Scène II
APOLLON assis.
Princes, j'ai songé à votre affaire, et je suis prêt à vous juger si vous le voulez absolument. Mais avant que d'en venir à cette extrémité, je vous conseille plutôt d'entendre è q uelque accommodement j car, pour vous dire la vérité, je doute fort que mon jugement contente personne : il y a à redire dans tous tant que vous êtes, et les gagnants ne seront guère moins maltraités que les.- perdants. C'est pourquoi, si vous me croyez, vous essayerez de
sortir d'affaire par une autre voie. Voici ce que j'ai pensé là-dessus : je m'imagine que, si chacun de vous était cornent en son particulier, il ne se mettrait guère en peine, s'il est simple ou s'il est double, s'il y a quelqu'un ou quelqu'une qui porte le même nom que lui. Je considère donc votre différend comme un effet de l'inquiétude de vos esprits; et si vos intérêts étaient plus favorablement disposés qu'ils ne sont, peut-être ne seriez-vous pas si sensibles au point d'honneur, et qu'il serait permis à chacun de [se] (1) faire passer de son côté pour ce qu'il pourrait, et de chercher ses dupes ; c*est assurément le chagrin de vos affaires particulières, qui vous a tendus si délicats, et qu'ainsi ne soit ! O Titus I n'est-il pas vrai que la tendresse de votre Bérénice, son obstination à vouloir vous épouser, et son désespoir vous désolent ?
TITUS
Oui, sans doute. Seigneur.
APOLLON
Et vous, Tite, n'est-il pas vrai que l'inconstance de votre Bérénice et le refus qu'elle fait de vous épouser, vous affligent, et que vous voudriez bien vous marier ?
TITE
Il n'est rien de plus vrai.
APOLLON
Pour vous, ma Bérénice, n'est-il pas encore vrai
(i) L'abbé Granet imprime de faire. .
que l'amour de Tite et son obstination à vous épouser vous est très odieuse, et que vous ne vouiez point vous marier ?
Oui, Seigneur.
APOLLON
Et vous, Bérénice de Titus, ne voudriez-vous pas bien que l'Empereur vous épousât, et n'est-ce pas le refus qu'il en fait qui vous alïlige }
BÉRÉNICE DE TITUS
Eh ! Seigneur, n*aî-je pas raison ?
APOLLON
Or bien, puisque tout cela va ainsi, j'ai un moyen sûr pour vous mettre d'accord et vous rendre tous quatre contents. Il ne faut pour tout cela, si non que Tite et Titus troquent ensemble leurs Bérénices ; par ce moyen Bérénice de Tite, qui ne veut pas se marier, sera avec Titus, qui ne veut pas se marier aussi, et ainsi ils seront d'accord ; et au contraire Bérénice de Titus, qui veut se marier, sera avec Tite, qui veut se marier aussi, et ils se marieront si bon leur semble : car, pour Tite, qui a été deux ou trois fois tout prêt d'épouser Domitie, il s'accommodera bien aussi volontiers d'une autre Bérénice que de la sienne.
BÉRÉNICE DE TITUS
Mais cette Bérénice ne s'accommodera jamais d'autre que de Titus. Titus seul a pu me plaire, et mon cœur ne prend point le change.
APOLLON
Ne voilà [i'il](i) pas justement la seule chose que je craignais I Voilà un tnalheureux homme, que ce Tite, que personne ne veuille de lui ! Or bien donc, ne vous* emportez pas : puisque vous^ n'en voulez rien faire, je m'en vais vous juger. Mais que veut ce jeune homme avec cette femnle ?