‹ G[ustave] Michaut: La Bérénice de RacineChapitre 19 sur 26 · APOLLON, MELPOMÈNE, THALIE, TITUS, TITE · texte numérisé non relu

APOLLON, MELPOMÈNE, THALIE, TITUS, TITE

APOLLON

Avant toutes choses, Princes, qu'est-co que vous désirez que je dé: .:ire par mon jugement ?

TITE

Il s'agit de savoir lequel est le plus honnête homme de nous deux et le plus digne du nom nue nous portons.

TITUS

Ou plutôt lequel de nous deux est le véritable Empereur de Rome dont nous portons le nom.

APOLLON

D'où venez-vous ?

TITE

Du pays dont nous parions la langue, de France.

APOLLON

Ce climat estprivilégié au Parnasse, et tout ce qui envient y est bien reçu; car ce puissant Royaume, par Tordre des destinées, est à présent le plus fameux siège de notre Empire, mes chères sœurs, et le grand Prince qui y commande m'y fait régner presque aussi souverainement que lui. Soyez donc les bien venus. Princes. Il ne vous reste plus qu'à nous dire de qui sont vos lettres d'adresse, qui vous a donné passeport pour monter sur le Parnasse.

MELPOMÈNE

Ce sont deux Empereurs Romains, Seigneur ; des personnages de ce rang ont-ils besoin d'autre adresse que d'eux-mêmes >

APOLLON

Quoi, Melpomène, êtes-vous à savoir qu'il n'y a si grand Prince ni Conquérant qui ait droit de paraître en ces lieux et surtout dans ce saint Temple consacré à la Déesse Mémoire, s'il n'y est introduit par quelque poète, quelque historien.

OU quelque orateur? ce sont là les seuls héros qui peuvent faire passer les autres jusqu'à nous, et ce n'est que par leur faveur qu'on y peut arriver. Encore faut-il que ces introducteurs soient euxmêmes, comme je Tai déjà dit, des héros dans leur genre, car il n'est pas permis indifféremment à tous. Qui sont donc, ô Princes, les vôtres ?

TITE

Pour moi, c'est le grand Corneille : c'est tout dire.

TITUS

Et pour moi, Seigneur, c'est Racine.

APOLLON

Ces noms sont en vénération au Parnasse ; Tun a été le père du Théâtre Français et l'autre en est le nourricier ; personne, ô Melpomène, ne le sait mieux que vous. Mais passons outre. Vous^ Tite, commencez ; mais à cette condition de ne dire précisément que ce qui fait contre Titus et ce que vous trouvez à redire en lui, et de ne dire point ce qui fait pour vous et ce qu'on peut vous objecter, et cela afin de dépécher et pour n'être pas si long: car de la manière que les hommes sont bâtis, ce n'est jamais fait de se louer quand il leur est permis de se défendre. Je jugerai bien sans votre secours de la force ou de la faiblesse de ce que vous direz l'un contre l'autre.

TITE

Vous n'aurez pas grande peine à croire, ô Sei- '

33o APPENDICE C

gneur Apollon, que cet honnête homme que vous voyez là, qui ose se dire Titus, Empereur de Rome, est un grand fourbe de prendre cette qualité, puisque, même agissant en cette qualité et contrefaisant le Titus, il ne peut s'empêcher de fourber, et de jouer de la manière du monde la plus impudente, une coureuse qui se dit Reine et qui est folle de lui. Car, imaginez-vous, Seigneur, qu^après que cette femme est venue d'une autre partie du monde, sous l'assurance qu'il lui avait donnée de l'épouser, et qu'il Ta entretenue secrètement dans Rome durant cinq ans, en lui faisant attendre la mort de l'Empereur son père comme la seule chose qui retardait leur mariage, ce père si incommode enfin étant mort, le traître, oubliant alors ses promesses et les obligations qu'il avait à cette belle personne, de peur qu'elle ne le somme de tenir sa parole, trouve moyen de s'en défaire et fait si bien qu'il la résout à s'en aller. Voilà, comme vous voyez, Seigneur, qui est fort méchant. Mais pourtant cela n'est pas fort extraordinaire, d'abuser une fille sous promesse de mariage.

On voit plus d'un moqueur Enée El plus d'une folle Didon, Couvrir les feux de Cupidon, Sous les cendres de THyménée.

Voici quelque chose de plus étrange; il n'est rien de si touchant ni de si tendre que les choses qu'il dit à sa Bérénice dans cette occasion ; il semble tout-à-coup qu'il va expirer d'amour pour elle ; enfin, il est si hardi que de vouloir faire croire à * cette pauvre insensée qu'il la chérit plus que sa vie,

— lors même qu'il l'abandonne, qu'il la qu'il la chasse, quoiqu'elle veuille bien i'é qu'il ne tienne qu'à lui seul, qu'il soit m^ ses actions, et qu'enfin rien ne l'en em auriez-vous cru, Seigneur, l'esprit I capable d'une telle impudence ?

Mais encore quelle raison donne-t-i conduite si bizarre, et ne tâche-t-il pc déguiser une perfidie si manifeste ?

Voici, Seigneur, de quel prétexte il se s sachant comment la colorer, enfin après résolue, il va s'aviser que le sénat, qui n'y s pas, pourrait bien lui fournir une coule voulait s'en mêler. Dans cette pensée, il d< hors de propos à son confident, si l'on n'y.

parlé de ses amours ; ce confident, qui ne point de son dessein, lui dit d'abord la v< lui répond ingénument que non ; Tïti cette réponse n'accommodait pas, pre grand tour et bat un grand pays, pour cependant à ce confident, qui s'appelle Pa loisir de réfléchir et de deviner son loti il lui remontre la confiance qu'il a en plusieurs autres belles choses, qui abouti le conjurer de lui bien dire la vérité, et, ins lui demander s'il n'entend rien dire de lui Bérénice, Paulin lui répond pour le conten

J'entends de tous cotés Publier vos yertus,Seigneur, et ses beautés.

et puis c'est tout : qu'au reste il est maître et qu'il peut tout. Enfin, Titus, s'impatientant, lui fait une question si claire, et fait si bien voir son intention, que Paulin s*avise de sa faute et la répare aussitôt en lui répondant comme il veut : car, Titus lui demandant si Rome s'offense de son mariage et si

au trône des Césars Une si belle Reine ofifense ses regards ;

— N'en doutez point, Seigneur,

répond-il aussitôt; et, voyant que Titus enfin content de sa réponse lui applaudit, Paulin continue dans ce même sens, et pour réparer sa bêtise, ce courtisan flatteur lui en dit tant que ce soit assez. Je m'étends un peu trop sur ce point. Seigneur; mais c'est qu'il est essentiel pour faire voir que Titus n'a aucune nécessité de chasser sa Bérénice, et que rien que sa fantaisie ne l'obligeait, et que cela est si vrai, que quelque temps après, étant seul et ne croyant être entendu de personne, il s'avoue à lui-même que le sénat ni le peuple ne lui demandent rien : Je chasse ce que j'aime, dit-il, et qui l'ordonne ? moi-même. Voilà donc, Seigneur, le préparatif de sa trahison; en voici l'exécution. Il déclare à Bérénice qu'il faut se séparer, et quand elle lui reproche pourquoi il Ta amusée si longtemps, il lui répond que la gloire l'y oblige, et que jusques alors

N'est-ce pas là une bonne raison? Mai:

encore une meilleure : il lui demande si juge pas digne de laisser un bel exemple tériié ? Jugez, Seigneur, s'il est rien de si . une femme qui aime bien, que des répoi aussi grand sens froid que celles-là. Ai pauvre amante ferait la plus grande inonde, si l'indignation que l'on conçc Titus, n'occupait pas tous les esprits ce fait ; car d'autant plus que le malheui Bérénice fait pitié, d'autant fait-il conct d'iiorreur pour celui qui cause ce malhe tairement. Ainsi les esprits passent à la la compassion ; mais ils ne s'y arrêtent pa leur reste à la fin que cette seule horreur conçue pour Titus. Je ne sais, Seigneui par ces voies-là qu'on devient les délices humain ; mais je sais bien que du moins pas les délices du féminin en France:!

lui ont rendu justice entière, et vous pouï de quel œil elles ont regardé un exem pernicieux et d'aussi dangereuse conséqi le sien; il y a eu même quelques galant:

qui ont cru Être obligés pour leur ini déclarer contre lui. Jugez, Seigneur, pa que je viens de dire, combien juste est I que j'ai qu'on ne prenne ce galant h pour moi, et ma douleur de voir qu'il pc nom.

TITUS

Votre présence, Seigneur Apollon, a produit un effet si favorable dans cet honnête homme qui vient de parler, que, vous aurez peine à le croire, partout ailleurs, il n^est pas intelligible : il faut donc bien que quelque rayon de vos lumières soit passé jusques dans son esprit et y ait porté un jour nouveau, à la faveur duquel il s'est expliqué de la manière que vous venez d'entendre; car sans cela, quel embarras, quelle confusion n*auriez-vous point trouvé dans sa haraague ? Et certes, cette obscurité, que votre présence a dissipée, et qu'il affecte partout ailleurs, me met presque dans une entière impossibilité de vous exposer sa conduite et ses sentiments ; car que puis-je reprendre dans un homme que Ton ne comprend point, qui ne s'explique presque jamais clairement, qui peut toujours donner à ses paroles tous les sens qu'il lui plaira 7 que blâmerai-je dans un homme qui ne sait ce qu'il veut, qui n'a aucun dessein arrêté, qui n'a aucune véritable passion? Car, Seigneur, il faut que vous sachiez qu'ils sont quatre qui font mine d'avoir de grands différends à démêler ensemble, et au fond, ce n'est rien. 11 y a ce prétendu Empereur; il y a son frère, qui se dit Domitien, sa Bérénice et une certaine Domitie, plus extravagante encore que les trois autres. D'abord il semble que Tite aime Bérénice et qu'il en est aimé, et la même chose de Domitien avec Domitie ; mais, dans la suite, on est tout étonné que Tite parle d'amour à cette Domitie plus clairement peut-être qu'il n'avait fait à Béré-

nice, et que Domîtïe lui offre de l'aime d'un autre côté Domitîen et Bérénice en tant ensemble et sont prêts aussi de s'épou veut. Il est vrai, Seigneur, que quand on on ne sait plus où l'on en est, car ce cha se fait plus d'une fois; plus d'une fois il nent à leur premier assemblage, et plus d ils se croisent de la manière que je viens Domîtïe quitte Domiiien, et par dépit Dor cherche Bérénice ; Tite écoute Domitie, et Bérénice écoute Domitien. Les uns ni les .

savent pas trop bien s'ils aiment ou s'ils point, [qui]ilsaiment ni ['qui](i]ils n'air On ne vit jamais tant de division, car dès consent à une chose, l'autre ne la veui jamais dans le fond un si bel accord, cai chaque homme aime tour à tour toutes femmes et chaque femme tous les deux ho semble qu'il n'est rien de si aisé que de tout cela dans un coup de dé, puisque, t manière que la chance tourne, ils seront bien. Voilà à ce qu'il semble le seul e qu'ils devraient prendre, au lieu d'être qm res à se pointiller comme ils font, à se grandes moralités, à pousser de beaux sei et à se faire les uns aux autres des pro; d'accommodement si bizarres quelquef ridicules, que l'on ne saurait les entendre ; Je ne vous dirai point. Seigneur, comm cela se termine, car cela regarde plus

(i) L'abbé Granet imprime : qu'ils aiment ni qu'i:

Bérénice que moi, et elle aura Thonneur de vous en entretenir. Qu'il vous suffise de savoir, Seigneur, que la fin n'est pas moins bizarre que le reste, de sorte que, si cet impertinent homme était les délices du genre humain, il faudrait que le genre humain aimAt bien à rire.

TITE

Vraiment, Titus, je ne te croyais pas si bouffon.

TITUS

Qui t'a fait si hardi, toi, de tutoyer Titus ?

TITE

Et qui t'a fait si hardi» toi, de tutoyer Tite?

APOLLON

Arrêtez, Princes ! sortez et faites entrer vos Bérénices.

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