‹ Gabriel Fauré et son œuvreChapitre 1 sur 3 · DURAND ET C · texte numérisé non relu

DURAND ET C

^, place de la Madeleine^ 4

/;. et F. mr>.

A GEORGES PIOCH

est présomptueux de vouloir contraindre en ^ S^ ^11^ simple récit un Œuvre, des actes et des gestes, enclos de toute la vie d'un artiste infatigablement actif et supérieur. Le dessein n'a qu'une excuse : ce désir d'exalter que fait impérieux l'enthousiasme, et — au cas où quelque épris d'idéal n'aurait pourtant jusqu'ici qu'incomplètement connu cet Œuvre, ces actes et ces gestes — de modestement contribuer à rendre plus total l'hommage qu'ils méritent.

Encore sied-il de ne point se dissimuler la vanité future d'une telle tâche. L'avenir n'a nul besoin de ses fruits, car l'artiste fut, à lui seul, l'architecte parfait de sa gloire, et l'Œuvre a plus d'éloquence que n'en auront jamais ses glosateurs I

Collection " Musica '.

Gabriel Fauré à l'orgue de l'église de la Madeleine (Paris).

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isr à Pamiers, chef-lieu d'arrondissement de l'Ariège, que naquit, le 10 mai 1 8 '1 5, Gabriel- Urbain Fauré ; mais, c'est à Foix, où son père dirigeait l'Ecole normale, que le futur musicien vécut sa petite enfance.

Il ne semble pas que la trempe des aciers ni même le trafic des graines — deux des causes les plus directes de l'activité régionale — aient jamais beaucoup frappé l'imagination du jeune Gabriel Fauré I Sans doute, un génie bienfaisant avait touché le front du nouveau-né, afin que ce front n'eût jamais à soufîiir de la chaleur trop rude des forges, non plus que de l'aveuglante poussière des farines I A la place où s'était produit l'immatériel contact, des facultés, immatérielles aussi, s'épanouirent, et puisqu'elles étaient d'essence divine, Gabriel-Lrbain Fauré fut acquis à la Musique !

Dès l'âge de dix ans, il apprit à la servir dans un de ses temples les plus fameux d'alors : l'Ecole Niedermeyer. On

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sait l'ancienne prospérité de cette école, où plus crun compositeur, glorieux aujourd'hui, fit ses études ; par exemple, Camille Saint-Saëns. Or, après les primes travaux accomplis sous la direction du chef d'orchestre Dietsch et de Niedermeyer lui-même, c'est à Saint-Saëns justement qu'eut affaire Gabriel Fauré...

On voit (ju une assez légère distance d'âge suffisait, à l'époque, entre un maître et son disciple. L'auteur de Samson n'omit point d'en convenir quand, à l'issue d'un récent banquet anniversaire, et désignant ses voisins, Gigout et Gabriel Fauré, il dit à l'assistance : « Jadis, j'enseignai la musique, Messieurs, à ces deux jeunes gens I... o

Vers sa vingtième année, lauréat pour l'orgue, le piano, l'harmonie, la composition, Gabriel Fauré abandonna l'Fcole. Et, parce qu il lui fallait lutter pour la vie. il se mit en quête d'une fonction d'organiste. 11 la trouAa. provinciale d'abord, à l'église Saint-Sauveur de Rennes, et. trois ans après, parisienne, à Notre-Dame de Clignancourt.

Mais les tristes jours sont proches : la guerre éclate. Ainsi que tant d'autres artistes, illustres à présent, et qui. jeunes, surent, à l'appel du pays, faire leur devoir d'hommes, (iabriel Fauré fit simplement le sien. Voltigeur au premier régiment de la Garde impériale, il se bal au Bourget.

Il aime à se rap[)eler. comme tous ceux qui les ont vécues, les heures héroïques, parce (ju il «n a, comme eux. gardé l'intime fierté du geste consenti. lA ne douiez point (|u'à lii louge cravate de la Légion d'iionneur, gagnée par la plume tlu musicien, il ne préfère secrètement la médaille « avec agrafe o, gagnée parle chasse|)ot du soldai! \nilà qui se devine à la fa(;on dont le nwulrc conte sa preinièn^ « histoire » de régiment.

Il s'était engagé le soir iiirine. V I appel, un sergent, «'•pcliml avec ])ein«' un iioiii (pii nClall point notoire encore,

cria : « Fortray ! » Nul ne broncha. — « Fortray 1 » se mit à hurler le gradé. Même silence. Alors, une recrue s'avança :

(( — Serait-ce mon nom que vous ne pouvez lire ? Je m'appelle: Fauré... »

« — Possible ! repartit le sergent ; mais quand je dis : Fortray I vous devez répondre tout de même !... »

La paix est signée. L'ancien voltigeur « Fortray » revient à Niedermeyer, et c'est en qualité de professeur, cette fois. Successivement organiste à Saint-Honoré d'Eylau, maître de chapelle à Saint-Sulpice, il lui arrive fréquemment de remplacer Camille Saint Saëns aux grandes orgues de la Madeleine. Saint-SaC'ns s'en va. M. Théodore Dubois lui succède, laissant à Gabriel Fauré la direction de la maîtrise. Puis, Ambroise Thomas étant mort, et M. Théodore Dubois nommé directeur du Conservatoire, le maître de chapelle monte à son tour à la tribune.

Les musiciens, épris des dons d'improvisateur de Gabriel Fauré, n'ont point perdu la mémoire des messes de onze heures auxquelles il jouait ordinairement. Plus d'un, qui jusque-là n'allait guère à l'église, y fréquenta, dès lors, avec assiduité. Et, chaque dimanche, ce fut, à la sortie de l'escalier en tournevis, une attente fidèle d'admirateurs et d'amis.

En 1896, la démission de Jules Massenet vaut à Gabriel Fauré l'une des chaires de composition du Conservatoire. Inspecteur aussi de l'enseignement musical en France, il est, à dater de ce moment, l'objet des distinctions et des charges les plus olïïcielles. Elles achèvent de mettre en lumière le nom du compositeur, fameux déjà dans les centres musicaux d'Europe.

Fauré accepte au Figaro une collaboration régulière, et, en 1900, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts consacre définitivement la renommée du maître, en le plaçant à la tête de notre grande école nationale.

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Kntîn. la soltMinilo liiine loile lonolion avant inoiu* les nionil)ix>s de rinslitul à so souvenir qu'un crand musicien nôlail pas enoort^ de leur nonibn\ ils rèlisenl ! C.Vsl en u)oi) que (îabriel Kaurè s'assil jH>ur la pnMnière fois dans le nuMue fauteuil que Keyer,.. Le vt^nèntble meuble, durvi pourlani par Tbabilude, dut quelqne peu s'elonner du point où stMubleut a\oir dilTèn^ dans leur conception de Tari, ses deux derniers Oivupauts î...

C^n pourrait supposer qu'une aussi brillante carrière ait ett^ sullisiuUe à hausser (labriel Paurv au premier ranjr des personnalités musicales daujounl'hui. Il nVn esl rien, (^-ette c;\rrière, si noblement n^nplie fût <'lle. el lt»s fonctions multiples enln^ les<]uelles elle se j>i\rtasîea. ne constituent que ras|>ivt extérieur de sa srloire. Celle-ci rej^H^se sur un lal>tMir plus noble enci>rt^, plus fécond, plus dun\ble, el si durable même qii'il ne s^mniit manquer de demeuivr toujours, car c'est, en vérité, sur TllKuxre qu'elle rx^jH^se. Kt cet d-.uxn^ que ln>p lonjîtemps on a connu f.^rt n»al, est vaste autant qu'il raxonne !

\ luesurx^ que pass<^ra le tem|\s, il ravonneradavanUi:t\ Il est de ceux devant lesquels il convient qu'on s'incline avec une énu>tion profonde et comme un tendre rv^j^HVt, |>an."e que sVn dégï^pent, suprêmement évidentes, la forv^e, la gràt^v, la persuasion, la constance et la sènMiité jvïisible du (lénie...

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i PLQi i: illiislrc que soit Gabriel Faiiré, on lo (M^iiîwul iniparlailcnicnt encore. Il ne laul pas s'allrisler de cela. On le connaîlia mieux clans (li\ ans et lout à fait dans cinquante. La postérité prendra soin de le situer di«^nernent. Par (^lle, il cessera (ra[)[)arlenir seulement au |)eu[)le, nombreux déjà, des artistes et des dilellantes. Son nom sera dans les anlliologies parmi les plus beaux de la Musicpie.

Nous ne pouxons (piavoir la prescience de ces cboses au degré où l'eurent, eux aussi, les contemporains de Scbubert et de Scbumann, lescpiels, de leur vivant, ne furent point méconnus. La foule igFiorait leurs noms ce[)endant, et ce n'est que peu à peu (pi'ils lui ont été révélés. iSous avons, en ce ({ui concerne (jabriel Fauré, la promesse de cette révélalion progressive. Depuis une dizaine d'années surtout, ses interprètes se sont multi[)liés constamment. Il ne se j)asse guère de soirées où le iioin de Fauré ne figure sur un programme de France ou d'ailleurs. Le gros public peut n'être pas instruit totalement encore de ce nom : [)ersonne, en re\anche, des gens f[ui s'intéressent, même laiblemcMit, à la musique, ne l'ignore plus aujourd'hui.

Les nu'lodies du second recueil ont voltigé sur bien des lèvres. Adieu, Clair de Lune, les Roues d'ispahan, chantent en bien des cœurs. Tous les violonistes chérissent la Ber-

ceuse et la Sonate ; tous les pianistes, les Impromptus, les Barcarolles et les .\octiirnes. ■Nos groupes, dits de « musique de chaiiibre », tiennent pour classiques les deux Quatuors, et même, on a parfois exécuté le Quintette. Toutes les églises enfin, ont retenti des suaves inspirations d'un musicien, qui fut un maître de l'orgue, et les grands concerts de Paris et du monde entier accueillent avec fréquence la poétique Suite sur Pelléas et Mélisande.

Je ne songe point à vous avoir énuméré si Aite toutes les compositions de Gabriel Fauré. Elles sont autrement nombreuses, et nous en prendrons soin tout à l'heure. Il se pourrait cependant que des pages capitales, parmi l'œuvre de Gabriel Fauré — et même surtout celles-là — n'aient pas encore été comblées d'une vogue digne d'elles.

Les mélodies, par exemple, qu'on chante le plus couramment, sont de préférence parmi les i>lus anciennes. Elles sont, au demeurant, exquises et les unes sont originales déjà. D'autres, conçues depuis, sont plus e\({uises et plus originales encore. Parmi celles-ci, certaines ont une intérieure beauté. C'est pourquoi d'assez rares artistes les pénètrent au point de les interpréter volontiers. On entend moins souvent En sourdine que le Secret, et moins souvent (yest l'extase que le Poème d'un jour. Bref, on serait en droit, à (piel(jues exceptions près, d'admettre l'insufrisante popularité de ce qui correspond, chez Gabriel Fauré, à sa (( troisième manière ».

Je ne souhaite point \(>us infliger les tracas de la musicogra[)hie ln>p bavarde I 11 esl utile néanmoins, avant que de s'aventurer au sein dune production si haute et si nombreuse, d'en définir les ('lapes.

Toul d'abord. nin>ieien à lOn'e d'une carrière, Gabriel iauré s'esseva. La mélodie pour i- la \oi\ accompagnée »

Cliché Reutlinger.

Gabriel Faurô en i863.

l'attirait. Ln premier recueil de chants vint donc — i^ y ^ longtemps — donner quelque relief au nom de son auteur. Il était l'égal d'une promesse. Ses pages joliment sensibles, mais d'adolescence, laissent indécise la personnalité d'un musicien de talent, ignorant de soi-même, et tout ingénument fidèle à la mode de Charles Gounod

Qu'il eut été téméraire de le jauger sans plus attendre ! Yoici le second recueil. Il est un clief-d'œuvre déjà. Son originalité musicale s'aflirme saisissante. Inentendues, savoureuses, nées d'une imagination exceptionnelle, jamais forcée et seulement intuitive, où la science, comme neuve elle aussi, n'intervient que pour un accroissement de l'effet, des sonorités hardies enveloppent la courbe mélodique, inédite, capricieuse, adorablement spontanée.

On ne décrira jamais avec des mots le charme tantôt léger, tantôt grave, tantôt les deux ensemble, des vingt mélodies* dont se compose le second volume de Gabriel Fauré I Je vous en citai, tout à l'heure, quelques titres. Ils sont, vous le savez, parmi les plus célèbres. Ils constituent ce que nous devons appeler la « seconde manière » du maître, celle à laquelle se rattachent, en outre, d'importanis ouvrages instrumentaux, la Sonalc pour piano et violon, et les deux Quatuors, si alerlos, si tendres, si nouveaux.

Pour ce qui est de la « troisième manière », il semble bien qu'elle doive englober et les cinq mélodies dites « de Venise », et les autres mélodies du troisième recueil, et aussi la Bonne Chatison. Désormais, le génie du musicien est totalement éclos. Les artistes en accueillent avec admiration chaque manifestation successive. On ne discute plus (Jabriel

* t n remaniement d'édition datant de l'apparition du troisième recueil, a réduit à vingt les mélodies du second. Elles furent primitivement au nombre de vingt cinq.

Faiiré. On l'aime. Tout de même, on s'étonne, à mesure qu'on l'apprécie mieux, de la variété musicale, à la fois impérieuse et subtile, dont il témoigne. On s'émerveille de ce qu'il a « inventé ». On est pleinement conscient, chez les musiciens, des trésors dont ce musicien d'exception vient de doter la musique. Car dans ces mélodies et dans la Bonne Chanson sont apparus en un faisceau magnifique, tous les fameux « enchaînements » spéciaux à Gabriel Fauré. Et toujours, ils servent, c'est le meilleur de leur charme, une émotion plus vive, une inspiration mélodique plus vaste, plus pure, plus ailée.

Et cependant, elle va bientôt se magnifier encore! De nouvelles « trouvailles », s'il est permis d'ainsi s'exprimer, caractériseront chez Gabriel Fauré une « quatrième manière )) . Elles sont au sein de cette œuvre troublante à laquelle on n'a pas rendu pleine justice : la Chanson (ï Eve !

Aux accouplements sonores qu'avait institués déjà l'auteur de Xdi Bonne Chanson, l'auteur de la Chanson dEve en ajoute nombre d'autres. Ils ne modifient point les précédents ; ils les complètent. Ils achèvent de donner au musicien un vocabulaire idéal, propre à la traduction des nuances les plus diverses, des inflexions les plus rares. Et voici ro qu'il nous faut remarquer :

A mesure (jue va s'accentuaut dans le détail la recherche de Gabriel Fauré, elle aboutit à plus de grandeur, à plus d'élo([uence, à plus de simplicité dans la ligne. Elle fait de Tari lauréen 1 un des [)lus parfaits qui soient. Complexe et clair m même temps, volontaire et impulsif, il émane à la fois (lu ceiNcau el du cd'ur.

Celte Chanson d'Ere — cpi à l>i(Mi considérer, on trouverail er\ germe dans la Eoi'cl de Sei>lentl)re el dans queicpies autres pièces antérieures — acipiierl aujourd'hui une im- ])orl;uice C(.usi(lérabl(\ I^lle est. lianni>ni(jueuient el mélo-

diquement, la présente « manière » de Gabriel Fauré, celle — aboutissement d'une évolution désormais totalement accomplie sans doute — à laquelle il demeure et demeurera fidèle ; celle d'une œuvre splendide : Pénélope !

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N a pris riiabitude d'élendre le nom de u lieds » aux mélodies de Gabriel Fauré. Je ne crois pas qu'une telle application soit logique, ni qu'elle caractérise avec une assez heureuse précision les œuvres dont il s'agit. Elle a même un tort, peut-être. Celui de restreindre, en apparence, l'importance de compositions plus vastes que des « lieder ».

Je n'ignore pas qu'au temps où nous vivons, de nombreux mois palissent comme d'un travestissement de leur sort initial. Les uns se sont amoindris, et signifient aujourd'hui la moitié de ce qu'ils signifièrent d abord. D'autres, au contraire, ont pris une force plus grande. Ils sont couranmient utilisés à présent en vue dun sens plus impérieux. L'idée, le sentiment qu'ils traduisent sont supérieurs aux idées, aux sentiments qu'ils traduisaient autrefois. Il en est, de ceux-ci cl de ceux-là, (jui oui dévié à un point tel qu'on n'ose plus, sans ris(juer d'être incompris, les rendre à leur destinée première. Dire d'une œuvre qu'elle est « considérable », c'est allirmer cpi'elle est extrêmement importante. Ce n'est plus du tout déclarer qu'elle est seulement digne d'être (( considérée ».

Le mot « lied » nous fournil, il me semble, un exemple non moins probant. On se plaît à lui faire désigner de fiiron indistincte, toute composition musicale écrile à l'usage de

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