‹ Gabriel Fauré et son œuvreChapitre 3 sur 3 · I^IU · texte numérisé non relu

I^IU

E premier recueil des mélodies correspond naturellement à la première des quatre u manières » que je vous indiquai tout à l'heure. Ne le dédaignons point. iN 'aurait-il que la valeur d'un prélude à l'œuvre futur, cette valeur serait réelle déjà, car plusieurs de ces œuvrettes sont charmantes. Elles témoignent d'un sentiment délicat entre tous, et, par instants, subtiles ou particulières, elles annoncent un musicien d'élite. Cà et là, quelques harmonies transparaissent, qui ne sont plus esclaves de la « règle d'octave » ou de la fatalité des u degrés » I Et des courbes mélodiques ont des prémices de grâce et d'élégance.

II n'est donc pas injuste qu'une certaine vogue favorise encore ces premières compositions de Gabriel Fauré, et qu'on n'ait point cessé de chanter le Papillon et la Fleur, Après un Hère, Lydia. Toutefois, si l'on excepte le poignant Jjinienlo, connu sous le titre aussi de la Chanson du Pêcheur, page d'une grande beauté, digne de la beauté suivante, on doit faire une place à part au premier recueil des mélodies. Les gens qui ne savent que ces vingt chants d'adolescence, ne savent pas grand'chose de Gabriel Fauré. Ils ignorent la vraie splendeur du monument qu'il édifia et que ne sauraient suffire à caractériser l'harmonieuse colonnade de son portique, ni le clair reflet de quelques marches de marbre rose . .

Dès le second recueil, nous avons le sentiment très net de ce qu'il apporte à la musique. Cet apport est de deux ordres différents. Il a trait à la nouveauté du langage musical autant qu'à la nouveauté du souci littéraire. En ces vingt mélodies, le compositeur propose à notre oreille d'autres harmonies que celles auxquelles elle était habituée. A plus exactement parler, il nous présente surtout des enchaînements nouveaux d'harmonies qui ne sont point nouvelles. Elles s'enlacent suivant une conception originale de ce qu'on appelle dans les ouvrages didactiques, la « résolution exceptionnelle ». Et cette conception ne participe jamais d'une idée préconçue, d un système. Elle relève seulement de la sensibilité.

Pour s'exprimer, cette sensibilité, à mesure qu'elle prenait conscience d'elle-même, souffrit de l'étroitesse de la technique classique. Il arriva qu'un jour, les associations d'accords telles que les préconisent les théoriciens — dont la plupart sont morts et les autres dignes de l'être — lui ménagèrent par trop la satisfaction. Il lui déplut instinctivement que les sonorités fussent embrigadées par l'arbitraire caprice des sous-oftlciers de la musique I que les façons de moduler fussent étiquetées et rangées en un ordre immuable, sur des étagères où les compartiments étaient réduits à la plus stricte dimension. Cette sensibilité, vive, alerte, primesautière. ne conçut plus soudain le moindre plaisir à tirer sur la chaîne du « triton ». pour le conduire de force dans la niche de u l'accord de sixte î » Elle le laissa s'ébattre en liberté, vers la « sixte et quarte » inférieuremenl conjointe I

Ce faisant, (iabriel l'auré. l'un des premiers, dotait la musi(pie d un attrait nouveau. Il portait un coup définitif à ce qu'on avait accoutumé d'appeler t< l'accompagnement ». Il puhérisait les formules secondaires, sullisiuites jusque-là

à l'étayage d'un « chant ». Il autorisait enfin ce chant à devoir sa valeur véritable à l'expression continue de son harmonisation. C'était là donner une digne suite aux Amours du Poète.

Il n'y aurait donc plus désormais une mélodie prédominante et un (( accompagnement »> effacé. Il y aurait, phis logiquement, un « morceau de musique », où chacun des deux éléments précédents trouverait son déploiement total, son expansion légitime, et concourrait en conséquence à la valeur, totale aussi, de l'ensemble.

Au reste, le chant lui-même supportait — et c'était grand profil — une notable réforme. De conventionnel et tiré au cordeau qu'il était trop souvent chez les musiciens de l'époque, avec des coins de plales-bançles dextrement tapotés à la pelle, déparés du pissenlit-point d'orgue poussé au hasard, et du champignon -fioriture, étouffcur de fleurettes odorantes, et de toutes sortes d'autres mauvaises herbes encore, il se libérait d'un coup, do tant de festonnades et de tant de sarclures. Il n'était plus ce n'importe quoi de commande dont on avait accablé jusqu'ici levers c mis en musique ». Dévoué souplement au rythme poétique, il en subissait les caprices, jusqu'à devenir le complément direct et digne de ce vers, utile même à le grandir en force, en charme, en expression.

Le musicien, vous dis-je, avait, autant que le souci de la musique, le souci de la poésie. Jamais il n'alla choisir un poète de médiocre envergure ; jamais il n'alourdit son propre vol, de rimes qui n'eussent point aussi leurs propres ailes. Toujours, il élut pour chanter de puissants, de pensifs et d'inspirés chanteurs, car c'est Armand Silvestre, Leconte de Lisle, Sidly-Prudhomme, Jean Richepin, Albert Samain, ^illiers de l'Isle-Adam et, par-dessus tout, Paul \erlaine, qu'il sollicita de planer avec lui aux voûtes éternelles !..

Enfin, apportant au détail le même soin absolu dont il témoi/^nait à IV-gard de l'ensemble, Gabriel Fauré ne se put résigner à découper au petit bonbeur les mots et les syllabes. Il eût souffert de briser l'élan d'une épithète jolie, et de porter atteinte à la ténuité modeste d'un adverbe. A chaque mol ou parcelle de mot, il entreprit, lui musicien, de réserver, dans le domaine musical, la part que leur avait dévolue le poète dans le domaine poétique. Il lut, sur ce point, consciencieux au suprême degré, et, plus d'une fois, n'hésita pas à modifier la structure mélodique d'une phrase, altière cependant, afin, s'il répétait celte phrase, de l'accorder plus étroitement avec le nouveau vers.

Nell, première mélodie du second recueil, nous vaut un exemple piquant. Remarquons, en effet, qu'à l'instant de la rentrée en sol bémol majeur, sous les mots « la chantante mer, le long du rivage... » le musicien a rompu sans regret, avec autant de bonheur que de raison, la tète de la mélodie primitive.

Il en sera de même par la suite, chaque fois que le sens ou la cadence poétiques l'exigeront. Chaque mot, chaque « pied )) auront leur exacte valeur rythmique. Plus de redites. Plus de syllabes trop prolongées ou trop courtes, trop serrées ou trop espacées ; plus de phrases malencontreusement coupées, ou télescopées au contraire, les unes au travers des autres; plus de ces non-sens enfin, auxquels tant de composileuis précédents, primaires et peu préparés an commerce des poètes, s'étaient complus sans vergogne. Les poètes n'aNaient plus à craindre la collaboration des musiciens. Le comrouv d'un Lamartine, congédiant un Niedermeyer, cessail d êhe licite. Lue révolution venait de s'accom])Iir dans la lacoii de parer de musi(}ue une « j)oésic n .

Je ne cniis pas néci^ssairc de nous ra[)|)eler en (h'iail les

Gabriel Faiiré en i8(j!\.

vertus adorables des vingt chants du second recueil. Ils sont, vous le savez, ceux qu'on connaît le mieux, ceux auxquels on témoigne les plus fréquents égards Rendons un hommage rapide aux plus marquants d'entre eux.

Vous avez respiré les printanières senteurs de cette Nell, déjà citée; vibré aux majestueux accents dont se cadence le pas du Voyageur.

La mélancolie de V Automne, dont la large mélodie s'épand sur les syncopes expressives de la basse, vous pénétra.

Le lyrique Poème d' un Jour, que composent les trois pièces si diverses : Rencontre, Toujours, Adieu, tour à tour fortes et déHcates. emportées et rêveuses, vous a séduits. Et vos yeux se sont mouillés, je pense, parce qu'au rythme fatidique de la mer. voguaient les grands vaisseaux, loin des Berceaux a que la main des femmes balance !... »

Oui, \<)lre amour est a chose charmante comme les chansons du malin », et c'est bien par stricte obéissance à la volonté du poète, que le couchant s'efforce d'ouhlier le Secret !

Aurore, Fleur jetée, En prière, ont mis en tous les cœurs (( la vérité salutaire ». Et seule, sans aucun doute, la « petite main nue » de la Fée aux Chansons a pu faire ainsi se pencher en musique, au Pays des Rêves, « aux jardins de Mossoul ». les Roses d'ïspahan, sous la caresse inexprimable du « triste et beau » Clair de Lune !

'efforcer de distinguer en périodes la production d'un créateur, c'est s'exposer, souvent, à tomber dans l'arbitraire. On conçoit, qu'à maints instants, une façon de faire, qui paraît assez définie, laisse percer comme une échappée annonciatrice de la façon qui suivra ; que parfois, elle ne se refusera point, en revanche, à laisser reparaître comme un rappel de celle qui avait précédé.

C'est en vertu de ce libre caprice, dont dépend, chez l'artiste, l'expression de la pensée, qu'il nous semble, dans le troisième volume des mélodies de Fauré, rencontrer quelques pages issues de la « seconde manière ». Il esl vrai — je le notai déjà — que des mélodies ont été. par suite d'un remaniement d'édition, changées de volume. Et ce sont celles-là justement.

Les quatre numéros de l'op. ~)i, Ld/'mcs. toute haletante de sanglots ; Au ciinelièrc, poignante en sa grandeur désolée et comme pourvue de rudesse au contact du chantre de la Mer: Splci'n, si délicleusemeril ouvragée, et. gerbe à elle seule, la liose, vous avaient été révélées dans la première éditi(»ri du second recueil. Leur transfort dans le troisième s'explique par le d('>ii" de l'aiitc»!!- île voir S(^s nirlodirs réunies se succéder, selon le lani: (ju'elN^s occupent (Mironologiqueniciit «lans son o'uvrc. N'en sovons pas abusés au point de

considérer tout le troisième volume comme caractéristique, dès sa première page, de la « troisième manière » du maître, car c'est à partir seulement de l'op. 58 qu'il le devient.

Dans Mandoline, En sourdine, Gree/i, à (Uyniene, Cest

I extase, de nouvelles recettes harmoniques se précisent en elTet, et aussi comme une esthétique d'un raiïinemeiit plus étonnant encore. On peut tenir pour certain, par exemple, que la courbe mélodique et les calmes arpèges de En sotirdine sont — sous les paroles : « dans le demi-jour que les hautes branches font... »> — nettement prometteurs des magnihcences expressives de \à Bonne Chanson. De plus, constatation qui n'est point indilTérente, nous nous acheminons vers une sorte de communauté thématique dont le chefd'œuvre se grandira. E/i sourdine, Green et (^'esl l'extase, possèdent, identique, une sensible — et combien fauréenne — phrase de piano ; comprenez qu'elle leur est commune. Dessein prémédité ou siuq)lc similitude d'impression ? Rencontre mélodique, issue d'une même volonté harmonique ?

II n'importe et sulïit seulement de remarquer qu'une même figure rythmique, donnant naissance à une même amplification mélodique, soutient le développement des trois pièces.

Pièces adorables, au demeurant ! On ne se lasse d'en goûter la spontanéité des accents, si directs, si émus :

(( Celle àme qui se lamenle Et celle plainle dormante, C'est la nôlre, n'est-ce pas ?... )>

\ous pouvez jouer cent fois à Clymène. Vous ne vous défendrez pas à chacune des cent fois, d'une admirative exclamation, lorsque « rentre » la voix sur l'accord de nti bémol mineur, si imprévu, si trouvé, si pleinement élo-

quent. Joie d'harmoniste ! diront les sceptiques. Simple félicité de professionnel ! Eh bien, non ! Sensation seulement de l'expression subtilement, idéalement rendue. Aboutissement heureux d'une ligne artistiquement tracée dans 1 ensemble de la toile. Geste, mouvement, pose, fixés de façon saisissante. L'un des facteurs enfin, de la perfection du morceau et de la beauté qu'il dégage.

L'op. 76 affirme encore les nouvelles inclinations de Gabriel Fauré. Il en parfume l'œuvre impérissablement ! car c'est ici justement, du Parfum impérissable qu'il s'agit î Saluons les associations ondulantes des « triions » descendants, générateurs des inflexions vocales enchanteresses. Mais soyons sensibles surtout, à l'inspiration d'une page que son apparente complexité n'a point empêchée de jaillir. On peut en frissonner encore dans Arpège, Prison et Soir, chant admirable où l'une des plus belles âmes de poète et l'une des plus belles âmes de musicien se sont toutes deux, sœurs associées par le Génie, penchées pour « écouter quelque chose mourir !... »

Halte sous les arceaux de la Porèl de septembre ! Peutélre est-elle, par son rvthme «< aux rumeurs amollies » . autant que par son chant pathétique et l'infaillibililé de sa prosodie, le chef-d'œuvre de ces autres chefs-d œuvre. Elle marque, en tous cas. l'une deséchn|>péosdont je vous parlais tout à l'heure, vers une destinée |)ruchaine. Car nul ne niera qu'aux « sapins agrilTés au goulTre »>, s'agrilTenl également les enchaînements avant-coureurs de la radieuse Chanson d'Eve ! lis habitenl. au reste, les deux autres mélodies de ce même op. 8,"), /a Fleur t/iii ra sur l'eau el {rrompatjnemenf. Ils nous p(Minoltenl (\c l'égaler à (pieKjui^ opulent écrin où seraient enchâssés, cote à ente. Irois jovaux inestimables î

Je crois (pic i "est à la « troisièuK' inaiii» ro « de Gabriel

Fac-slmile d'un manuscrit autographe.

Fauré qu'il convient d'apparenler la Bonne Chanson. En vérité, je n'en suis pas bien sur. 11 se pourrait, eu effet, que ia Bonne Chanson fut elle-même sa plus proche parente... Elle précède de cinq à six ans, à peu près, les productions maîtresses du troisième volume, et c'est de 1891 à 1892 que son auteur la composa.

On dirait d'une éclosion où le génie d'un grand artiste, après s'être désormais suffisamment essayé en manifestations dont d'aucunes sont définitives, plane en un continuel essor. Les musiciens ont accoutumé dédire : « La Bonne Chanson, c'est tout Gabriel Fauré I » C'est vrai. Pourtant, elle est à demi connue du public. Il lui préféra jus([u'ici les Roses j d'Ispahan. C'est un peu comme s'il aimait le mieux de j Beethoven ses premières sonates, et s'il bornait l'effort géant de Wagner à Rien:i ou Tannhauser ! 11 aurait peu souci, ce faisant, de quelques ultimes (jualuors et de Tristan et Ysokle... Or, de telles œuvres sont à la gloire de leurs auteurs ce qu'est, à la gloire de Gabriel Fauré, la Bonne Chanson .

Ah î la bonne chanson, en effet, que voilà I Toute pâmée de tendresse, et palpitante d'un pur frisson d'amour, elle s'attarde parfois à des pudeurs adorables. Elle s'enhardit d'envolées éclatantes. Elle charme, elle caresse, elle s emporte. Tantôt elle parle bas jusqu'à seulement chuchoter. Et tantôt, inq)érieuse, souveraine, gonflée de fièvre et d'enthousiasme, elle clame un cantique d'humanité.

Pour discipliner sa musique à tant de violent contraste — avec cependant la souple variété de mille acheminements intermédiaires — Gabriel Fauré n'emploie point les moyens complexes qu'on pourrait croire. C'est plutôt en largeur autant qu'en simplicité qu'il réalise. Ne nous méprenons pas, je vous prie, sur la juste signification de ces termes.

Ce n'est point parce qu'elle contient un respectable lot de

bémols et de dièses que la Bonne Chanson doit être décrétée (( complexe ». C'est l'expression musicale qui seule ici nous importe. Et je ne vois rien, en vérité, de plus simple et de plus spontané que cette expression-là. Elle est celle de Verlaine. On dirait d'un adolescent conquis par un ensemble de sentiments nouveaux pour lui, dont il s'étonne autant qu'il en demeure séduit. Il crie. 11 exulte. Il va de l'un à 1 autre. Il allonge la main, comme pour fixer un instant tant de révélations insoupçonnées qui passent. C'est l'empreinte de chacune qu'il reçoit, alors qu'il s'efforce déjà à la poursuite d'une autre. Et rien n'est plus émouvant que cette force juvénile, cette fougue des ans premiers, cette généreuse dépense de mots, d'exclamations, de ravissements et d'extases î

C'est Verlaine, vous dis-je, qui est entré à l'Ecole Niedermeyer ! C'est lui qui s'est assimilé la pratique du contrepoint et de la fugue ! C'est lui qui sait la musique I Et c'est lui qui transpose dans la langue immortelle de Gabriel Fauré, ce qu'a transposé Gabriel Fauré dans la langue immortelle de Verlaine... Car jamais on n'imagina l'union plus accomplie de la musique et de la poésie. Jamais on n'eut l'exemple de celle-là plus étroitement modelée sur celle-ci. Le sentiment qui fit s'épandre l'une est bien le sentiment qui fit s'épandre l'autre; dans les inspirations du musicien, frémit toute la foi reconquise du poète, timide de ses subtiles délicatesses, fière de ses épanouissements indomptés !

Je ne vous préciserai point les((uelles des neuf pièces de Va Bonne C//a/2.so/j sont préférables. Jamais je ne l'ai su! Le mieux, en l'occurrence, est de considérer l'œuvre comme une. indivisible, et faite d'un unique morceau. Ainsi, c'est à relui là (piOn n'aura |)as d'embarras à doinier la jiréférencc ! (iela iir \aul il |)as mieux (|ne de disséipiei' froidement une «••iiMc (iniil l(>s éléments conslilulils s(^ut d'une richesse égale, el s(^ balancent en un id» al écjuilibre i' l'évitons donc

OI

l'inventaire des « thèmes générateurs » I Sachons seulement qu'ils se succèdent d'abord, alternent, et finalement se réunissent.

Combien il serait désirable, au contraire, de pouvoir exprimer par des mots la grâce féodale, et comme un peu mystique, dine sainte en son auréole : la ferveur de Puisque taube grandit, largement ascendante sur les degrés d'arpèges sonores et dispensateurs de riches harmonies. — Ah I le magique enlacement de la musique au vers : u Et comme pour bercer les lenteurs de la route... n — Le tendre apaisement de V Heure exquise où se groupent à la fin. les cinq notes conjointes, caractéristiques de l'un des thèmes fondamentaux. Et comme il serait doux de vous faire savourer encore les mystérieuses répercussions de « Son pas sonore » ; et gravir les triolets de la coda, jusqu'à la joie sereine qu'ils expriment, singulièrement opposée aux « neuvièmes enchaînées » du précédent passage, thème constilutif elles aussi : « Mon cœur craintif, mon faible cœur !.. »

Souplesse inégalée 1 Richesse inépuisable î Changeante, mobile, docile au vers et jusqu à la moindre restriction de l'image, la musique commente, étale, épanouit. Elle s'autorise, dans sa naïveté toute verlainienne, de formules im[)itoyablement condamnées ! Elues par tout autre compositeur, elles ne sauraient man(pier d'être honnies ! Sous la plume de Gabriel Fauré, elles ont de si neuves et de si persuasives vertus, que nul ne s'avisa jamais d'en médire ; de se déclarer hostile, par exenq)le, aux contre- temps apeurés de (( J'ai presque peur, en vérité... » Ils ne se privent point, au reste, de nous masquer, comme par coquetterie, les plus délicats enchaînements harmoniques, et quel ravissement que cette orientation du pianistique motif vers le ton de mi majeur, avant la longue et chaude montée vers le a Que je vous aime » fervent, impétueux, puis aussitôt corrigé du

« Que je t'aime », doux inefTablement, puis, de nouveau, croissant, soulevé de note en note, et bondissant encore afin d'expirer mieux en un murmure.

Vous savez, j'espère, interrompant le poète « dont les yeux sont pleins d'amour », le pépiement de « mille cailles dans le thym » î Et Falouelte qui « monte au ciel avec le jour » 1 Et soudain, 1 essor aussi d'un lyrisme attendri et vainqueur, car « voici le soleil d'or » !

Jamais la musique de Gabriel Fauré ne s'est manifestée plus alerte, plus grave, plus fine, plus langoureuse, plus saine, plus apte à tout chanter ; plus forte, plus puissante, plus contradictoire enfin, à ce préjugé trop longtemps persistant, que l'auteur des « lieder » était un musicien seulement « d'intimité I » Mais la puissance de cette musique est en mar":e du bruit. Elle dédaiii^ne la fanfare des cors et

le tapage des trombones et le clinquant des cymbales I Elle est de la puissance intérieure. Elle se complaît à 1 expression de la pensée. Même, il lui arrive d'exceller à la puissance de la douceur. Je ne sais rien de plus grand, de plus large, ni de plus tendre, que la paisible conclusion :

Et quand le soir viendra, l'air sera doux Qui se jouera caressant dans vos voiles...

Comprenez que. dans la Bonne (Chanson, la musique est surtout fertile en élans. La recherche apparente de lélocution n'est que leur conséfjuence. et jamais elle ne |)orte atteint»' à la spontanéité de l'Idée.

Que voilà donc la méloilie modèle, la mélodie noble. la mélodie (( \raie ». \A (juci atlVont re(:oivent à soîi contact ces compositeurs qui, si plaisanunenl. >'intitulent « mélodistes )) alors (|u iU ne sont (pie tri\iau\ ! Ils ont leur doctrine toujours pirte «*t nous savons leurs sornettes de la « libn^ inspiration ». l'auiv. ipii ne prêche point, à moins

que ce ne soit d'exemple, a lui, plus simplement, tout « le printemps dans l'âme... »

Hélas! si le Fauré delà Bonne Chanson a mis tant de mots en sa musique, je crains de n'avoir mis que bien peu de sa musique en tant de mots 1 Pardonnez-moi. Et si vous ne la connaissez point, apprenez à la connaître. Si d'aventure, vous n'en aviez sondé qu'incomplètement encore la beauté, empressez-vous à la sonder davantage. Peut-être vousl'avaiton traliie ou l'aviez-vous trahie vous-mêmes... L'œuvre est pianistiquement dilTicile. Et c'est une raison de [)lus pour la traiter avec égards. Mais que grande est la joie quand on a fait l'elTort I Qu'il s'estime comblé celui qui pénétra le secret de la cassette et qui possède enfiii les gemmes irisées de ses accords et de ses chants I

Le temps aidart, et la médiocrité du public s'alténuant, et le culte de la musique progressant, la Bonne Chanson aura sa part de la laveur populaire. On I aimera, dans l'avenir, comme on aime, à présent, les Amours du poète. L'œuvre de Schumann et l'œuvre de Eauré ne sont pas précisément semblables ; elles ont une allinité cependant : cette parcelle d'àme qu'on tourne à chaque page, où l'àme est tout entière...

A Chanson (VEve est l'exemple de la quatrième manière fauréeniie : celle aussi de Pénélope, vous disais-je en commençant. En quoi cette manière diiïère-t-elledes trois précédentesP Point par la conception mélodique. Celle-ci demeure, en effet, sensiblement la même, et l'on ne saurait s'en étonner si l'on considère qu'elle est à son apogée déjà. Cette mélodie se complaît à la grandeur. Elle est, de moins en moins, la jolie inspiration seulement et, de plus en plus, la pensée grave, et comme la manifestation recueillie d'un émoi et d'une sagesse. Sagesse point austère, d'ailleurs ; souriante même, un peu hautaine cependant.

Le poème de la Chanson dEve, de Charles Van Lerberghe, était digne du musicien (ju'il Icnta. l'>n le mettant en musique, (iabriel Fauré donnait à la lionne Chanson .son j)ondant naturel. Sachez toutefois qu'il ne s'agit plus ici de rémcrvcillement d'un \ erlaine touclu' i\c la grâce ; non plus (pie des rédemptrices \erlus d'un amour chaste. Il s'agit d'une sorte d'hyinue (pii seiall, en même temps, païen et m\sli(|U('. I/éin(M\( illciiK'ul u'hahile (pie « la jeune et di\irie l']ve ». L'amour n est que celui qu'elle exprime à son Créateur ; à la iialuic IVissoiinaule encore de la première aube (lu iiioiujc: aux Senteurs ensoleillées de l'Iùlen : à la jeunesse de toutes ces choses que Dieu l'a lommise à baptiser

Collection " Musica "

Gabriel Fauré en 1895.

d'un nom, à leur magnificence paisible, à la jeunesse, à la Vie!

Eve, elle aussi, s'étonne, mais c'est du « jardin bleu » qui s'épanouit ; du confus mélange des êtres et de la matière, des « frissons de feuilles », des u chants d'oiseaux », des « glissements d'ailes » et de la voix des eaux. Et c'est tout cela qu'elle aime.

Le musicien aime et s'étonne avec elle. Il s éprend ingéluiment de la beauté des choses naissantes. Il exalte « l'àme longtemps murmurante, des fontaines et des bois... » « Et les roses ardentes dans l'immobile nuit », et le « rayonnement de Dieu parmi ces roses et ces fruits », et la suavité de son haleine u dans l'odorant printemps nouveau », et VAiibe blanche, et \ Eau vivante !

Vous comprendrez que, s'évadant à ce point du domaine réel. Fan ré se soit trouNé naturellement conduit à la recherche d'expressions rares. Plutôt, il ne les cherche pas. Elles se présentent à lui, dociles à l'évocation de l'admirable Poème.

Les mélodies ont des sinuosités persuasives et comme mystérieusement souillées par la divinité éparse. Les relations des sonorités ont une douceur merveilleuse. Et c'est la raison pour laquelle il apparaît coupable de les vouloir identifier en vocables barbares, en mots affreux, ceux qui constituent l'unique don fait par les pédagogues à la musique, ceux qui désignent, encore une fois, les u accords » 1

Une seule mesure de Gabriel Fauré, c'est quelque chose d'immatériel et d'impalpable. La moindre terminologie technique ne dit à peu près rien de celte chose-là. Elle demeure inapte à la figer, pour l'échafauder plus commodément ensuite en une pile de chiffres stupides et brutaux. Les ailes des grands papillons sont d'autant plus soyeuses qu'elles volent. Et leur moire semble moins chatoyante

déjà, dès quelles ont cessé de battre. Il faut leur éparomer le pilori de la muraille, la blessure de l'épingle, et jusqu'à l'attouchement impitoyable du filet...

Au reste, qu'importent, auprès de l'opulence expressive de l'ensemble, les caractéristiques du nouveau langage fauréen ? Et trouverez-vous plus belle la musique, parce qu'elle abonde en fuyantes agrégations de « tritons », mariées à dos a^rréiralions de « Sixte-sensible ? » Nous abattons le filet, vous dis-je, nous enfonçons 1 épingle, nous immobilisons le papillon I Et vous estimez-vous satisfaits de connaître que des appogiatures. ou des retards de « tierce », sont inlassablement engendrés par le quatrième degré altéré a en montant » ? Et qu'il serait préférable, plutôt que de s'en remettre, en précisant ainsi cette particularité, aux façons d'expliquer des traités en usage, d'invoquer la présence de la gamme « bypo-lydienne. exhumée de son grec sarcophage, et précieusement acclimatée en la musique contemporaine ?

Je vous épargnerai de plus amples détails, afin de vous assurer seulement du concours qu ils apportent à l'expression de la pensée, suivant d'ailleurs la préoccupation permanente de ce qu'on appelle le « contrepoint ». Contrepoint ([iii n'est guère « d'école o, il va de soi I Contrepoint inédit, et neuf, et libre, et souple, et frondeur, mais contrepoint toujours, cependant. On le reconstitue le plus aisément du monde, sous la somptueuse véture des accords qu'il engendra.

lu (jue jolie nous apparaît encore la simplicité des figures dites d' « accompagnement », quand il plaît à l'auteur d'avoir recours à elles ! Les finales surtout sont significatives el (1 un ail détlaigneux et charmant. La ligne est d'une perfection (elle, qu'elle fait songer au net profil qu ont sous le ciel atlicpie. les tiMuples de marbre blanc...

Connaissez les dix pièces de la Chanson d'Eve, œuvre d'un musicien de race et de maîtrise. Et pour les connaître, ayez de cette œuvre le respect qu'elle commande. Le respect aussi de vous-mêmes sufiisamment pour ne pas dire : je ne peux pas jouer cette musique tout de suite : donc, cette musique « ne vaut rien ». Lavant étudiée honnêtement, vous acquerrez le droit de la juger et d'en ordonner les pages selon vos préférences. Alors, vous retiendrez comme suprêmes. Paradis et VAuhc blanche, VEaa vivanle et ]'ell/es-tii ma senteur de soleil, et l'angoisse de Crépuscule, et peut-être, le reste encore I . . .

i':m-:lope ! Elle domine de sa beauté, fîère et pure, et sereine l'ensemble de la production contemporaine. Elle marque avec éclat parmi la production du passé. Elle dépend de l'une aussi logiquement que de l'autre ; elle les résume autant qu'elle y ajoute. C'est une reine entre les reines qu'il nous faut saluer d'un hommage ; elle le mérite enthousiaste. Elle épanouit la gloire d'un des plus grands musiciens de ce temps et des autres ; elle met en contact avec le public, qui n'en était pas iiisliiiit sullisamment encore, l'œuvre précédent de l'auteur ; cet œuvre est tout entier en Pénélope autant (pi'eii cet œuvre Pénélope était tout entière.

Car, dans Pénélope, Gabriel Fauré, sous le seul point de vue nuisical, n'a pas évolué. La chose eiit été impossible. Elle eût été, de plus, illogique. (îabriel Fauré avait. dociK* à son désir, une gamme inlinic de couleurs et de verbes. Il n'a\ait j)lus aucun besoin, et pour cause, d'inventer.

Pourtant, on dira de Pénélope (pj'clle nous luoiilie uu « Famé uouNcau ». un lauré superbement inspiré en majestt'. vu puissance. Je ciois (pie. ce disant, on aura tort tout en a\anl lalson. Certes, (h^s pages de Pénélope chantent majestueuses et |>uissantes. Mais )(> |>ersisle à piMiser (pi elles ne nous (|(ti\(Mil pas surprendre. Dans Soir, il y axait de la puissance el aus<i de la majesté. Le l\e</iueni n était

R. r /"OfDf /v^iOt/i er. 3 scies

r?c/^m- Gabriel muREi

Publié avf'c l'aiiioiisation de MM. Helgel el C"

dépourvu ni de l'une ni de l'autre. Peut-être ne les avait-on pas assez exactement reconnues. Dans Pénélope, elles s'épandent parce qu'elles ont à le faire un naturel prétexte ; pour qui connaît l'œuvre de Gabriel Fauré, elles ne se révèlent pas. Si certains les méconnurent d'abord, c'est qu'elles existèrent surtout dédaigneuses de trop d'évidence. Elles furent, chaque fois qu'il le fallut, et sans tapage, de la vraie majesté et de la vraie puissance. La scène, l'orchestre, le décor, les chcLHirs, leur ont permis d'apparaître plus agissantes, plus nécessaires aussi à l'expression musicale d'un poème qui les exige à maints endroits.

Vous connaissez ce poème. Du moins, vous le devinez, puisque c'est à Homère que M. René Fauchois l'a heureusement emprunté. Les servantes de Pénélope filent cependant que, songeuse et jamais consolée, la reine, après dix ans, a foi dans le retour d'Ulysse. Les prétendants essaient en vain de la rendre attentive à leurs propos d'amour. Elle les hait et même, afin de n'avoir pas à multiplier les prétextes de ses refus, elle a imaginé ce subterfuge : qu'on la laisse, avant de la contraindre aux épousailles, terminer le linceul qu'elle destine au père d'Ulysse 1 Ce linceul, elle y travaille le jour et, le soir venu, le détruit fil à (11 !

Or, impatients et grossiers, les prétendants ne cessent d'importuner la reine. Ils s'efforcent à décourager son espoir. C'est en vain. Pénélope, confiante, attend toujours. Aux instants de détresse, elle appelle l absent. Et voici qu'à l'un de ces appels, une voix, du dehors, a répondu I Pénélope serait-elle exaucée.^ Ulysse, enfin, reviendrait-il ? Mais non. Il ne s'agit que d'un vieux mendiant qui demande assistance. Les princes, un instant effrayés, pour se mieux rassurer, le rudoient. Ils le chasseraient volontiers. Mais reine, Pénélope commande. Elle dit doucement les paroles

— 'ao —

de l'accueil. Elle va vers cet liole que lui envoie le hasard. (( Etranger, lui dit-elle,

. . Reste en celle demeure, Ulysse en est absent depuis longt(;ni|)«;, Itélas 1 Il t'aurait accordé la chambre la meilleure S'il l'a\ail vu. si\ieux, rimploranl. et si las !

La nourrice Eurvclée s'approche. Elle lavera, selon l'usage, les pieds du voyageur. Et vous savez ici le touchant épisode. La servante a vu la cicatrice I Elle crie d'angoisse. Elle dévisage le mendiant, elle reconnaît ses yeux,

a Tais-toi. nourrice, ou je t'étrangle ! » prononce Dlysse à voi\ basse. Tais-toi pour ma vengeance I »

Pénélo|)e n'a rien soupçonné. Sous les yeux du mendiant auquel elle ne songe guère, elle repousse les nouvelles tentatives des prétendants. Ceux-ci l'ont surprise en train d'eiïiler le linceul. Ils se vengent : demain, le prêtre de Zeus unira Pénélope à l'un d'eux.

La reine sort. Alors, resté seul, le mendiant redevient Ulysse ! « Epouse chérie ! clame-t-il, fpie soit terrible la vengeance ! »

Bientôt, Pénélope, au bras de la Nieille Euryclée. marche ainsi que chaque soir vers la colline d où lOn découvre la nier. Le mendiant l'accompagne.

Prends ce niantcau. vicilbird, l'ombre des miits est fraîche...

Au second acte, les bcMgtis dT l\sse sont endormis sur le tertre. Pénélop(\ Ijirycire. le mendiant, sapprochent à ])as lents. Le vieil Eumé(^ n'a point perdu cdniiance dans le retour du niaîlre. Chafpie soir, il NÎml ;ill(Midie aussi, au pied (le celle coloiiMe de niaihi'e (|U(* Pénélope lleuril de roses. H exlioile les Ixrgeis à re^poir. L(^ mendianl. interrogi' p.ii" la reine, lui ié\èle (|u il cniniul l l\>^e. 111 hébergea

jadis en Crète, où le héros, poussé par la lempète, avait été contraint d'aborder.

Ayant capté, par son récit, la confiance de la reine, le mendiant la réconforte et lui conseille impérieusement. Qu'elle espère ! Qu'elle résiste! Et, puisqu il lui faut choisir entre les prétendants, qu'elle choisisse seulement pour époux celui qui aura pu tendre l'arc d'Ulysse !

Pénélope s éloiane suivie d'Euryclée. Alors, à nouveau redressé, Ulysse, d'une voix forte, éveille les patres :

(( Eumée I Eumée ! Et vous tous les patres !...

(( Reconnaissez le plus à plaindre des vainqueurs de Troie !

(( Je suis Ulysse, votre roi I... »

Pleurant de joie, avec des gestes implorants d'enfants qu'on aurait rendus à leur père, les bergers se traînent aux genoux du maître revenu. Ils se tairont, et accourant au palais, dès l'aube, ils serviront sa vengeance, afin quo soit châtié le crime « avec l'aide des dieux !... »

Je NOUS dirai succinctement le troisième acte. Les prétendants vont contraindro la reine. Elle suit le conseil du mendiant. L'un après l'autre, ils s'essaient, afin d'être agréés, à manier l'arc terrible. I/un après l'autre, ils y doivent renoncer.

Alors, au milieu de la risée de tous, le vieux mendiant s'est avancé. Il va titubant vers l'arc. Il le ramasse. Il tremble d'émoi au contact de son arme fidèle. Et soudain, d'un élan. mais sans effort, il le tend î Stupeur ! Il lance la flèche à travers les douze anneaux des haches ! Puis, en ayant saisi une seconde, il vise d'une volte brusque le prétendant Eurymarpic. Il tire. Il le tue!

Au sein de l'unanime effroi, c'est la fuite éperdue des prétendants, la ruée aussi des bergers survenus. Défaillante, Pénélope a reconnu Ulysse. Il a jeté sa barbe inculte, il a

dépouillé ses hardes. Triomphal, dans sacuirasseétincelante, la main vengeresse armée du glaive, il fait justice I Et voici les deux amants enlacés enfin I « Ulysse et Pénélope ensemble ! » En extase, le peuple des bergers et des serviteurs chante le retour du maître et la gloire de Zeus !

Je vous ai mal conté ce poème. M. Fauchois l'a conté mieux que moi. En vers charmants, sonores et clairs, en une langue sobre, imagée et joliment antique, il a tracé au musicien la tache la plus douce. Car le poème de Pénélope appelle à chaque scène la musique. Il est l'un des meilleurs qu'on lui ait jamaisdestinés ; il caractérise avec bonheur la nature de ceux qu'il lui faut destiner désormais.

Avec Pénélope, nous jouissons sans mélange d'un théâtre de sentiment. L'action ? Rassurez-vous, elle existe. Elle est constamment perceptible. Elle s'expose, elle se développe, elle progresse. Elle comporte, à chaque point décisif, une part d'émotion qu'on ne discute point. Je ne sais rien de plus touchant que l'instant où la vieille Euryclée a retrouvé son maître. Rien de plus touchant encore, que la contemplation par Llysse des révoltes de Pénélope envers les prétendants. Rien de plus touchant, enfin, que la reconnaissance d'Ulysse par ses bergers, que l'émoi du héros, serrant sur sa poitrine son arc, que la réunion finale de deux èlros épordnmonl l'un à l'autre, après tant d'années écoulées !

Uouons M. Kcné Fauchois ilasoircu 1 idée de ce poème, el, l'ayant eue, de l'avoir réalisée avec autant de tact, d'imagination, d habileté. Il a tii»' |)aiti des plus naïfs épisodes. v[ vivifié ce (pii cùl |tu u rlic (|u un attachant récit, d'un intérêt scénicpio indiscutable, d un simi-^ dramatique évi- (Icnl.

Il ne nous reste plus qu'à nous émerveiller de la musique. Déjà, sans en avoir rien dit, nous en avons beaucoup parlé. Elle est inouïe de noblesse, de grandeur, d'éloquence, de charme, d'émotion. Elle est suprêmement inspirée. A chaque fois qu'elle s'élève, on est troublé jusqu'aux larmes. C'est souNent. Au moment de vous en décrire hâtivement les plus marquantes beautés, j'hésite, je ne sais .plus, je me trouble, comme craintif d'en oublier quelques-unes.

Et pourtant, il serait un excellent moyen de n'en pas courir le risque : feuilleter, page par page, la partition de Pénélope. A chacune d'elles, on puiserait un ravissement nouveau. Jusque dans la moindre, la plus inoffensive déclamation, on découvrirait des accents enchanteurs, tant ils sont justes, spontanés, imprévus et profonds. D'aucuns donnent à la parole ou à 1 image, comme un prolongement iniini. Ilsu[)èrent des jonctions secrètes entre des sentiments épars au sein de la trame symphonique. Ils condensent étrangement cette trame, et sont la meilleure raison de sa richesse.

Ceci m'amène à vous dire comment est édifiée la musique de Pénélope. Fidèle au leitmotiv, elle ne s'en embarrasse pourtant point. De larges et significatives phrases, des thèmes plus brefs et significatifs cependant, s'épandent en toute liberté. Le musicien ne s'est nullement évertué à les dévelo[)per par principe. Tantôt, il les rappelle. Tantôt, et quand il le faut seulement, il les transforme, les assemble. 11 en lire un contraste aussi. Toujours, il en dispose avec une opportunité qu'on pourrait qualifier d'infaillible.

Je ne songe point à vous énumérer au complet ces « thèmes générateurs ». Tout au plus, vous révélerai-je les trois ou quatre principaux. Le premier, par lequel débute le très orchestral prélude de l'ouvrage, semble exprimer l'inconsolable chagrin de Pénélope. Epique, le thème d'Ulysse lui

succède. Des sonorités se groupent qui réapparaîtront fréquemment par la suite. Ce prélude est d'une facture superbe, d'une expression hautaine, d'un sens dramati([ue prenant déjà. Il s'enchaîne sans interruption avec la scène initiale du premier acte, celle, gracieuse et combien fauréenne, des F il élises.

A partir d'ici, je dois mécontenter d'énumérer. de marquer au fur et à mesure qu'ils se présentent, les points capitaux de la jiartition. Nous reconnaissons au passage le thème d'une brutalité toute rythmique des prétendants. Il est un de ceux auxquels le compositeur a demandé un développeiiicnl plus nettement symphonique. Après les belles apostrophes d'Euryclée, après l'entrée douloureuse de Pénélope, une curieuse agrégation de sonorités, successivement élagées, symbolise le linceul. l'>\(piis. lo divertissement, combien fauréen, lui aussi, que disent la lliile et les harpes! Idéale, la [)hrase de Pénélope qu'il vient ensuite accompagner I

A l'angoisse de la reine, l'appel du mendiant qui s'approche a répondu comme un écho. Ce holà I ho I lointain et qu'on ne prévoyait guère, emprunte à la septième majeure qui le soutient, un accent iiupossible à rendre. Quant à la [)lainte (1 1 lysse : u Je suis un |K\uvre de passage... », elle vous pénètre jus([u'à l'àme. Vous aimerez ce que chante Pénélope, (h)cile à l accueil des étrangers dont les dieux ouraniens pioiinent |)aif()is les visages... Vous frissonnerez à la joie (pic cherche en vain à contenir Jùuyclée, quand elle a reconnu le maître.

Les pages (|iii IcrmliuMil lacté sont j)armi les plus belles l.< uKilildc Pénélo[)e s'y déploie trndremenl. H chante encore lorsque la toile baiss(\ |)rol«)ngé de la phrase d'L lysse que disent les violons et (juc jtoniiuenl les harpes.

Celte lin (r.ulc une vc'iilable splendeur, décida, le soir

Collection " Musica '

Gabriel P'auré dirigeant l'orchestre aux représentations de Prométhée

de la première *. du triomphe de l'œuvre. On applaudissait, on criait, on se rendait compte qu'une œuvre supérieure à d'autres venait de se manifester.

Mais nous devons continuer de feuilleter... Citons donc, et sans y insister comme il importerait, le début du second acte; pastorale d'une simplicité mélancolique, elle fait songer à Théocrite. Le dialogue de Pénélope et du mendiant, les phrases d'Eumée, et, par-dessus tout, l'apostrophe foudroyante d'L lysse, se dévoilant aux berj^ers ; enfin, la montée magnifique de la joie de ceux-ci, de l'ivresse d'Ulysse à l'approche de la vengeance, comptent parmi les plus magistrales envolées de Pénélope. Le troisième acte est d'une unité parfaite. La scène de l'arc et la péroraison, d'un lyrisme sobre encore que souverainement épanoui, en sont les points culminants.

* Pénélope ^ poème Ivriqiic en trois actes, fut représenté pour la première fois à Monte-Carlo, le 4 mars iQiS, et à Paris, au J'héâlre des Champs-Elvsécs, le lo mai I9i3. Les interprètes étaient :

A Monte-Carlo : Mfnt's Lucienne Bréval, Haveau, Durand-Servièrc, Malraison, Criticos,Gilson, Florentz, Rozier ; MM. Rousselière, Bourbon, Ch. Delmas, Allard, Sardet, Cousinou, Sorret, Rossignol.

Chef d'orchestre : M. Léon Jehin. Chef des chœurs : M, Vialet. Chef du chant : M. Lohlanc-Dupuis. Décors de MM. Visconti. Costumes de M. Zamperoni.

A l*aris : M""^^» Lucienne Rréval, Cécile Thévenet, Barthèze, Lucy Vuillemin, Alice Gautier, Cécile Rex, Borzy, Lesnards ; MM. Muratore, Blancard, Tirmorit, Dangès, Régis, Collet, Denv, M"« Mevril.

(Jhcf d'orchestre : M. Louis Hasselmans. Chef des chœurs : ^L F. Lamy. Chef du chant : M. Henry Defosse, Décors de M. X. K. Roussel, exécutés par ^L G. Mouveau. Costumes de ^L H. (î. Ibels. Divertissement réglé par M"^ Jeanne (Chastes.

L'ouvrage, dont la première représentation à Paris provoqua l'enthousiasme unanime du public et de la presse, fut, par suite de la fermeture du Théâtre des Champs-Elysées, arrêté en pleine carrière. Mais il reçut aussitôt sur la scène du Théâtre Roval de la Monnaie de Bruxelles, un accueil triomphal. Il ne saurait manquer d'occuper prochainement la place dont il est digne au répertoire du Théâtre national de l'Opéra-Comique.

Si l'on voulait conclure à cette analyse trop succincte de la première partition dramatique de Gabriel Fauré, on pourrait dire qu'en l'acclamant naguère, au trop éphémère théâtre des Champs-Elysées, une foule d'élite a rendu spontanément hommage à l'une des manifestations les plus radieuses de la musique. Elle est d un des plus grands parmi les maîtres. Elle est aussi — et je le dis avec l'infini respect dont on ne saurait se départir à l'égard de Gabriel Fauré — du plus jeune musicien de France!...

E serait singulièrement diminuer l'Œuvre de Gabriel Fauré que de le croire principalement constitué par les com])ositions vocales. Gabriel Fauré ne s'est point cantonné dans la mélodie pour piano et cbant. Il a touché à tous les genres. Et partout il a excellé. Et c'est seulement |)arce que les différentes étapes desa carrière apparaissent plus nettes dans les volumes de mélodies, dans la Bonne Chanson et dans la Chanson flEve, que nous nous sommes efforcés de les y définir.

Bien entendu, chacune des différentes productions du musicien, a[)partenant au\ autres différents genres, se rattache respectivement à chaque « manière ». Et cela suivant ré[)0({ue à laquelle elle lut conçue. Nous voici contraints ici à iaire vite, car la production de Gabriel Fauré est des plus importantes. Elle est tour à tour pianistique, instrumentale, vocale, orchestrale, dramatique et sacrée.

Parmi les œuvres de piano : trois romances sans paroles y cinq irnpromptns, neuf préludes, onze nocturnes, onze barcarolles, huit pil'i-es brèves — dont la dernière est le 8" nocturne — une mazurka, quatre valses-caprices.

Aces pièces, dont les Impromplus et les Barcarolles sont les plus justement fameuses et pleines de sonorités séductrices, il convient d'ajouter encore le Thème et Variations,

l'une des œuvresma,iJ:i si raies de Gabriel Fauré. donnée récemment au concours de piano du Conservatoire.

Enfin, pour le piano à 4 mains, cette ravissante DoUy acclamée récemment aussi au Tlu'àtre des Arts, sous les apparences d'un ballet * qu'on ne se lassait point d'applaudir.

M. Gabriel Fauré est, en outre, l'auteur d'un poétique Impromptu pour la Harpe.

Parmi les œuvres d'ensemble vocal, plusieurs sont fréquemment exécutées, notamment le Cantique de Jean Racine, qui est au répertoire de la Société des Concerts, la Pavane et le ravissant.Uar//'/V/a/. La première de ces œuvres est un chœur pour quatre voix mixtes avec accompagnement d'harmonium et de quintette à cordes, transcrit aussi pour l'orchestre. Les deux autres sont des quatuors vocaux, susceptibles d'être exécutés en chœurs.

11 on est de même des Dji/ins. La .\aissance de }cnus. scène mythologique assez développée, pour soli. chœurs et orchestre, fut inscrite par le Théâtre des Champs-Elysées, au programme de son « concert inaugural » de Musique française. Notons afin d'être complet quatre duos pour voix diverses d'hommes ou de femmes : Puisrjn'ici l>as. Tarentelle. Pleurs d'or, le Ruisseau.

De la musique de chambre qui lient une ])lace prépondérante dans l'œuvre de Gabriel Fauré. et (pii n'a pas que peu contribué à sa gloire, il faul extraire d abord la Sonate pour piano (^l nIoIou. Justement (pialiliée de « géniale » par le maître Camille Saint Sai'ns, elle lui Inn des premiers exenqiles du \rai tenq)érament et de la xraie personnalité de son auteur. l"'lle esl nni\(Msellement répaiulue.

* Les si\ pirics lie ce Imllil, Ucnciist', Mia-oii, Ir Janlin de Dolly. hillY-] alsi\ Triulre.^so, /<• l^ns Espatjnol. ont élê orclicsirécs par M. Henri Haliaml, et svmphoi)iqiioiiM*iit «xéculces aux Conrcrl.< I.aiiioiiri'u.r, en uji.'^.

Illustres aussi les deux quatuors pour piano et instruments à cordes, le premier en ut mineur, avec son étincelant scherzo et le second en sol mineur avec son pathétique andante. Les moindres sociétés de musique de chambre de Paris, de France, et d'ailleurs leur sont, chaque année, fidèles. Ces deux quatuors se sont unis à la Sonate pour populariser au delà des frontières le nom de Gabriel Fauré. En Allemagne, par exemple, ils ont été conq^ris avant les Mélodies.

Le mot me revient, à leur sujet, d'un musicien de la récente école, hautement doué et presque maître déjà, mais peu conquis en général par les musiques qui ne sont pas siennes I... Il avouait cependant de ces quatuors et avec quelque naïveté : « Ils sont de la musique tout le temps... » En effet. Et de l'admirable musique même. Sur eux encore semble s'être étendue l'ombre de Robert Schumann, dont certains assurent qu'il eut, plus contemporain de Gabriel Fauré, écrit une musique assez cousine de la sienne. Et Schumann pourtant serait resté Schumann, autant que Fauré serait demeuré Fauré...

On n'a que peu joué jusqu'alors le quintette en ré mineur. Il n'en est pas moins comparable aux compositions similaires du maître. Il est digne d'elles autant qu'elles sont dignes de lui. Détail assez curieux : ce quintette est en trois parties seulement, dont la dernière a l'air d'une sorte à^ allegretto sur lequel l'auteur se serait plu à conclure. L'œuvre connaîtra d'ici quelques années une gloire plus parfaite.

Nous ajouterons à ce chapitre de la musique instrumentale, différents morceaux de genre, interprétés au concert de la façon la plus courante.

Pour violoncelle, une Petite pièce. Romance, une page de virtuosité Papillon ; Sicilienne, Sérénade, et encore, une

JO

noble Elé(jie dont le thème est de belle allure et le pianistique milieu, exquis.

Une nonchalante Berceuse, populaire et toujours bissée, un Andonte, représentent les pages consenties au violon par Gabriel Fauré. Enfin pour la flûte, une Fantaisie dont les professionnels de cet instrument ont enrichi avec allégresse leur assez restreint répertoire.

Dans le genre orchestral, il nous faut comprendre une Suite d'orchestre, dont seul le premier numéro est publié sous le titre d\\Ue(/ro symplionifjue. Lue Ballade vaporeuse, pour piano et orchestre, jouée l'an dernier encore aux Concerts Colonne .Une Romance el un Concertopouv violon etorchestre, ce dernier inédit. Et, inédite aussi, une Symphonie en ré mineur, exécutée pour la première fois aux Concerts Colonne, le i5 mars i88j ; pour la seconde fois, la même année, aux Concerts de l'Exposition dWnvers. Eniin. la fine, délicieuse, impeccable et sensible Suite sur Pelléas eiMélisande, dont la Fileuse est invni iablcment bissée. Cette Suite est comme une ciselure.

Avant d'aborder le théâtre et de le conquérir en maître avec Pénélope, Gabriel Fauré n'avait pas négligé de s'y aventurer plu> dune lois. Il s'agissait seulement de musiques de scène, pour Cali'jula, le lo/A' du l/onheur, et Shyloik dont 1 entracte est notoire. Partition phis importante, puisque tragédie ml (li;iniali(jue. mi musicale. Prométhée fut représentée au\ Arènes de Hé/iers, où elle fit sensation. On la reprit ensuite à Paris, à l'Ilipuodrome. Des cliœurs y sont nc^tammenl d'une belle envergure et le cIkvmu* des Océanides sullit à n(Uis prouver (|ue ce n est point au délrimenl de hnir charme.

^ ous p(MiS('/ (pie Ningl ails organiste et maître de chapelle à la Madeleine. (Jabriel Fauré' lut incité parles cérémonies (lu «ulle à produire en ce genre d une façon, disait Camille

Saint-Saëns, « qui fait désirer qu'il y persévérera... » Nombreux sont donc les Motels, Ave Maria, 0 salutaris, Tantain ergo et, petit bijou de grâce mystique et d'impertinente harmonisation protane, un Salce Reijina. On accordera la plus grande importance à la Messe basse pour u trois voix de femmes » et au majestueux Requiem pour soli, ch<inns, orgue et orchestre, l'une des plus émouvantes et délniitivos conceptions du maître.

ous êtes informés maintenant — si tant est que vous ayez attendu jusqu ici pour l'être — du labeur accompli par l'artiste. ^ ous appréciez à la fois, et son nombre, et sa valeur d'art, l'efTort qu il exigea, la portée qui lui incombe, l'émotion qu'il est propre à susciter.

Tout en œuvrant si constamment, Gabriel Fauré, vous le savez aussi, n'a jamais cessé de se dévouer à la musique. Il s'est autant dépensé comme homme que comme créateur. Il n'a pas dédaigné de s'atteler lui-même aux bons ouvrages et de les accom.plir de ses propres mains. Il ne fut pas enfin, cloîtré dans le mystère de sa tour d'ivoire et visible seulement aux jours de répétitions générales. Organiste, je vous ai dit sa longue collaboration aux solennités de Notre-Dame de Clignancourt. do Saint-Hojioré d'Eylau et de l'église de la Madeleine. Mais je ne vous ai pas encore dit son rùle actif et bienfaisant de professeur, puis de diiecteur du Conservatoire.

Il sut allier, dans i'un(> et l'autre de ces fonctions, une douceur alTable à la volonté de fer que recèle, en un petit coin, sa bonneet charmante tête toute blanche ! II se fil aimer de tous ceiix (ju'il enseigna. C'est un souvenir durable que celui de l'instant où les élèves de « la classe » soumettaient au Maîln^ lours essais. On attendait le jugement avec un peu

d'inquiétude, car on eut été peiné de n'être pas approuvé. Une page à laquelle Gabriel Fauré s'était déclaré sensible, était une page devenue chère. Et l'on s'estimait heureux déjà, lorsque le Maître avait qualifié quelque modulation fugace, quelque harmonie incidente, mais joliment venue, d'un mot toujours juste et que parait d'un accent spécial, la voix étrange, lointaine, et comme destinée seulement à l'expression don ne sait quelle rêverie intérieure...

Parfois, avant que de quitter la classe, Gabriel Fauré allumait une cigarette. Il la fumait un instant, puis la jetait négligemment sur le parquet au mépris des règlements qu'il a la charge de faire observer aujourd'hui ! Et, le chapeau crânement incliné sur l'oreille, il s'en allait d'un pas de jeune homme I

Directeur, Gabriel Fauré a une heureuse influence sur l'évolution, volontiers assez lente, de notre Ecole nationale de musique. Il sait, donnant l'exemple du travail fécond, administrer en paix. Plus d'une fois, il élargit les programmes qui n'étaient pas sans en avoir un peu besoin. Il grandit en importance l'enseignement du contrepoint qu'il dota de classes particulières. Il contraignit les chanteurs — et même leurs professeurs — à s'aventurer dans la musique, au delà de bornes frontières scrupuleusement respectées jusque là... Il lit l'objet d'un attentif soin les morceaux imposés aux concours. C'est lui qu'il faut remercier d'avoir favoris<i le répertoire, longtemps assez médiocre, des virtuoses de l'anche et de l'embouchure, en demandant, chaque année, à des compositeurs modernes, des morceaux de concours nouveaux.

Enfin, ap[)elant à ses côtés, en qualité de membres des jurys, des musiciens indépendants et jeunes, il a lutté beaucoup d(^à contre les méfaits de l'esprit de routine. Et quand, rasant les murs et se confondant en leur ombre, — parce

qu'il redoute un peu les recommandations des mères — Gabriel Fauré traverse en vitesse les corridors du Conservatoire, chacun le salue, s'incline et lui pardonne, en faveur de sa bonté bienveillante et paternelle, de ne pas s'être laissé joindre !...

Critique, Gabriel Fauré mène le bon combat par la plume. En articles isolés dans des Revues périodiques, et surtout dans ses très littéraires chroniques du Figaro, il formula, et toujours avec une courtoisie souveraine, des jugements fermes et sains.

Il ne nous reste plus qu'à conclure, et. pour cela, qu'à résumer.

Gabriel Fauré est l'un des deux ou trois musiciens d'aujourd'hui qui — au sein pourtant d'une phalange exceptionnellement valeureuse — nous permettent le bond immédiat du demi-siècle, indispensable à savoir si réellement un artiste, que nous considérons comme pourvu de génie, mais, disait M. Gaston Carraud, « que nous rencontrons dans la rue », fut, en réalité, génial.

Cette fois, le doute n est pas possible. Le nom de Gabriel Fauré s'inscrit en capitales déjà, titre dun long chapitre de riiistoirc de l'Art. Si national, et si purement français, il cessera pourtant, ce nom, il'étre de son pavs seulement. 11 sera d'un pays plus vaste et plus riant encore : le vaste et riant pays de la musique I Et c'est au i< Pays des Rêves » qu'il flottera, épars dans le « verger d'or des étoiles ! »

(( Gabriel Fauré n'a pas d'âge et n'en aura jamais»), écrivit, il y a longtemps, son maître Camille Saint-Sains. C est vrai. L'éternelle jeunesse appartient à celui qui. chantant toutes les heures de sa vie, sut chanter en mémo temps, toutes les heures de la notre. Car son chant est le chant dont

Collcclion " Musica

Gabriel Fauré en igoS.

nous voudrions dire et nos peines, et nos joies, et nos tendresses, et nos espoirs. La Bonne Chanson !

Musiciens, jeunes et nouvellement assidus à la chasse de la Chimère, allez donc dans la vie aux côtés d'un de ses plus mélodieux chanteurs. Que les volumes de Gabriel Fauré ne soient pas seulement dans vos bibliothèques, mais ouverts plutôt à vos chevets, parmi quelques-uns de ces poètes qui lui doivent comme une seconde auréole. Et quand, ayant longuement pénétré leurs secrets, vous les jouerez encore, le soir, sous la lampe, et que les chanteront, penchées à votre épaule, vos fiancées, ou vos femmes, vous verrez que souvent, les doigts sont tout prêts à tourner le feuillet : ils se sont humectés aux paupières...

Novembre 1918.

Poitiers. — Société française d'Imprimerie.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Libnary University of Ottawa Date Due

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