‹ Gabalum ChristianumChapitre 111 sur 126 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

Nécrologe des ecclésiastiques du diocèse de Mende qui ont souffert pour la foi sous le régime delà Terreur révolutionnaire de 1793 et 94. — Dévastations et meurtres durant les guerres de religion, au seizième et au commencement du dix-huitième siècle.

A la suite des saints que l'Eglise de Mende honore par un culte spécial doivent naturellement prendre place les nobles martyrs d'une invincible fidélité à la religion catholique pendant les jours néfastes du régime de la Terreur. Nous ne pouvons consigner ici que les noms des membres du clergé , à l'exclusion des laïques, pour nous borner au plan que nous nous sommes tracé.

Cette liste de victimes sacerdotales ne sera peutêtre pas complète, malgré les informations qui ont été prises; mais cet essai procurera, nous n'en doutons pas, la révélation d'autres noms dignes aussi d'être proposés à l'admiration et h la vénération publiques, comme des modèles du saint courage que les disciples et surtout les ministres de Jésus-Christ doivent déployer au milieu des plus terribles épreuves.

Nous avons dû rectifier le catalogue qu'on lit dans l'ouvrage des abbés Carron et Guillon. Ces écrivains avaient été mal renseignés. Ils mettent au nombre des prêtres exécutés à mort dans le diocèse de Mende

quelques ecclésiastiques qui ont survécu plusieurs années à ces atroces persécutions.

A la tête de ces héroïques martyrs vient se placer, même dans l'ordre chronologique, le premier pasteur du diocèse de iMende que son refus de serment aux prescriptions iniques de la constitution dite civile du clergé fit décréter d'accusation et incarcérer.

Révérend père en Dieu Jean-Arnaud de Caslellane, évêque, seigneur et gouverneur de Mende, comte de Gévaudan et de Brioude, conseiller du roi en tous ses conseils , massacré à Versailles , le 9 septembre i792.

Nous suivrons, pour les prêtres immolés dont nous présentons la liste, l'ordre alphabétique. Arnal ( Jean-Giraud), curé de Saint-Pierre-des-Tri-

pieds, près Meyrueis , exécuté le 12 juillet 1794 h

Mende.

Borie (André) , lazariste, réfugié à Paulhac, exécuté

le 2 mai 1794 à Mende.

Breisse ( ), curé dans le diocèse de Mende,

exécuté le 15 juillet 1794 à Privas (Ardèche). Bruges (Michel-Benoît de), vicaire-général de Mende,

exécuté le 25 juillet 1794 à Paris.

Bruguière (Jean-Baptiste), curé de Gabriac, exécuté

le 25 mai 1794 à Mende.

Chardon (Jean-Antoine), vicaire d'Arzenc, exécuté

le là juin 1794 à Mende.

Charrier (Antoine), curé de Malbouzon, exécuté le 19

octobre 1795 à Mende.

Cbaussy (Louis-Joseph) , originaire du diocèse de

Mende, demeurant à Beaulieu-Ia-Grange, près de

Joyeuse (Ardèche), exécuté le 5 février 1794 à

Nîmes.

Coing (Jean-Antoine), originaire du diocèse de Mende,

vicaire près de Privas, exécuté le 15 juillet 1794 à

Privas.

Coing (Jean-Louis), frère du précédent, exécuté le

même jour, avec son frère.

Delzers (Emmanuel), vicaire de Saint-Laurent de

Muret, exécuté le 13 juillet 1794, à Saint-Laurent

même.

Fontfrède ( ),né à Langogne, chanoine du

Puy, mort déporté au fort du Hâ à Bordeaux, le 17

décembre 1794.

Forestier (Jean), prêtre de la Canourgue, exécuté le

16juinn94à Gély (Antoine), curé de Barjac, exécuté le 27 juillet

1794 à Mende.

Giégouzac (Pierre), vicaire à Fontans, exécuté le 14

juin 1795 à Mende.

Hilaire (Jean-Baptiste), curé de Saint-Frézal, arrêté

auprès de Villefort, exécuté le 14 juillet 1794 à

Mende.

Imbert (Jean-Baptisted'), né dans le diocèse de Mende,

dominicain, exécuté le 12 avril 1794 h Castres. Plaghnes (Guillaume), chanoine en la collégiale de

Maruéjols, exécuté le 25 août 1794 à Rivière (Théodore), prêtre du diocèse de Mende, exé»

cuté le 9 décembre 1794 à Toulon.

Rouel ( ) , vicaire de Nasbinals, exécuté le 15

mai 1 794 à Mende.

Roufiac (Jacques) , prêtre du diocèse d'Alais, exécuté

le 50 juillet à Mende (probablement en 1794). Savel (Janvier), capucin de Maruéjols, exécuté le 1*'

juillet 1794 à Maruéjols.

Toiron ( ), vicaire de Prinsuéjols, exécuté le 15

mai 1794 à M.

Tournemine (Jean), curé de Florac, exécuté le 24 juin

1794 (âgé de 74 ans) à Paris.

Verdeiihan (Jacques) , né à Saint-Germain-de-Cal-

berle , prêtre à Bordeaux, prisonnier au fort du

Hà, mort à l'hôpital Saint- André de cette ville le

24 avril 1794.

11 nous serait maintenant facile de faire connaître les noms du président, des juges, de l'accusateur public et du greffier de ce tribunal de sang qui siégeait à Mende. Mais d'abord , nous n'en voulons pas souiller ces pages, quoique l'Evangile nous ait transmis les noms de Judas , de Caïphe et de Pilate. Puis , la charité nous oblige de croire que ces hommes se sont rendus dignes du pardon du souverain juge, devant lequel ils ont comparu depuis long-temps. L'intercession des victimes par eux immolées ne leur aura point fait défaut : c'est la seule vengeance qui soit digne des vrais disciples d'un Dieu mort sur la croix.

Nous n'avions pas le dessein d'entrer dans des détails historiques sur les guerres de religion dont le Gévaudan fut le ihcâtre dans le seizième siècle, ainsi

qu'à la fin du dix-septième et dans les premières années du dix-huilièrae. Un conseil émané d'un personnage grave, et dont nous nous complaisons à respecter les judicieuses observations, nous détermine h placer ici une sorte de mémorial concis des faits déplorables qu'une tradition revêtue de tous les caractères de la vérité nous a transmis.

Les enseignements hérétiques de Calvin avaient séduit les populations des Basses-Cevennes qui font aujourd'hui partie du département du Gard. Le Gévaudan ne tarda pas à être agité] par ces funestes prédications. Dès l'an JS61, les sectaires de la nouvelle doctrine manifestèrent l'esprit du fanatisme destructeur qui de tout temps a inspiré les hérétiques.

Le 25 décembre de cette année , jour de Noël , les Calvinistes abattirent les croix qui s'élevaient autour de la ville de Mende. L'évêque, en sa qualité de comte de Gévaudan, dut prendre des mesures efficaces pour préserver sa ville épiscopale, et pendant quelque temps paya de ses deniers la garde qu'il avait réunie dans ce but. Mais, au mois de juillet suivant, la faiblesse de cette garnison procura aux Calvinistes, qui assiégeaient Mende, une victoire facile. Ils pénétrèrent dans cette ville, après avoir incendié hors de ses remparts le couvent des Carmes, l'ermitage de Saint- Privat, l'église et la maison de Saint-Ilpide et presque toutes les habitations attenantes, ainsi que le couvent des Cordeliers. Un début de ce genre ne pouvait faire présumer un meilleur traitement pour la ville elle-

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même. En e(fet, le 25 juillet, jour de l'entrée des Calvinistes , le service divin cessa dans la ville épiscopale, les objets précieux, les chappes et ornements de la cathédrale furent à peu près entièrement pillés, les autels brisés, les images saintes brûlées, le palais de révêque saccagé, les prêtres cruellement maltraités, leurs maisons mises au pillage. Les villages voisins, tels que Balsiéges, Badaroux, Barjac, Saint- Bauzile, leurs châteaux, leurs églises, éprouvèrent le même sort. La ville de Mende fut obligée de compter à ces hérétiques une somme de deux mille écus, considérable pour le temps.

Bientôt néanmoins des forces supérieures reprirent sur les Calvinistes la ville de Mende et les prédicants delà secte furent emprisonnés, mais cela ne répara point les désastres consommés, auxquels il faut ajouter le pillage des châteaux de Chanac et du Villar , qui appartenaient auxévèques, l'incendie de Féglised'Esclanèdes et autres actes sacrilèges.

Deux prêtres furent tués dans le château de Chanac, et avant le dix-neuvième du mois d'août suivant, la ville de Chirac avait vu massacrer dans ses murs vingt-deux prêtres et près de cent laïques. H ne serait pas besoin d'ajouter que cette ville fut pillée ainsi que les églises et maisons des particuliers. Nous ne relatons que les faits principaux qui furent constatés par une enquête, lorsqu'enfin il fut possible de se soustraire, du moins pour quelque temps, à ces atrocités.

Les documenls que nous analysons nous font connaître les noms des deux prêtres tués à Chanac. Ce sont Guillaume Malzac, dit Mathusson, et Arnaud Borrel que les Calvinistes précipitèrent du haut de la maison de Jean Joffre. L'enquête ne nous transmet point les noms des vingt-deux prêtres tués h Chirac.

Les troupes royales , secondées par la milice du pays, parvinrent à délivrer leGévaudan de ces hordes dévastatrices qui marchaient si fidèlement sur les traces des Vandales du Crocus du troisième siècle. Mais la tempête soulevée par le fanatisme protestant n'aura qu'une trop courte intermittence, si toutefois on peut envisager sous cet aspect les années qui s'écoulent de lo65 à 1570.

Le trop fameux Merle qui depuis plusieurs années , et surtout en 1572, n'avait cessé de guerroyer dans tout le Gévaudan , et s'était emparé de points trèsimportants, tels que la ville de Maruéjols, le château de Peyre, celui de Marchastel et ses dépendances, la ville de Florac et toutes les Cevennes, ainsi que la ville du Malzieu prise en 1575, ce capitaine des sectaires protestants résolut de s'emparer de la ville de Mende, capitale du pays. Un traître nommé Bonnicel lui facilita cette conquête en lui ouvrant une porte de la cité. Ainsi, la nuit même de Noël , en d579, l'armée de Merle s'empara de la ville de Mende , fondit surtout sur la cathédrale où le clergé et le peuple étaient réunis pour la messe de minuit. Là furent massacrés trois cents habitants, parmi les-

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quels figurent un grand nombre d'ecclésiastiques. Le massacre dura trois jours. Le document que nous consultons nomme Pierre Chasal, prieur de Bonneval, bénéficier de la cathédrale. 11 eut le visage et la tête écorchés et les oreilles coupées, avant de recevoir la mort. Guillaume Cestam, chanoine, et Jean Rossel , furent flambés par les pieds, jetés dans un cachot où ils moururent. D'autres furent contraints à creuser leurs propres fosses et à s'y ensevelir vivants; d'autres, condamnés à mourir de froid dans un état de nudité. L'historien contemporain dit qu'il serait impossible de raconter par le menu les horreurs de tout genre qui se commirent à Mende durant ces trois journées.

Nous laisserons parler maintenant notre historien du seizième siècle dans ce langage naïf qui a tant d'attrait :

«Avant que le jour de ladicte nuit feut venu, les » perfides saccagèrent et pillèrent l'église cathédrale, » qui estoit ornée des plus belles reliques et joyeaulx, B parrée des plus excélens et riches ornemens qu'on » sçauroit penser; il y a voit : dix-huit chappes, des » calices, pierreries précieuses, reliquaires et autres B vaisseaux d'or et d'argent pour plus de douze mille » escuz; elle estoit aussi ornée de chazubles, chapes, B dalmatiques de diacres , soubs-diacres , faicts de B drap d'or ou d'argent, ou desoye; des tapissairies B de soye enrichies d'ouvrages d'or ou argent, d'au- » très tapissairies de haute-lisse et de Turquie; des

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» napes, aubes, amicls et aultres linges de toile d'or » ou argent et de tant d'autres ornements d'Eglise, » donnés parle pape Urbain cinquiesme, et autres » evesques, seigneurs dévotieux h ladicte église, de » valeur de plus de trente mille escuz. Ils pillèrent » aiissy toutes les maisons des pauvres habitants et » ecclésiastiques, jusques aux clous; enfin, pour dire » en un mot, ils les rendirent de tout inhabitables.., » s'estant donc saisis de tout ce qui leur pouvoit estre » utile, ils firent au milieu de la place un grand feu » du reste , où ils mirent tous les tableaux et images » qu'ils trouvèrent.»

La plume tombe des mains en transcrivant d'aussi sanguinaires et impies énormités. Mais pour les nier ou même les révoquer en doute, il faudrait hardiment répudier les monuments historiques les plus irrécusables et adopter un pyrrhonisme universel.

Serait-il possible de nier que par les ordres de Merle, l'église cathédrale de Monde, après avoir été indignement dépouillée, tomba sou§ le marteau destructeur des sectaires, et que la magnifique sonnerie dont nous parlons au chapitre XIl de la première partie fut entièrement fondue pour se changer en canons? Ce sont là des faits qu'il est autant difficile de dissimuler que d'excuser. Le farouche Merle ne pouvait en ce moment prétexter de justes représailles.

La capitale du Gévaudan étant à la merci du vainqueur, il en fit sa principale forteresse et y accumula

le butin qu'il recueillait d'un grand nombre de châteaux, de bourgs et de villages. Mais pour ne pas nous écarter de notre dessein, qui est une esquisse de la persécution religieuse, nous nous bornons à relater le massacre qui eut lieu à Serverette, oii vingt-quatre prêtres furent jetés dans un puits, après avoir éléégorgés. Ces victimes sacerdotales, jointes aux cinq dont l'histoire nous a transmis les noms et aux vingt-deux qui périrent à Chirac, nous présentent déjà un nombre déterminé de cinquante-et-un prêtres immolés, sans y comprendre ceux dont le nombre n'est point précisé dans le récit.

Mais à ce qui vient d'être dit ne se borne pas l'histoire de ces meurtres sacrilèges. L'église collégiale de Quezac, pillée, brûlée par trois fois, vit périr par le fer une partie de ses chanoines. A Ispagnac, l'église conventuelle fut saccagée. A Bédouez, l'église collégiale subit le même sort^ mais ici tous les chanoines furent massacrés avec un grand nombre de catholiques. Faut-il accepter comme un fait historique ce que nous lisons dans les documents précités? Nous les transcrivons textuellement : «Avant que Merle » assiégeât la ville du Malzieu , il y avoit plus de deux » mille ecclésiastiques dans le diocèse, mais ce cruel )i en fist un si grand massacre, qu'il n'en restoit » qu'environ quatre cens, lesquels feurent réduits à » une si grande pauvreté et misère que la pluspart » estoient constraints de mandier, etc.»

Ce calcul est peut-être un peu exagéré , et quant au

nombre des ecclésiastiques du diocèse , et quant à celui de ceux qui périrent dans ces sanglantes coininolions, car il faudrait en porter le total h plus de seize cents! Mais n^en admît-on que la moitié, s'il est toutefois possible d'opérer celte soustraction, il resterait toujours un nombre effrayant de huit cents ecclésiastiques tombés sous le glaive ou le feu des Huguenots du seizième siècle!... Et nous aurons h mentionner plus tard de nouvelles horreurs!

Avant d'arriver à ce qu'on a nommé les dragonades des Cevennes, qu'il nous soit permis de citer encore quelques passages du document que nous analysons : « Ces brigands s'emparèrent de l'église collégiale de » la ville de Maruéjols une des plus belles du pays, » bien ornée, où il y avoit beaucoup de calices et » reliquaires, enrichie de plusieurs chappes, chasu- » blés, tapisseries et cloches, le tout de valleur de » plus de quarante mille escuz. Ils pillèrent tous les » ornements, l'église des Cordeliers, des Jacobins et » des Augustins, elles estoient de fort belles églises ; » ils les abattirent, comme aussy le couvent du Mo- » nastier , tout proche , de l'ordre de saint Benoît. Les » habitants de Maruéjols feurent abattre la ville de » Chirac, tuèrent et massacrèrent tous les religieux » et VINGT-NEUF PRESTRES de Cette ville. On tua treize » PRESTRES du Malzieu , et le curé de Rimeise; enfin, » pour tout dire en un mot, il n'y eut presque aucune » église dans le diocèse qui ne fut saccagée et piliée.»

Nous avons parlé, dans la première partie, de la

ruine des églises de Mende et de Maruéjols et nous n'avons point ici de nouveaux détails à fournir. Nous ajouterons seulement que la dernière de ces villes était devenue le rempart du protestantisme, que sa population tout entière avait embrassé. Elle paya cher son apostasie et l'on sait que le maréchal duc de Joyeuse, après un siège qui dura plusieurs jours se rendit maître de cette ville, au nom du roi Henri III, le 22 août 1586. Les vainqueurs, irrités d'une longue résistance, malgré une capitulation, massacrèrent une partie de la garnison et détruisirent par le fer et la flamme, de fond en comble, cette malheureuse cité. Henri lY fit relever ses murailles, et depuis ce temps, celle ville s'est rétablie avec une population exclusivement catholique.

Nous arrivons maintenant à des temps plus rapprochés de nous. Les règnes de Henri IV, Louis Xllf, Louis XIV, et surtout ce dernier, s'avancent progressivement dans les voies de la civilisation. Un philosophe étranger à notre patrie qui en étudierait soigneusement l'histoire, après avoir lu les effroyables scènes de dévastation, de pillage, de meurtre de la dernière moitié du seizième siècle, devrait s'attendre à ne plus les voir reparaître. Hélas! le progrès de civilisation que le temps devait amener h sa suite a été complètement nul dans la malheureuse contrée dont une partie a abjuré la religion des ancêtres, c'est-à-dire le calholicisme. Nous allons voir renaître les mêmes fureurs chez les prolestants fanatiques du

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commencement du dix-huitième siècle, et cette funeste époque ne doit en rien céder h celle des dernières années du seizième.

La révocation de l'cdit de Nantes, qui permettait aux protestants d'avoir des pasteurs et des temples, fut pour ces hérétiques un coup extrêmement sensible. Ils se soumirent avec une extrême répugnance à cette mesure. Dans les dernières années du dix-septième siècle, une fermentation sourde se déclara parmi les nombreux habitants des Cevennes qui suivaient la prétendue réforme de Calvin. Contenus cependant par l'autorité royale, ils n'avaient pas eu le courage de lever l'étendard de la rébellion. Le dix-huitième siècle venait de s'ouvrir, et la fermentation, loin de se calmer , faisait de jour en jour de nouveaux progrès.

Enfin , le mois de juillet i 702 fut témoin de la première explosion d'un fanatisme ardent et rancuneux que la crainte avait si long-temps comprimé. Des missions avaient été organisées dans les Cevennes afin de convertir les protestants et raffermir les catholiques. L'inspection de ces œuvres de dévouement avait été confiée à un prêtre digne, à tous égards, du choix qu'avait fait de lui l'autorité diocésaine. La secte nourrissait contre cet inspecteur une haine d'autant plus profonde et implacable que le zèle déployé par lui était apostolique et désintéressé. Cet homme de Dieu était François de Langlade du Cheyla, qui avait le titre d'archiprêlre des Cevennes. On l'avait vu traverser

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les mers pour aller prêcher l'Evangile aux idolâtres dans le royaume de Siam, et il devait revenir d'un aussi périlleux voyage dans son pays natal pour y recevoir la mort de la main de quelques forcenés qui osaient se dire chrétiens et même plus chrétiens que leur victime î

La veille de la fêle de saint Jacques, apôtre, en la susdite année 1702, une troupe assez nombreuse de Calvinistes, fascinés par les excitations d'un nommé Esprit Séguier qui se disait inspiré par le Saint-Esprit, fondit sur la maison qu'habitait le saint missionnaire au bourg du Pont-de-Montvert. C'était à dix heures du soir. La porte fut enfoncée. Les fanatiques courent à la chapelle, brisent l'autel, mettent le feu h l'édifice. L'abbé du Cheyla habitait une chambre située audessus et s'y mit en prières avec ses deux valets, auxquels il avait défendu d'opposer de la résistance. Cependant le feu envahissait cette retraite et avait déjà atteint grièvement la personne de l'abbé, lorsqu'enfin, pour échapper à l'incendie, il se décida à s'élancer de la fenêtre. Aussitôt la horde se jette sur lui. On l'entraîne avec violence vers le pont du Tarn en l'accablant d'injures. Pourtant on lui promet la vie s'il veut abandonner la foi catholique. L'abbé repousse avec indignation ce moyen d'échapper h la mort. «Vous » ne méconnaissez pas, sans doute, leur dit-il; quelle » doctrine prêchez-vous pour me proposer de la sui- » vre? Je ne vous demande que le temps de faire un » acte de contrition.» Ce court répit lui fut néan-

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moins accordé. Puis, ses bourreaux lui tirèrent deux ou trois coups de fusil dans le ventre et aux reins, et comme le saint prêtre levait les mains vers le ciel , les meurtriers lui abattirent le poignet gauche et quatre doigts de la même main furent h moitié coupés; enfln, on acheva hi victime à coups de poignards. Au sujet de ce martyre du vénérable abbé du Cheyla, nous ne pouvons nous empêcher de citer ici un écrivain protestant qui vient de faire paraître en iSoO un gros volume qu'il intitule : Histoire des protestants de France ^ depuis l'origine de la ré formation jusqu'au temps présent. L'auteur, M. G. de Félice , aux pages 45G et 57, raconte cet épisode des guerres de religion, en le faisant envisager comme une juste représaille des cruautés auxquelles se serait livré l'abbé du Cheyla contre les protestants. 11 prétend que cet archiprêtre avait fait de son presbytère un château- fort ou une caverne de bandits , et qu'il semblait goûter une âpre volupté à torturer ses victimes. Nous copions textuellement l'historien du protestantisme. M. de rélice s'appuie sur l'autorité de Court de Gébelin qui a fait une Histoire de la guerre des Cevennes, el voici ce qu'il en cite : «Tantôt l'abbé du Cheyla » leur arrachait avec des pinces le poil de la barbe » ou des sourcils, tantôt il leur mettait des charboas » ardents dans les mains qu'il fermait et pressait en- » suite avec violence jusqu'à ce que les charbons fus- » sent éteints; souvent il leur revêtait tous les doigts » des deux mains avec du colon imbil)é d'huile ou de

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» grarsse, qu'il allumait ensuite et faisait brûler jus* » qu'à ce que les doigts fussent ouverts ou rongés par » la flamme jusqu'aux os.» M. de Félice n'a pas été fort heureusement inspiré en faveur de sa cause quand il a invoqué contre la mémoire d'un saint martyr de la foi catholique le témoignage d'un écrivain tel que Court de Gébelin. Les savants qui préfèrent la vérité à la passion s'accordent à ne voir dans cet auteur suisse qu'un compilateur indigeste, et dont la partialité la plus révoltante a dirigé la plume dans ses labeurs sur l'histoire. Son livre en deux volumes in-S** qui a pour titre le Monde primitifs etc. , a été jugé par tous les critiques comme « l'ouvrage d'un esprit » faible, crédule et chimérique, et qui présente un » ensemble de combinaisons arbitraires et ridicules.» Un mot encore sur Court de Gébelin. Quelques années avant la révolution de 1789, il s'était tellement passionné pour le magnétisme de Mesmer que dans une expérience qu'il voulut faire sur sa personne, il tomba raide mort. C'était le 15 mai 1784. Tel est l'illustre historien que M. de Félice invoque pour verser le fiel de la plus dégoûtante calomnie sur la mémoire du généreux martyr du Pont-de-Montvert. Nous omettons le resledu récit de cette mort de l'abbé du Cheyla par l'auteur prolestant que nous avons sous les yeux. M. de Félice a mis en pratique cette belle maxime de Calvin : « Quant aux jésuites qui nous » sont contraires, il faut les tuer, ou si cela ne se » peut commodément, les faire chasser, ou tout au

» moins les écraser sous les mensonges et les calom- » nies. » Telle fut la tolérance de cet apôtre du protestantisme.

Nous espérons qu'on nous pardonnera ces digressions sur le meurtre du vénérable abbé du Cheyla , que les écrivains du protestantisme voudraient faire passer pour un Néron ou un Caligula au petit pied , afin de pouvoir excuser les sanglants excès dont se rendirent coupables leurs amis les Huguenots de toutes les époques.

Poursuivons la triste et lamentable narration des excès auxquels se livrèrent les fanatiques de nos Cevennes.

A une petite distance du Pont-de-Montvert est le village de Frugères. La horde des assassins de l'abbé du Cheyla le traversa le lendemain, et ce passage fut signalé par le pillage et l'incendie de l'église ainsi que du presbytère. Le curé du nom de Reversât y fut immolé.

Mêmes horreurs à Saint-André-de-Lancize , le 27 juillet suivant. Le curé Jean Boissonnade s'était réfugié au clocher, où il entendait la confession de Jean Parent, clerc acolyte et maître d'école. Le pasteur qui avait élé saintement jaloux d'endurer un martyre pareil à celui de l'abbé du Cheyla et qui l'avait déclaré à l'auteur du document que nous analysons, fut précipité du haut de cette tour, haché à coups de sabre, criblé de coups de poignard. L'acolyte Jean Parent fut laissé pour mort sur la place, et ses meurtriers

poussèrent la rage jusqu'à le mutiler aux parties du corps que la pudeur s'abstient de nommer. Il mourut de ses horribles blessures onze jours après son pasteur.

Le 28 du même mois, meurtre au château de Ladevèze sur la personne des frères Nougayrol , de leur oncle Grèzes, de Marthe, sœur des premiers, et de leur mère, âgée d'environ soixante-dix ans! Cette maison ressemblait plutôt à une communauté religieuse qu'à un château mondain. M. de Félice a prudemment gardé le silence sur ces lâches assassinats et sur ceux qui nous restent encore à enregistrer.

Au Collet de Dèze, le 27 du mois suivant, pillage du presbytère, en l'absence du curé qui s'était sauvé.

A Molezon, mêmes ravages, et le lendemain, à Sainl-Martin-de-Boubaux, les fanatiques se font ouvrir les portes du presbytère. Le prieur Gilles de Lapize leur présente à boire et à manger; après ce repas d'une franche et généreuse hospitalité, les hôtes du prieur mettent le feu à l'église, pillent le presbytère qu'ils incendient ensuite, reprochent au prieur âgé de soixante-quinze ans, de rester dans la Babylone catfioliqtie, et lui proposent d'embrasser le Calvinisme. Ce vieillard déclare qu'il préfère la mort à une apostasie. Les apôtres de Calvin lui tirent trois coups de fusil en pleine poitrine , et l'éiendent mort à leurs pieds. On n'apprivoise pas des tigres...

La Melouze vit, en la même nuit, son église incendiée, mais le prieur heureusement s'était caché. A

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sa place on se saisit d'un habitant nommé Bastide qu'on égorgea au milieu du grand chemin. Il ne nous est pas permis d'omeitre que le jour de la Toussaint de l'année précédente, on avait trouvé un chien crucifié à une croix plantée devant l'église de la Melouze. A quelle communion appartenaient les auteurs de cette impiété grossière? Ce n'étaient pas apparemment des catholiques. Ceux-ci auraient été autorisés à user de représailles. Ils s'en étaient abstenus et les sectaires de l'hérésie sont pris ici en flagrant délit d'attaque et d'intolérance barbare contre leurs adversaires. L'histoire impartiale prouve jusqu'à la dernière évidence qu'il en a été constamment ainsi depuis la naissance de l'hérésie calviniste.

Les paroisses de Saint-Frezal-d'Albuges, de Saint- Privat-de-Vallongue , de Saint-Hilaire-de-Lavit, de Saint-Julien-d'Arpaon , de Saint-Laurent-de-Trèves , de Saint- Andéol-de-Clerguemort , de Moissac virent aussi incendier leurs églises, leurs presbytères et mas» sacrer un assez grand nombre de leurs habitants. Les maisons particulières qui appartenaient à des catholiques furent aussi pillées et brûlées.

Dans la paroisse de Saint-Germain-de-Calberie , nous voyons une femme en travail d'enfantement , poignardée et entièrement consumée dans l'incendie de son habitation ; un enfant de dix ans qui avait lente de couvrir de son corps sa malheureuse mère, poignardé et brûlé. D'autres paroisses telles que Saint- Maurice-de-Venlalon, Saint-Martin-de-Lansusele, Ga-

briac , Saiiile-Croix , Saint-Etienne-de-Yallée-Française, Vebron près de Florac , Fraissinet de Fourques surtout où beaucoup de femmes et d'enfants furent égorgés; plusieurs hameaux et un bon nombre de châteaux subirent de la part de ces bandes de cannibales les plus lamentables désastres.

Et nous nous bornons aux localités de la province de Gévaudan Que serait-ce si nous voulions esquisser seulement , comme nous le faisons ici , le tableau des dévastations et des meurtres dont les contrées voisines furent le théâtre?

Certes , nous ne réveillons pas d'aussi déplorables souvenirs pour exciter l'indignation publique contre nos frères malheureusement encore égarés, et appeler sur leurs têtes l'affreuse responsabilité des crimes qui ont été commis par leurs co-religionnaires. Nous nous bornons à les plaindre et notre devoir est de prier pour leur conversion. Mais nous voudrions bien, et ce désir nous semble rationnel et logique, nous voudrions qu'une bonne fois pour toutes, les écrivains protestants se préservassent de représenter ce qu'on nomme les dragonades des Cevennes comme des attentats odieux et surtout gratuits à la liberté de conscience. Encore une fois les exécutions opérées dans les Cevennes par les mandataires de Louis XIV étaient de vigoureuses répressions des brigandages commis par les protestants contre les catholiques. Fallait'il donc que Louis XIV abandonnât à la merci des égorgeurs et des incendiaires, commandés par le camisard

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Cavalier et autres, les infortunés habitants des Cevennes qui n'avaient pas voulu abjurer le culte de leurs pères, comme l'avaient fait leurs persécuteurs? Si ce prince eût agi de la sorte , on ne manquerait pas aujourd'hui d'accuser la dédaigneuse et coupable indifférence de ce monarque, parce qu'il est de règle, dans un certain parti , de donner toujours tort aux têtes couronnées.

On peut lire dans le deuxième volume des Documents historiques sur ta province de Gévaudan j imprimés et publiés à Toulouse en 1846 et 4-7, les mémoires où nous avons puisé ce qui vient d'être analysé sur les guerres de religion dans le seizième et au commencement du dix-huitième siècle. Ce qui concerne celte dernière phase de ces déplorables collisions est raconté par un témoin oculaire l'abbé Mingaud , curé de Saint-Elienne-de-Val-Francesque ou Vallée-Française , dans les Cevennes , lequel échappa presque miraculeusement au sort d'un grand nombre de ses confrères, qui furent immolés. Ce récit attire la confiance par sa naïveté et sa simpHcité. M. Gustave de Burdin, archiviste de la Lozère, qui a été appelé à publier ces documents authentiques dans l'ouvrage précité , témoigne avec raison sa reconnaissance h M. l'abbé Lourdin, curé de Saint- Etienne , auquel on est redevable de la communication du précieux manuscrit. Nous avons à payer le même tribut de gratitude à ce respectable confrère.

Tout récemment, la Société d'agriculture , indus-

trie, sciences et arts de la Lozère, a reçu communication d'une lettre inédite, conservée dans les archives. Le sieur de Chavagnac raconte à son frère , docteur en théologie, résidant à Paris, le déplorable événement de la prise de Mende par le capitaine Merle, le jour de Noël 1579. L'auteur de ce récit débute en déclarant qu'il va raconter la vraie vérité comme toutes choses y sont passées. La partie de cette longue lettre qui raconte la desmotition de l'église cathédrale , a été transcrite par nous textuellement dans la note sur le chapitre XII de la première partie.

Cette communication est due à M. l'abbé Baldit , archiviste du département de la Lozère. Nous avons encore ici en particulier des remercîments à adresser à notre digne collègue de la Société académique du même département. Il est d'une très-haute importance historique que de pareils documents soient éta^ lés au grand jour , ahn que la vérité ne soit plus obscurcie sous les voiles imposteurs de la partialité systématique.

Ce que nous disons en ce moment nous est inspiré par le dégoût profond que cause à tout homme droit et impartial un livre publié en langue allemande, en 4847, et qui a pour auteur un fougueux démagogue d'Outre-Rhin, nommé Zimmermann. Il prétend raconter dans ses trois volumes les événements qui signalèrent la prédication des doctrines de Luther , dans ces contrées jadis si catholiques. Cet auteur excuse les excès les plus hideux auxquels se livrèrent

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les novateurs. Il rend les catholiques responsables de l'incendie et du pillage des églises et des châteaux, du massacre des prêtres et des moines. Il représente comme des monstres et des tigres tous ceux qui voulurent opposer une digue à ce torrent dévastateur. Zimmermann est digne de fraterniser avec M. de Félice, dont nous avons déjà parlé. Pour combattre de pareils mensonges , il faut plus que du dédain et de l'indignation; il faut exhumer de leurs poudreux réduits les témoignages écrits qui font briller la vérité et terrassent la calomnie.

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