‹ G[ustave] Michaut: La Bérénice de RacineChapitre 22 sur 26 · MELPOMÈNE, TITUS TITUS · texte numérisé non relu

MELPOMÈNE, TITUS TITUS

En attendant qu'Apollon vienne nous juger, savante Muse, souffrez que je tâche à profiter du temps que je puis être en ces illustres lieux, et d'une conversation aussi éclairée que la vôtre. Voici donc, ô docte Nymphe, ce Temple de Mémoire, si fameux dans le monde, après lequel soupirent toutes les âmes désireuses de gloire, et qui est le sujet des souhaits des plus ambitieux I Certes je ne saurais m'empêcher de sentir quelque joie de me voir dans un lieu où il y a tant de peine d'arriver.

MELPOMÈNE

Votre joie n'est pas sans raison, et si vous saviez combien de gens s'efiforcent inutilement d'y parvenir, et combien il y en a, que le vulgaire croit y devoir entrer, qui n'en approchent pas seulement, elle serait encore plus grande.

TITUS

C'est ce qui rend aussi plus grande la gloire de ceux de'qui vous consacrez le souvenir. Mais trouvez bon que j'interrompe notre propos pour vous témoigner le ravissement, que j'ai de reconnaître ici, parmi les peintures, des histoires françaises et même assez modernes, si je ne me trompe. Comme

je viens de cet heureux climat, et que j'en parle la langue, j'ai droit de prendre part à sa gloire ; ainsique jadis le fondateur de notre Empire, si nous en croyons le grand Virgile, Enée, fut agréablement surpris, quand il reconnut dans les peintures du Temple de Carthage l'histoire de la fameuse Ville qu'il venait de quitter.

MELPOMÈNE

Vous ne devez pas être surpris de voir consacrer à réternité dans ces lieux la seule histoire qui le mérite entre toutes celles qui se passent aujourd'hui sur la terre. A quoi voudriez-vous que nous nous appliquassions dans ce siècle, etqu'ya-t-il déplus digne de nos soins que le Règne merveilleux du grand Monarque des Lys ? Toutes ces peintures, que vous voyez, sont autant de monuments de sa gloire ; c'est lui qui nous occupe à présent comme autrefois Cyrus, Alexandre, et César nous ont occupées[.] (i) Depuis près de deux lustres[,] le Parnasse ne retentit que de ses louanges, ei ce Temple sacré est toujours orné de quelque nouvelle image de ses vertus.

TITE

Voilà bien des tableaux pour si peu de temps ; et il faut que les actions de ce Prince aient toutes quelque caractère qui leur soit commun, et qui vous soit bien agréable, puisque vous en oubliez si peu. Ce serait pour moi la matière d*un entre-

(i) L'abbé Granet met une faible ponctuation après occupées une forte après lustres.

tien bien délicieux ; mais nous n'aurions pas assez de temps : c'est ce qui me fait passer à regret sur la plupart de ces peintures, pour me retrancher à ces deux seules, qui m'ont d'abord frappé la vue, et que je vous conjure de m'expliquer.

MELPOMENE

Je le ferai d'autant plus volontiers que je ne saurais mieux vous faire comprendre, en abrégé, comment on juge ici les actions des grands et quelle est l'idée qu'on y a de la vertu héroïque, que par la contestation qui est arrivée sur ces deux mêmes peintures entre les plus éclairés habitants de ce pays, et que Je vous raconterai après que je vous les aurai expliquées. Ces deux tableaux, que vous avez choisis, représentent les deux voyages de Flandres. Dans le premier, le Héros dont nous parlons y est représenté sous la figure d'un Jupiter descendant chez Sémélé avec tout l'éclat de sa gloire. Les foudres et les tempêtes qui accompagnent la venue de ce dieu redoublent en quelque sorte sa majesté ; mais cette splendeur, cette force et cette grande puissance qui l'environne ne répand aucune joie dans son âme, parce qu'elle est toute occupée par la douleur, qui paraît dans ses yeux, de s'être vu réduit à la malheureuse nécessité de venir chez son épouse dans cet équipage terrible, et de lui rendre une visite si redoutable et si funeste : car vous voyez bien que rien ne peut soutenir l'effort de sa présence, qu'il brûle, qu'il consomme, qu'il abat, détruitet ravage tout, quoique à regret. L'autre tableau représente l'autre voyage de

Flandres sous une figure bien différente : c'est un Jupiter qui fond chez Danaé en pluie d'or. C'est ainsi que ma sœur Clio a voulu désigner la joie, la magnificence et les plaisirs, mais surtout les libéralités immenses et la magnanime profusion qui accompagnèrent partout le Prince français dans la dernière visite qu'il rendit à ses nouveaux sujets. Vous ne sauriez croire à combien d'agréables disputes ces deux peintures ont servi de matière, et combien de fois on a comparé ces deux voyages ensemble, pour décider lequel a été plus glorieux. Quelque éclatant que le premier paraisse, ceux qui se sont déclarés pour le dernier ne sont pas les moins honnêtes gens du Parnasse.

TITUS

Quoi I belle Nymphe, on préfère ici une promenade à une conquête ? Et depuis quand la gloire s'achète-t-elle au poids de l'or en ce pays?

MELPOMÈNE

Les promenades de cette espèce, Titus, sont plus glorieuses que les plus grandes conquêtes. Ce n'est pas l'or ni l'argent qu'on estime ici ; c'est le détachement de ces biens et l'héroïque usage qu'on en fait. Pourrait-on assurer olus fortement les peuples, qu'ils n'ont aucune tyrannie à caindre, qu'en r'r. a ridant si largement sur eux ce meta;, qui est l'objet de toutes les violences ? Si sa possession rend heureux, comme le vulgaire se l'imagine, il paraît bien que ce Prince l'était avant qu'il fût leur maître, et qu'il n'a voulu l'être que pour les rendre

comme lui, pour partager sa félichéavec eux, que c'étaient eux qui avaient besoin de lui, et non { lui d'eux, qu'il n'y a qu'eux qui gagnent à ce chs gement, et qu'à voir cette étrange profusion, pourrait en quelque sorte dire qu'il y perd autt qu'Us y gagnent, si un Prince pouvait (i) appe perdre tant qu'il gagne des cœurs. Et certes qi plaisir a un conquérant:

Quel plaisir de penser et de dire en lui-mËme : Parloul où je parais, on me bénît.on m'aime, On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer. Leur sombre inimiiié ne fuil point mon visage; Je vois voler partout les cœurs à mon passage.

Voilà, ô Titus, comment on juge des actions c grands en ce pays ; ce n'est pas tout pour êi grand que de régner sur des hommes, c'est de tro ver le secret de faire en sorte qu'ils le veuille bien, et cela ne se peut qu'en les rendant heurcL

J'ai bien de la joie, belle Nymphe, de sav( votre sentiment là-dessus ; mais dites la véri aimable Muse : quelque estimableque fût le Prîn dont nous parlons, luî ferait-on tant d'honneur ■ ce pays, si sa cour n'était pas, comme elle est, séjour de tous les beaux arts et de toutes les co naissances honnêtes? enfin s'il ne vous considén pas comme il faiiî

(i) L'abbé Granet imprime: pouvait s'appeler.

346 API-ENDICE C

HELP O MÈNE

Ce que vous dîtes là, ne peut être. Il est impossible d'être aussi vertueux et magnanime qu'il Test, sans nous aimer. 11 se peut bien trouver des Princes qui n'ont point d'autre bonne qualité que celle de nous favoriser ; mais il n'y peut avoir de véritable héros, qui ne nous favorise : c'est de cette naturelle grandeur d'âme, que vient l'inclination qu'ils ont pour les lettres. C'est ainsi que Paris est devenu aujourd'hui le lieu du inonde où nous sommes en plus grande estime et les plus connues. Aussi voyez-vous qu'Apollon et nous ne parlons tous que français ; c'est à présent la langue du Parnasse et toute autre y est barbare: telle est la vicissitude des choses. Mais j'aperçois Apollon qui s'avance, et vous allez être jugés.

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