujours son amour dans son cœur, pour les faire enrager. Et si cela est, vous avez raison de dire que Vamour domine dans ce poème ; quoiqu'à la vérité on n'y voit pas de grandes marques de sa domination, et que la connaissance en est réservée aux esprits pénétrants comme vous.
Il est bien certain que ces deux vers, que vous attribuez à Vhumilité de Titus, cette confession (pour parler en vos termes) de n'avoir pas toujours été si honnête homme qu'il est, est un effet de son
amour : il dit qu'avant d'avoir vu Bérénice, il passait sa jeunesse dans la cour de Néron, comme il voyait les autres la passer, mais qu'ayant vu cette Reine, il tâcha de se rendre honnête homme pour lui plaire, il entreprit le bonheur de mille malheureux et il se fit aimer de tout le monde, pour se faire aimer de sa maîtresse. J'eusse cru qu'il ne disait cela que pour nous faire voir robligation qu'il avait à Bérénice, et pour nous toucher de pitié, en nous représentant qu'il était obligé de se séparer d'une amante à qui il était redevable de sa gloire, si vous ne m'appreniez qu'il le dit pour nous empêcher cC avoir trop bonne opinion de lui.
Voyez comme je défère à vos sentiments. Vous avez après cela sujet de croire que, puisque j'ai tant fait, je les suivrai toujours. En effet, si je suis de votre avis en dépit de la raison, pourquoi n'en serais-je pas en dépit des historiens ? Je dis cela sur le sujet de la feinte, que vous prétendez que M. Racine a faite, en disant que Bérénice est sœur d'Agrippa. Tous les auteurs qui en parlent ont beau l'assurer; ils ne me persuaderont jamais,, puisque vous voulez que ce soit une feinte.
Les conjectures auront encore moins de pouvoir sur mon esprit ; et après que vous avez dit que Rome n^ avait point d'autre consul que Tite^ quand Bérénice fut renvoyée^ et que par conséquent il ne fallait pas mettre, dans la pompe funèbre de Vespasien,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
il me semble que je n'entends rien quand on me veut prouver le contraire, parce qu'on sait que la première chose que les Romains faisaient après la mort d'un consul, était d'en mettre un autre en sa place pour achever son temps, (témoin ce consul à qui Cicéron se pressait de rendre visite avant que son consulat fût fini, parce qu'il avait succédé à un homme qui n'avait plus qu'un jour à le garder), et que selon cette coutume, on en avait mis un à la place de Vespasien, et, pour Tite, que les historiens assurent seulement, qu'il a été consul avec son père, mais qu'ils ne disent pas qu'il le fût le jour de sa mort, — outre qu'il était si peu ordinaire aux Empereurs de garder leur consulat quand ils l'avaient au temps de leur élection, que Pline a loué Trajan comme d'une chose rare, de ce qu'il avait été le premier à garder le sien.
Voilà de belles raisons à donner à un homme qui est prévenu de votre sentiment comme moi ! C'est à faire à des gens qui suivent Aristote et Horace à se payer de ces raisons-là : parce qu'ils sont pei suadés que, quand ce point serait contre l'histoire, il est permis au poète d'inventer, et que même une feinte faite à propos donne plus d'éclat à la vérité et fait un des beaux ornements d'un poème. Mais vous, selon votre poétique, vous n'avez garde de trouver bon qu'on mente. Vous êtes trop scrupuleux pour cela ; vous prenez toujours les choses au pis, — jusque là que vous voulez que tout le monde se mette en tête, quand on entend parler Bérénice, qu'on entend parler une incestueuse^ quoique pas un historien n'en donne aucune
assurance, mais qu'ils parlent tous sur la bonne foi d'un bruit que peut-être les médisants faisaient courir.
Si le pauvre Aristote était au monde, il ne manquerait pas de vous dire là-dessus* que vous ne savez pas ce que c'est que les mœurs dans une tragédie : puisque ce n'est autre chose que ces inclinations puissantes qui font paraître une personne ce qu'elle est, selon l'intention de la fable, sans se mettre en peine des endroits de sa vie qui ne regardent point le sujet qu'on traite. Et ce philosophe, qui a blâmé Euripide (je ne sais si vous en avez jamais entendu parler) d'avoir fait Egisthe aussi méchant qu'il était en effet, et plus méchant qu'il n'était besoin pour l'intention de sa fable, ne manquerait pas de louer M. Racine d'avoir seulement fait paraître Bérénice fort amoureuse de Titus, comme il fallait pour son sujet, sans avoir mis un mot qui puisse faire penser qu'elle ait jamais été incestueuse.
Mais, Monsieur, n'avoir qu'Aristoie contre vous, c'est être bien faible. Un vivant a toujours plus de raison qu'un mort, et un vivant comme vous, qui sait tout ce qui se peut savoir, qui sait, par exemple, que du temps de Titus, Bérénice était une belle surannée. Je vous en loue, parce que je m'imagine que vous voulez en être loué, et que vous n'en parlez que pour faire voir que vous le savez, non pas pour blâmer le poète ; car, — outre que la vérité est pour lui, et qu'il n'a rien changea l'histoire pour l'âge de Bérénice, quoiqu'il n'eût pas été le premier à prendre cette licence, — il ne
fait rien dire à cette Reine qui sente fort sa vieillesse, et, pour Titus, il pouvait bien être amoureux d'une veuve de vingt-cinq ans (car elle pouvait n'avoir que cela), aprhs qu'un général des Assyriens avait été amoureux d'une autre Juive veuve, qui en avait pour le moins cinquante, et si passionnément amoureux qu'il en perdit son armée et sa tête.
A propos de Juive, il faut avouer que vous êtes bien clairvoyant. Rien n'échappe à votre critique : parce que Bérénice a lâché une seule fois, sans y penser, le mot de DieuXy vous Faccusez de paganisme. Je suis charmé de votre zèle pour la religion, et je vous avoue que les spectateurs eussent bien mieux connu que Bérénice était Juive, si, au lieu de Dieux qu'elle dit une fois, elle avait souvent imploré, sur le théâtre, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. On a beau dire que c'est une façon de parler, qui nous arrive quelquefois à nous-mêmes, qui sommes Chrétiens; on a beau dire que Bérénice parlant à des païens voulait s'accommodera eux, en ce qui lui coûtait si peu de chose ; il est certain que Dieux est tout au moins une parole oiseuse, dont il faudra rendre compte.
Ce que vous critiquez ensuite est bien pis : que Bérénice veuille mourir désespérée. Je suis ravi de voir votre opinion sur cette sorte de désespoirs. J'avais déjà vu celle de quantité de personnes, qui mettent parmi les sentiments généreux, cette résolution de la personne héroïque, qui, perdant l'objet de son amour, se détermine à la mort ; ils disent qu'on y trouve toutes les qualités, qui produisent
les deux passions que demande la tragédie, et que d'ailleurs ils ne sont pas de mauvais exemple, parce que ce sont des premiers mouvements dont nous ne sommes pas les maîtres. Je suis bien aise d'apprendre de vous que c'est oublier la Loi de Dieu ; et je serais d'avis, sur cette réflexion que vous faites, que dans une ville bien policée, on ne souÉfrît point de tragédie, dont on n'employât les entr'actes à faire un petit demi quart d'heure de méditation, pour faire tout avec connaissance et d'un sang rassis.
Cest grand dommage que vous ne soyez Directeur général des comédiens de France. Vous leur défendriez par la voix du crieur public, comme on faisait aux avocats de l'Aréopage, d'exciter aucune passion, de peur que le trouble de leur âme ne les emportât à dire qu'ils se voulaient tuer, ou quelque chose d'approchant : car je vois bien que, selon vous, il y a quantité de façons de parler qui signifient cela, comme par exemple, implorer la mort, courir au trépas^ que vous attribuez à Antiochus, comme à un homme qui se va tuer; au lieu que, communément parlant, on jugerait de ces discours que c'est qu'il s'ennuie de sa vie infortunée, et qu'il s'en va peut-être à la tête de son armée entreprendre quelque guerre dangereuse.
Pour Titus, tout le monde est de votre avis.
Il est vrai qu'il se veut tuer, s'il est la cause de la mort de Bérénice. Vous dites que cela est indigne d'un Héros romain ; Je suis fâché pour l'amour de vous qu'il die sur ce chapitre ces deux vers:
Je me suis vu. Madame, enseigner ce chemin, Et par plus d'un Héros, et par plus d*un Romain.
Car, après cela, vous aurez de la peine à persuader au monde qu'il n'y a point de Héros ni de Romain qui se soit tué. On peut bien ignorer que Caton s'ôta la vie ; on peut bien ne pas savoir que Marius se précipita après avoir donné la mort par un excès de jalousie à la jeune Relias, qu'il adorait ; mais de dire qu'on croie que Titus ment sur le point qu'il veut mourir, quand il dit ces deux vers, il n'y a pas apparence; et Ton demeurera toujours persuadé, sur sa parole, que des Héros et des Romains se sont tués avant lui, — et sans doute pour de moindres sujets, que celui que donnerait à Titus la pensée d'avoir causé la mort d'une belle Reine, qu'il a si longtemps adorée.
Hélas, Monsieur, ce ne serait pas vous qui en viendriez à cette extrémité. Vous n'avez pas l'âme assez tendre pour cela, vous qui riez à l'endroit qu'on dirait être le plus touchant de toute la pièce dont nous parlons : à ce reproche pressant et sensible qui fait connaître le cruel état de Titus, qui, tout Empereur qu'il est, est obligé de se séparer de ce qu'il aime ; à ce vers si énergique pour exciter la pitié,
Vous êtes Empereur, Seigneur, et vous pleurez,
qui semble si bien faire ressouvenir les spectateurs de ces sentiments de tristesse, de cette langueur affligeante, et de cette douleur mortelle dont l'âme
igO APPENDICE C
de Titus est abattue, quand il dit lui-même au Roi de Comagène,
Plaignez ma grandeur importune, etc.
Je vous avoue mon faible : je ne vois jamais de pareils endroits que je ne me sente attendrir. Ils ont le secret d'exciter la pitié dans mon âme, et je ressemble fort à Horace en cela,
Si vis me Hère dolendum est, Primum ipsi tibi ; tune tua me infortunia laedent.
Je porte envie à cette grandeur d'âme héroïque, qui est au-dessus de l'humanité, et qui fait que vous vous choquez des pleurs d'un Empereur. De rhumeur dont vous êtes, je ne vous conseille pas de lire Homère, Sophocle, Ovide, Sénèque, Virgile, Cicéron, ni tous les Anciens, — où vous verriez pleurer Achille, Ulysse, Ajax, Hercule, Enée, Alexandre, César, et tant d'autres Empereurs, dont les larmes seraient capables de vous noyer, si on les avait conservées dans des vases.
Je m'imagine que dans les règles de votre poétique, la fin de la tragédie n'est pas d'exciter la pitié ; car on y travaillerait en vain, puisque ces mouvements pathétiques, qui font pleurer l'acteur même, ne peuvent rien sur vous. M. Racine vous aurait bien plu davantage, s'il avait fait comme M. Corneille, qu'il eût laissé dire le bon Horace,
Projicit ampuUas et sesquipedalia verba, Si curât cor spectantis tetigisse....
et qu'au Heu de faire pleurer Tiie, ii nous l'eût représenté, comme l'effroi du genre humain, comme un mangeur de petits enfants, qui n'avait qu'à' mettre un pied devant l'autre et dire un mot un peu plus haut qu'à l'ordinaire, pour faire trembler le monde debout en bout. II est vrai qu'on eût dit de lui ce qu'on dit de M. Corneille, qu'il a voulu copier son Tite sur noire invincible Monarque, et qu'il y a très mal réussi, comme on voii par la comparaison qui en a été faite en vers :
Tile par de grands mots nous vanle son mérile, Louis fait, sans parler, ceni exploits inouïs,
Et ce que Tite dit de Tite, C'esi l'univers entier qui )e dit de Louis.
Mais c'aurait toujours été quelque chose pour M. Racine. Il aurait du moins eu la gloire de donner matière par ses ouvrages, à une épigramme faite à l'avantage de notre grand Roi ; et, selon vous, il vaudrait bien mieux qu'il eût fait cela, que d'avoir composé ces madrigaux, ces élégies, dont sa pièce, comme vous dites fort bien, n^est qu^un tissu galant, depuis le commencement jusqu'à la fin.
En effet, jettez les yeux sur quelque endroit de sa Tragédie que vous voudrez; vous ne manquerez jamais d'y trouver un madrigal. Par exemple, n'en est-ce pas là un bien touchant ?
Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée, etc.
Mais voulez-vous voir une élégie admirable?
Ecoutez ce que Tite dit à Paulin :
Et je Tai vue aussi, cette cour peu sincère, etc.
Mon Dieu ! le joli madrigal que voici encore !
Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle, etc.
Tout de bon, voilà qui est bien doux. Mais voici une tendresse bien exprimée :
Sauvons de cet affront mon nom et sa mémoire, Et puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire.
En voulez-vous une autre >
Sais-je combien le ciel m*a compté de journées r Et de ce peu de jours si longtemps attendus, Ah I malheureux, combien j'en ai déjà perdus I
N'admirez-vous pas ce sentiment passionné ?
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Et celui-ci encore >
Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner.
Il y a cent douceurs de cette nature, que nous serions trop longs à parcourir. Mais voici un madrigal ou une élégie^ eomme il vous plaira dé l'appeler, qui couronne tout le reste :
Ne vous attendez point que, las de tant d'alarmes, etc.
Quelle douceur pour une maîtresse à qui on conte dételles fleurettes! Est-il de cœur à l'épreuve de ces tendresses ?
Voilà ce tissu galant de madrigaux et d'élégies.
Avouons que cela s'appeile, filer le par/ait i à la Céladone. Pousse-t-on le tendre chez le phes de cette fuçon-là ? Si ce sont li vos r gaux, que seront vos poèmes héroïques ?
Mais à propos de madrigal, parlons un p Madrigal testamentaire, du Poulet funèbi legs pieux qui vous a donné sujet de fain veilles, dans les noms ingénieux dont vous baptisé. Il y a longtemps que je voulais sav sentiment d'un grand homme comme vous s madrigaux testamentaires ; car je m'imagin -vous appeliez ainsi tout ce qui s'écrit en mo soit prose ou vers, puisque les acteurs, p en vers sur leur théâtre, nous représente Rois parlant en prose dans leur palais. II fai je vous fasse voir un de ces poulets funèbres Héros de notre siècle écrivait à sa Maltresse
Vous apprendrez par la fin de ma vie que homme de parole, et qu'il était vrai que je ne i vivre qu'autant que j'aurais l'honneur de vos l grfices. Car ayant appris votre changement, je au seul remède que j'y puis apporter, et vas i sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour . ce que vous voulez perdre, et qu'il faudrait un n pour me tirer du péril où je me jetterai. La me je cherche et qui m'attend, m'oblige à finir ce dis Voyez donc, belle Princesse, par mon respei désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'e digne.
Je pourrais bien me moquer ici avec voi tous les connaisseurs de notre temps, qui do leur suffrage à ce legs pieux (pour parler toi
en VOS termes). Ils ne trouvent pas mauvais qu'il vienne d*un Héros Chrétien, Catholique, Apostolique et Romain. Tout ce qu^on peut dire pour excuser leur erreur, c'est que peut-être n'auraientils pas été de ce sentiment, s'ils avaient su que vous deviez condamner un pareil billet de Bérénice, qui, étant femme, a plus de faiblesse qu'un Héros; qui, étant Juive, a moins de mesures à garder qu'un chrétien ; qui, paraissant sur un théâtre, doit moins cacher la violence de ses passions que celui qui écrit de sang-froid dans sa chambre ; et qui par conséquent est mille fois plus excusable que ce grand homme que nos savants n'ont pas blâmé.
Je suis bien aise que vous ayez résolu le doute que j*avais sur le chapitre des madrigaux testamentaires. Mais vous deviez pousser votre raillerie plus avant : vous deviez dire que Bérénice ne s'est pas contentée de faire testament, mais que, pour achever tout à fait les apprêts de sa mort, elle a loué des pleureurs et des pleureuses, qui font si bien leur devoir, avant même qu'elle soit morte. Ah ! c'était un reproche à faire à M. Racine ; car si l'on ne croit qu'on pleure à sa pièce pour de l'argent, comme croyait Horace de certains poètes de son temps, on dira à son avantage que c'est que sa pièce a cette grande vertu que Scaliger et Castelvetro appellent Vefficace de la tragédie. On se moquera de votre Critique ; on dira que vous avez été préoccupé en la faisant, puisque vous avez mieux aimé dire à votre honte, que vous pouviez être touché d'un poème défectueux, que d'avouer à la gloire de M. Racine, que le sien était parfait.
On VOUS soutiendra que, les larmes étant la fin de la tragédie et la plus glorieuse récompense du poète, celui-ci a sujet d'être satisfait de sa pièce. On vous dira que les règles ne sont faites que pour acquérir cette fin, qui sont les pleurs du spectateur, et que dès qu'un poème Ta acquise, il ne faut plus demander s'il est selon les règles. On vous comparera à ce médecin de Milan, qui se contentait, disait-il, de posséder la vérité, et qui s'attachait si fort aux règles de la médecine, que, sans considérer qu'elles avaient été faites pour la santé, il se glorifiait d'avoir tué un homme selon les formes, et eût été au désespoir d'en avoir guéri un, s'il s'était mis en tête qu'il avait manqué en quelque chose contre son art.
Cependant tout cela fera regarder de plus près la tragédie que vous critiquez. On fera réflexion que tout le monde qui y pleure n'y pleure pas pour rien. On l'examinera, et on trouvera que vous blâmez un poème qui a deux qualités les plus belles et les plus propres pour exciter les deux passions que demandent ces ouvrages. On y trouvera une héroïne, ni trop bonne, ni trop méchante, qui ne pèche que par l'emportement de la plus violente des passions ; et on la verra affligée par ce qu'elle aime le plus au monde, puisque son amant l'abandonne ; et cela, c'est le comble, le période, et le dernier point de tout ce que les faiseurs de poétique ont demandé jusqu'ici.
Vous aurez un beau plaisir de voir ainsi louer ce que vous avez critiqué. J'en aurai de la peine à votre considération. Du moins, si vous ne vouliez
rien dire davantage sur cet endroit, vous deviez mieux appuyer celui où vous parlez de la simplicité d'action, que vous accusez d'excès dans cette tragédie. Il fallait, en faisant imprimer votre Crîtique, faire imprimer aussi votre Sophocle, que vous citez si à propos pour la multiplicité (Vincidents. Vous auriez ôté par là l'équivoque que tout le monde fait à votre désavantage. On entend par Sophocle^ cet auteur de VOedipe, qui a eu tant de réputation parmi les Grecs, et on s'étonne, avec raison, que vous vous soyez avisé de lui attribuer la multiplicité d'incideniSy à lui qui a toujours affecté une grande simplicité d'action. Pour ntioi, qui connais un peu vos maximes, je n*ai garde de croire que vous avez lu ce poète, quand ce ne serait que parce que Horace a dit qu'il le fallait lire :
Vos exemplaria graeca Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
Vous entendez sans doute parler de quelque Sophocle nouveau, qui n'est connu que de vous ; mais on n'est pas obligé de savoir que vous en ayez un particulier à votre usage : vous deviez le faire connaître au public, afin qu'on ne fût pas étonné quand vous le citeriez.
Vraiment il y a quantité d'endroits comme cela dans votre Critique, où Ton dirait que vous avez voulu faire grâce au poète, et où vous vous y prenez, ce semble, si négligemment, qu'un honnête homme me demanda l'autre jour, si ce n'était pas un des amis de M. Racine qui avait critiqué sa
pièce. Je veux croire que cet honnête homme ne se connaissait pas en Critique, et qu'il ne considérait pas les doctes raisonnements dont vous avez d'ailleurs appuyé la vôtre. Car après tout, votre écrit a été reçu à la cour comme il le méritait, on lui a rendu toute la justice que vous deviez attendre, et si les ris sont une démonstration de joie, vous avez sujet d'être satisfait de la joie qu'on a montrée en le lisant.
Il n'y a qu'une chose qui me chagrine, et qui doit aussi vous chagriner. C'est que le Roi ait été content de Bérénice, lui dont l'approbation est trop glorieuse pour un auteur, et dont le seul plaisir est l'unique but de l'ambition du poète le plus ambitieux qui soit en France. Tout ce qu'on peut faire là, c'est dédire qu'il n'a trouvé cette pièce à son goût, que pour ressembler en tout à Alexandre, avec qui lia déjà de commun, le courage, la valeur, la prudence, et toutes les vertus d'un héros. Il sait que ce grand conquérant, qui méprisait un monde entier comme indigne de son estime, était tellement passionné pour les poèmes d'Euripide, qu'il choisit entre les Perses et parmi les Gédrosiens toutes les personnes d'esprit, et leur distribua des vers, afin d'être entretenu à toutes les heures du jour de ses divines tragédies, surtout de son Iphtgénie, oîi Aristophane, son censeur impitoyable, n'a jamais trouvé à redire ; et on voit que la Bérénice de M. Racine ressemble extrêmement à cette Iphigénie.
La pauvre fille se réjouit d'abord de son prétendu mariage avec Achille ; comme Bérénice
se réjouit de ses prétendues noces avec Titus. Iphigénie est surprise, crie, et fond en larmes, quand elle apprend qu'au lieu d'épouser, il faut être sacrifiée au salut des Grecs, par son propre père ; comme Bérénice se décharge en lamentations et en soupirs, quand on lui dit qu'il faut étresacrifiée aux lois des Romains, et qu'elle est abandonnée de ce même amant, qu'elle croyait épouser. Agamemnon pleure en voyant pleurer sa fille ; comme Titus pleure en voyant pleurer sa maîtresse. Le Grec ne se laisse jamais si fort attendrir, qu'il en change de résolution ; comme le Romain, quelque sensiblement qu'il soit touché, ne se laisse jamais fléchir. Ils disent l'un et l'autre, dans l'emportement de leur douleur, des choses fort approchantes. L'un s'entend reprocher par sa fille et par sa femme, ses pleurs, et son attachement à l'oracle et à la satisfaction des Grecs ; comme l'autre par sa maîtresse, ses larmes et son attachement aux lois et au contentement des Romains. Et enfin la catastrophe d'Iphigénie n'est autre que la résolution de cette généreuse fille, qui, se lassant de pleurer inutilement, fait tout d'un coup un efifort sur sa faiblesse, et exhorte elle-même son père à la sacrifier ; comme le dénouement de Bérénice consiste seulement en ce changement subit de cette Reine, qui, après avoir en vain versé tant de pleurs, se résout à partir, et exhorte elle-même son amant à vivre en repos, éloigné d'elle.
On sait bien. Monsieur, que tout cela est véritable. Mais, quoi qu'il en soit, en vérité M. Racine est bien à plaindre, et si j'étais de lui, je ne me
consolerais jamais, de n'avoir pour qu'Euripide, pour auteurs qu'Aristote, Scaliger, Castetveiro, et autres de cet»
tous gens si peu considérables et si in( qu'ils n'ont pas l'honneur d'être connus ■ et de vous avoir pour censeur.
Cependant, Monsieur, il est temps que j Mais auparavant il faut que je vous prie d votre ami. Monsieur de *"•, qu'il appliqu une autre fois
InfelixpvcT atque impar ttmgrtssus Achilli,
à moins qu'il ne prétende, qu'on ne p un poème dramatique, sans vouloir entrej avec M, Corneille. Carde dire que M.
traité le même sujet que lui, c'est parler manière du peuple, qui s'imagine que, ps Bérénice est un nom commune deux tj ces deux tragédies doivent être la mêm Vous savez bien que tout en est différent:
différente, le temps différent, peut-être i scène dtâérente, et que si un seul auteur s ces deux pièces, elles se compteraient f pour deux poèmes, aussi distingués qi actions d'une môme personne, dont l'une l'autre: comme les deux Iphigénies d'Eui les deux Œdipes de Sophocle.
C'est assez. Monsieur, adieu. Si vous a' fait la critique de la première pièce qui faites-moi la grâce de me l'envoyer, afii l'admire, comme celle-ci. Et surtout q
Sylphes en représenteront quelqu*une dans votre chambre, ne m'oubliez pas ; faites-le-moi savoir par un billet, afin que je la voie. Ce que je viens de faire pour vous, en applaudissant à tous vos sentiments, dans cette dissertation, vaut bien pour le moins cette reconnaissance. Je suis.
Monsieur,
Votre, etc.
Lettres de Bussy-Rabutin et de mac {belle-sœur de VÉvêque de M
iA°" BOSSUET A BUSSY.
A Dijon, ce 38 juil
Je suis très-fâchée de ne pouv
voyerla Bérénice de Racine ; je l'attei je suis assurée qu'elle vous [ilaira; pour cela que vous soyez en goût de dis la plus fine, car jamais femme n'a ] l'amour et la délicatesse qu'a fait 1 Dieu ! la jolie maîtresse ! et que c'ei mage qu'un seul personnage ne puisse bonne pièce ; la tragédie de Racine si
BUSSYA. M"' BosSUET.
A Chaaeu, ce i"ao
Je serai bien aise de voir 1:
Racine ; et s'il ne faut, comme vous en goût de tendresse pour l'estimer, ji pas d'en faire le cas qu'elle mérite. Je et je n'irai pas fort loin pour reveni mon naturel.
M™* BOSSUBT A BUSSY.
A Dijon, ce 5 août 1671.
Tenez, Monsieur, voilà la Bérénice de Racine que )e vous ai promise. Je vous défie, tout révolté que vous puissiez être contre l'amour, de la lire sans émotion, et, quelque entêté que vous soyez de la gloire, de ne vouloir pas un mal enragé à Titus de la préférer à une si aimable maîtresse. Les dames, après cela, n'ont qu'à être de bonne foi pour les messieurs, et qu'à les bien assurer de leur cœur, vous voyez ce qu'il en coûte : encore sont-elles la plupart assez sottes pour n'avoir pas de regrets à leurs peines. Mais ne serait-on pas trop heureux de pouvoir se contenter des tièdes plaisirs de la bonne amitié ? Dites-moi ce que vous en pensez, Monsieur; ce peut être le sujet d'une lettre
BussY A M"* BOSSUET.
A Bussy, ce 13 août 167 1.
Je ne fais que recevoir votre lettre. Madame, avec Bérénice ; je viens de la lire. Vous m'aviez préparé à tant de tendresse que je n'en ai pas tant trouvé. Du temps que je me mêlais d'en avoir, il me souvient que j'eusse donné là-dessus le reste à Bérénice. Cependant il me paraît que Titus ne l'aime pas tant qu'il dit, puisqu'il ne fait aucuns efforts à l'égard du sénat et du peuple romain. Il se laisse aller d'abord aux remontrances de Paulin
APPENDICE C 3o3
qui, le voyant ébranlé, lui amène le peuple et le sénat pour l'engager, au lieu que s'il eût parlé ferme à Paulin, il aurait trouvé tout le monde soumis à ses volontés. Voilà comment j'en aurais usé, Madame, et ainsi j'aurais accordé la gloire avec l'amour. Pour Bérénice, si j'avaisété à sa place, j'aurais fait ce qu'elle fit, c'est-à-dire que je serais parti de Rome la rage dans le cœur contre Titus, mais sans qu'Antiochus en valût mieux. Les gens qui n'ont point passé par là croient qu'il n'est rien en pareille rencontre de si naturel et de si aisé que de chercher à se remplir le cœur de quelque autre passion. Pour moi, )'ai éprouvé que la chose n'est pas possible, et qu'on est tellement rebuté de l'infidélité, de l'inconstance et de l'ingratitude, que l'on préfère « les tièdes plaisirs de la bonne amitié » à tout le reste