‹ G[ustave] Michaut: La Bérénice de RacineChapitre 18 sur 26 · APOLLON, MELPOMÈNE, THALIE APOLLON · texte numérisé non relu

APOLLON, MELPOMÈNE, THALIE APOLLON

Ce que vous me contez, chères Muses, est surprenant, et le Temple sacré où mes favoris ont éternisé le souvenir de tant de choses n'a jamais reçu rien de semblable. L'histoire parle bien de quelques imposteurs qui ont voulu se faire passer pour ce qu'ils n'étaient pas ; mais tous prenaient le nom de quelque mort ou de quelque absent. Mais qu'un homme ose soutenir en face à un autre qu'il est ce que cet autre prétend être, et encore quels personnages ? deux Empereurs Romains et pour surcroît d'étonnement deux Reines avec eux dans la même

BÉRl^lCB 10

peine : c'est ce qui n'avait jamais été vu et qui parait tout à fait incroyable.

THALIE

Vous le verrez pourtant aujourd'hui, ô Apollon, et nous l'avons déjà vu ma sœur et moi ; mais d'un œil bien différent. Car, comme Melpomène est naturellement triste et qu'elle s'afflige de tout, elle prend autant de part dans le malheur de ces Princes et en parle aussi sérieusement qu'euxmêmes ; mais pour moi, qui ne suis pas si lugubre, j'attends à me bien divertir de leur différend ; car, étant aussi animés qu'ils sont les uns contre les autres et aussi persuadés chacun en particulier de la bonté de leur droit, ils ne se pardonneront rien assurément. Vous allez voir tout à cette heure comment ils se vont déchiffrer.

MELPOMÈNE

Il y a longtemps que vous êtes en possession de vous divertir de tout ; mais, pour moi, je crois que, bien qu'à considérer comme vous tous les malheurs des hommes par un certain côté, ils soient assurément plus dignes de risée que de pitié (puisqu'enfin ils ne seraient jamais malheureux s'ils étaient sages), cependant il est, ce me semble, d'une belle amende ne traiter point les hommes avec cette rigoureuse justice, et de ne point tant approfondirToriginede leurs maux, afin d'être capable de quelque compassion pour eux. Ainsi, si votre humeur railleuse est exactement raisonnable, la mienne, pitoyable, est assurément

plus généreuse, et il est aisé de juger lequel est le plus estimable de la générosité ou de la simple raison.

THALIE

Comme s'il y avait de la générosité à n'être pas raisonnable ! La première vertu, ma chère sœur, est de rendre justice à toute chose ; et les hommes autant qu'ils sont, me paraissent si impertinents, que ce serait grand dommage qu'ils fussent plus heureux.

APOLLON

C'est assez moralisé. Nymphes ; laissons là le genre humain, tel qu'il est. Faites entrer vos gens, que nous les tirions d'affaire, s'il se peut. Nous aurons apparemment assez de peine à en venir à bout pour nous y prendre de bonne heure ; mais ne les faites pas venir tous quatre ensemble et amenez premièrement les Empereurs tout seuls.

Page 1